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Syrie : aide humanitaire contre requins et sangsues

ARTICLES - 11 Mars 2021

L’Europe a instauré - ce qui est tout à son honneur - un rendez-vous annuel chaque printemps pour remobiliser l’attention de la communauté internationale autour de la question syrienne. La cinquième édition de la conférence de Bruxelles se tiendra donc à la fin du mois de mars. L’Union espère chaque année apporter sa contribution à un processus politique pour la solution du conflit mais les négociations étant dans l’impasse, elle se contentera une fois de plus de solliciter la solidarité des pays et des organisations internationales pour qu’ils s’engagent à fournir de l’aide humanitaire.

La posture politique de l’Union n’en est pas moins claire. Sous l’impulsion de la France principalement, elle continue de défendre une position d’isolement du régime syrien en raison des crimes contre l’humanité qu’il a commis et commet encore, et s’apprête à déclarer qu’elle ne reconnaîtra pas le simulacre d’élections présidentielles que Bachar el-Assad entend organiser à la fin du mois de mai.

Le timing de ce message de fermeté est important : l’administration Biden tarde à formuler sa politique sur la Syrie tandis que Moscou recommence à travailler au corps certains pays européens et arabes hésitants afin de les inciter à renouer des liens diplomatiques et économiques avec le régime syrien. Il s’agit donc pour l’Europe de barrer la route à toute tentation de normalisation avec Assad à l’issue des prétendues élections et de verrouiller la position européenne sur une ligne unissant tous les pays membres.

Il n’y a jamais eu en dix ans de négociations réelles, pas même au niveau du modeste processus en cours à Genève pour la rédaction d’une nouvelle constitution, pourtant voulu par la Russie. Le Kremlin a plusieurs raisons de ne pas lâcher le paria de Damas. Il n’a toujours pas une vision précise de ce que pourrait être l’habillage politique qui viendrait officialiser sa victoire militaire et la légitimerait. Il laissera faire, voire soutiendra la tenue de pseudo-élections qui permettront à Assad de proclamer urbi et orbi une légitimité renouvelée.

À Washington, les experts et anciens diplomates en charge du dossier ne sont pas d’accord entre eux. Pour les uns, la Syrie n’a jamais été parmi les pays ayant quelque importance stratégique pour la sécurité nationale de l’Amérique, et ne l’est toujours pas. Pour d’autres - comme l’envoyé spécial de Donald Trump, James Jeffrey -, la Syrie serait le pays pivot (élégant concept utilisé par Zbigniew Brzezinski) à partir duquel la Russie s’apprêterait à renverser l’ordre sécuritaire global que l’Amérique veut instaurer. Celle-ci joue la politique de l’usure, prolonge l’application stricte des sanctions sous le Caesar Act et entend accroître son aide humanitaire d’autant.

L’Europe maintient donc sa posture qui se résume en cette formule "pas de reconstruction sans transition politique", et reste vigilante quant aux sanctions contre les responsables syriens ainsi que les requins et autres sangsues qui entourent la famille Assad.

Le conflit risque encore de durer plusieurs années. L’aide humanitaire sert de substitut à la diplomatie et de compensation morale, mais, mal gérée, elle va se retourner contre ses pourvoyeurs.

Au sein des bureaucraties de l’Union et des Nations Unies, on se met à parler d’aide post-urgence, d’humanitaire plus, de rétablissement préliminaire (early recovery), ou encore de résilience et l’on se perd en discussions sémantiques. Ces querelles passent à côté du vrai dilemme : comment atteindre les 80 % de la population syrienne qui a besoin d’aide de manière impartiale, transparente, sans discrimination ni politisation, lorsque l’on sait pertinemment que les canaux imposés par Assad pour l’acheminer sont assujettis à des conditions toutes contraires à ces principes fondamentaux. La vraie question n’est pas tant la nature de l’aide ou l’appellation qu’on lui donne, mais comment : par quelles voies passer pour atteindre la population sans que cette aide exacerbe et enracine le conflit ?

