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Trump ou la tentation du coup d'État

BLOG - 5 Novembre 2020

En déclarant sa propre victoire, alors que le dépouillement des votes est encore loin d'être terminé, le président sortant, Donald Trump, n'a pas seulement enfreint le processus électoral, il a ébranlé la démocratie américaine tout entière.

"Le Coup d'État permanent". C'était le titre d'un essai polémique écrit par François Mitterrand en 1964, pour dénoncer la pratique du pouvoir par le général de Gaulle. Quelle formule acérée, Mitterrand trouverait-il aujourd'hui pour décrire les pratiques anti-démocratique de Donald Trump ?

Pour la première fois dans l'histoire des États-Unis, un président, candidat à sa propre succession, vient d'annoncer sa réélection, alors même que tous les votes n'ont pas été comptés, alors même que le scrutin apparaît à ce point serré, qu'il est impossible de prédire dans quel camp penchera la balance ? Certes, cette provocation n'est pas une surprise. Donald Trump l'avait annoncé lui-même : "Je ne suis pas un bon perdant." Incertain à juste titre de sa victoire finale, Trump entend, de manière parfaitement inconstitutionnelle, mais avec l'aide de la Cour suprême, éviter tout risque de défaite finale et préempter toute forme d'opposition. "Je me déclare vainqueur : le reste ce sont des détails, des arguties de mauvais joueurs. Arrêtons de compter." En fait Donald Trump, dans son entreprise de destruction de la démocratie américaine, monte sciemment les citoyens les uns contre les autres. L'Amérique a été considérée pendant des décennies comme le pompier du monde. Aujourd'hui, c'est son président qui entretient sur son territoire même les flammes de la discorde, comme s'il voulait pousser ses partisans comme ses adversaires sur le terrain de la violence.

République bananière

Donald Trump, dans son entreprise de destruction de la démocratie américaine, monte sciemment les citoyens les uns contre les autres.

Comment en est-on arrivé aux portes de ce scénario catastrophe pour l'Amérique et le monde ? Pourquoi n'y a-t-il pas eu de vague bleue qui aurait fourni à Joe Biden la victoire claire et nette dont il avait besoin ? On ne peut à ce stade que se livrer à quelques conjectures. Sur BBC World, un sondage de sortie des urnes concluait que 34 % des votants s'étaient déterminés à partir de critères économiques, 22 % à partir des questions raciales et 18 % seulement à partir des questions sanitaires. 

Donald Trump aurait-il doublement vaincu le Covid-19, sur un plan personnel et sur un plan politique ? Les Américains sont-ils encore plus "matérialistes" qu'on ne le pense généralement, et "leur portefeuille" est-il le facteur majeur de leur vote ? Autrement dit en 2020, comme en 1992, la formule : "It's the Economy: Stupid" aurait été déterminante ?

On a très certainement sous-estimé la résilience et l'incroyable énergie de Donald Trump. Il a mobilisé contre lui, mais il a aussi su rallier, galvaniser même, ses partisans. Et ce d'autant plus, que du côté démocrate, on votait moins pour Biden qu'on ne votait contre Trump.

Mais l'essentiel est ailleurs. Alors même que l'incertitude risque de se prolonger sur le résultat des urnes, l'Amérique est plus divisée que jamais. Elle apparaît désormais plus comme un anti-modèle que comme un modèle. De fait en 2020, l'Amérique ne se choisissait pas seulement un président, mais une identité politique et morale. Allait-elle redevenir - au moins à la marge - une référence démocratique, encore capable de faire rêver le monde et de rassurer le monde libre ? Ou bien allait-elle confirmer l'image qu'elle donnait d'elle-même depuis des années - avant même l'élection de Donald Trump : celle d'un pays qui a sombré dans la paralysie, la violence, jusqu'à remettre en cause la légitimité des institutions démocratiques ?

Quelque soit le résultat final des urnes, la "Cité sur la Colline" s'éloigne, et la référence à une République bananière dimension XXL se rapproche dangereusement.

Influence des Latinos

L'Amérique apparaît désormais plus comme un anti-modèle que comme un modèle.

La démographie peut favoriser à long terme le parti démocrate. Tel n'est pas nécessairement le cas à court terme. En Israël, l'arrivée de plus d'un million de "Russes" a modifié pour le pire la nature des équilibres politiques. Les Latinos auraient-ils la même influence négative sur l'évolution démocratique des États-Unis, avec le même goût pour le "Macho cynique" et le même rejet idéologique de tout ce qui ressemble à un discours de "gauche" ?

À l'heure du Covid-19 et de Donald Trump, l'individualisme forcené de certains Américains contribue au déclin accéléré de la construction dont ils étaient si fiers.

Le comportement provocateur de Donald Trump - "Vous ne me volerez pas ma victoire" - n'ébranle pas seulement les fondements de ce qu'a été l'Amérique. Il renforce l'argumentaire chinois et russe à l'encontre de la démocratie. "Tout ça pour ça", pourront-ils dire à leur tour ? "Votre système n'est pas plus juste, et est notoirement moins efficace. Entre les États-Unis de Donald Trump, et la Biélorussie de Loukachenko ou le Venezuela de Maduro, la différence est de degré, plus que de nature." C'est une exagération grossière, mais qui, avec Trump, n'en contient pas moins une part de vérité.

Dans son histoire, l'individualisme a contribué à la réussite unique de l'Amérique. À l'heure du Covid-19 et de Donald Trump, l'individualisme forcené de certains Américains contribue au déclin accéléré de la construction dont ils étaient si fiers. Il est trop tôt pour dire qui a gagné : Trump ou Biden. Mais depuis "le discours de victoire" du locataire de la Maison-Blanche, on peut - sans trop de risques de se tromper - dire qu'il y a bien un perdant : la démocratie.

 

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 04/11/2020)

Copyright : Brendan Smialowski / AFP

 

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