La Russie et le régime de Damas se livrent à une puissante propagande visant à faire croire que les pays occidentaux, par leur politique de sanctions et leur refus de financer la reconstruction, sont responsables des malheurs du peuple syrien. Certains pays membres de l’Union sont sensibles à cet argument et l’Europe, alors même qu’elle est le plus grand donateur d’aide humanitaire, se trouve sur la défensive.

Tout indique malheureusement que le conflit se prolongeant, le sort de la population continuera de se détériorer. Prenant acte de cette réalité, l’Europe a sans doute besoin de se doter d’une stratégie qui lui permettrait tout à la fois de mieux démontrer la justesse de sa posture, de peser davantage sur la situation et d’aider la population au-delà de l’assistance humanitaire.

Elle peut le faire d’abord au niveau du discours, en reformulant son message "pas de reconstruction sans transition politique" en un message positif, sans pour autant changer de posture. Pour contrer la désinformation russe et syrienne, l’Europe pourrait par exemple formuler et présenter publiquement un plan global d’aide à la reconstruction sur une période donnée, annoncer qu’elle peut et veut apporter cette aide aux Syriens pour la reconstruction de leur pays, et qu’elle se tient prête à débloquer ces fonds si un processus crédible de transition politique est engagé. Il ne s’agit en aucun cas de modifier les lignes rouges ni la conditionnalité politique liée à la reconstruction telles qu’elles sont définies par Bruxelles, mais uniquement de retourner le discours pour montrer que celui qui fait obstacle à l’arrivée de cette assistance et qui en prive les Syriens, c’est Assad lui-même. Quelques chiffres le démontrent. En 2020, les pays donateurs s’étaient engagés à fournir au total 3,8 milliards de dollars d’aide humanitaire mais les difficultés d’acheminement de cette aide, pourtant soumise à aucune condition - sinon celle d’être livrée effectivement à ses destinataires sans être détournée -, ont découragé certains contributeurs et conduit à ne livrer en fin de compte que 55 % des fonds promis. Au moins deux grandes organisations humanitaires non-gouvernementales ont préféré interrompre certains de leurs programmes parce que les conditions imposées par Damas allaient à l’encontre du principe de base de leur action, celui de ne pas nuire (do not harm).

Annoncer un tel plan en précisant les conditions de sa mise en œuvre donnerait davantage de poids aux déclarations de l’Europe et lui permettrait de renforcer son rôle politique. Elle mettrait ainsi en avant sa capacité et sa volonté de contribution sur les plans financier, économique et technique. Adressée en priorité à la Russie, cette ouverture pourrait être accompagnée d’un effort pour relancer les consultations multilatérales dans le cadre d’un groupe de contact impliquant tous les pays concernés par le conflit.

L’Europe doit donc expliquer aux Syriens que sa volonté profonde est de les aider, mais que cela lui est rendu impossible.

Plus concrètement, l’Europe pourrait mieux tirer parti de son rôle prépondérant - parmi les pays fournisseurs d’aide - pour négocier avec la Russie (plutôt qu’avec Assad, qui ne voit dans toute concession que du danger pour son régime, évident aveu de faiblesse) une conditionnalité plus immédiate. Il s’agirait de dire que l’Europe est prête à engager les fonds dont les Syriens ont besoin, voire de progresser de l’humanitaire vers des projets de reconstruction préliminaires si elle pouvait utiliser des filières autres que celles contrôlées par le régime de Damas, des canaux sûrs au sein de la société civile (et qu’elle connaît bien pour les avoir soutenus dans le passé) répondant aux critères d’impartialité et de transparence. Bien sûr, l’Europe et plusieurs grands pays se préparent aussi à reprendre la bataille au Conseil de sécurité pour obtenir le renouvellement de la résolution prolongeant l’autorisation d’acheminer de l’aide à travers la frontière turque, mais cette portion ne concerne pas la population sous le contrôle d’Assad.

L’Europe offrirait une aide à la reconstruction de la Syrie à la seule condition qu’en aucun cas l’argent puisse passer par Assad et son entourage. Il faut impérativement sortir de l’impossible dilemme dans lequel l’Europe s’est enfermée et s’est ainsi réduite à l’impuissance.

 

Copyright : Delil SOULEIMAN / AFP

 

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