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Revue de presse internationale #8 : Le partenariat russo-indien à l'épreuve de la puissance chinoise

BLOG - 30 Mars 2021

Chaque semaine, l’Institut Montaigne propose sa revue de presse internationale avec son chroniqueur Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères au Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, qui scrute le traitement par les experts et les médias internationaux de l’actualité géopolitique mondiale. Cette semaine, il s’intéresse à l'effritement du partenariat russo-indien face à l'influence américaine, qui réduit les marges de manœuvre de la Chine dans la région. 

L'activisme déployé par l'administration Biden pour constituer un front commun face aux ambitions chinoises trouve un écho particulier en Inde, dont le partenariat historique avec Moscou connaît des tensions. 

L’accueil chaleureux que vient de réserver la Chine au ministre russe des Affaires étrangères offre un contraste saisissant avec le climat glacial des échanges entre les délégations américaine et chinoise à Anchorage. Les efforts de Washington pour contrer l’influence croissante de la Chine dans la zone indo-pacifique, notamment en revitalisant le "Quad", ne laissent pas indifférent un grand pays comme l’Inde, ce qui rebat les cartes des ententes régionales. Au Moyen-Orient, la diplomatie russe parvient à maintenir le dialogue avec toutes les parties prenantes, c’est un défi du même ordre qui se pose à elle en Asie. 

La relance du "Quad" indo-pacifique...

Le "Quad" (Australie, États-Unis, Inde, Japon) a été institué comme format de coopération régionale, après le tsunami meurtrier qui, en 2004, avait dévasté les côtes de plusieurs États riverains de l'océan indien, rappelle Oleg Paramonov, chercheur au MGIMO. Dans sa dimension sécuritaire ("quatrilateral security dialogue"), l'initiative revient à l'ancien premier ministre japonais S. Abe. C'est en 2007 que la première réunion a eu lieu, l'administration américaine, notamment sous le mandat de D. Trump, a ensuite repris l'idée d'un "Indo-pacifique libre et ouvert". Initialement, ce format était réputé ne pas être dirigé contre un pays tiers, mais en 2017, il est devenu clair que le "Quad" vise à contenir la montée de la Chine, qui dès l'origine a contesté le bien-fondé de cette initiative et multiplié les pressions pour la freiner, souligne Fiodor Loukjanov. On pouvait se demander si J. Biden allait, là aussi, rompre avec l'héritage de son prédécesseur et renouer avec la politique de B. Obama, promoteur de "l'accord de partenariat transpacifique", relève Oleg Paramonov. 

En réalité, d'après l'expert du MGIMO, le Président américain et les premiers ministres australien, indien et japonais, qui ont participé le 12 mars dernier à une visioconférence, ont choisi la version "civile" du "Quad". Néanmoins, le développement du volet "défense" entre ses membres ne peut qu'alerter la Chine. Quelques mois après les affrontements armés sino-indiens au Ladakh, un accord a été conclu en octobre 2020 par Delhi et Washington, lors d'une réunion des ministres de la Défense et des Affaires étrangères ("2+2"), prévoyant la mise à disposition de données géospatiales américaines, note le Nikkei. En novembre dernier, souligne Oleg Paramonov, l'Australie, après une interruption de treize ans, a participé à l'exercice "Malabar", organisé par la marine indienne. Début avril, d'autres manœuvres navales sont prévues dans le golfe du Bengale avec des pays du "Quad" et auxquelles la France participera. Tout aussi préoccupant, du point de vue de Pékin, rapportent les Izvestia, l’attrait que ce format de coopération exerce sur d'autres pays asiatiques, comme la Corée du sud (où s’est rendu S. Lavrov après sa visite en Chine), qui ont des relations complexes avec leur grand voisin. 

...un format de coopération qui suscite l'intérêt croissant de l'Inde...

Ce sommet virtuel du 12 mars, le premier du genre, explique le quotidien, doit convaincre de la détermination de Washington et de ses alliés à contrer la Chine et marquer que le "Quad" aura un rôle important dans l'agenda géopolitique de la présidence Biden. Cette fois, c'est la lutte contre la pandémie de coronavirus qui a servi de "couverture politique à cette initiative anti-chinoise", affirme Oleg Paramonov. En réponse au succès de la "diplomatie chinoise du vaccin", l'Inde va recevoir des financements américains et japonais pour produire un milliard de doses du laboratoire Johnson&Johnson. Les efforts des États-Unis pour créer dans la région indo-pacifique une alliance anti-chinoise et les tentatives de la RPC pour contrarier cette stratégie américaine sont devenus des faits marquants de la politique régionale, note aussi Vassili Kachine, chercheur à la Haute école d'Économie de Moscou, qui mentionne le renforcement de la concertation dans les technologies duales. La volonté américaine d'institutionnaliser le "Quad" pourrait inciter la Chine à riposter avec les leviers économiques importants dont elle dispose, explique-t-il. 

Sergueï Lavrov a réitéré ses critiques à l'égard du "Quad" dans lequel il voit une tentative des États-Unis de ressusciter un "monde unipolaire".

Jusqu'à ces derniers temps, observe cet expert, la coopération sécuritaire au sein du "Quad" marquait le pas du fait des réticences de Delhi à s'engager trop vis-à-vis des États-Unis et à irriter la Russie. L'Inde avait emprunté une voie médiane, note Henry Storey, rejetant les inquiétudes russes sur le "Quad" sans renoncer à acquérir des systèmes S-400, proposant une concertation trilatérale avec Moscou et Tokyo pour mettre en valeur l'extrême-Orient russe et relâcher la pression économique exercée par la Chine.

"Le balancier de la politique indienne à l'égard de Pékin est passé de l'équilibre à la dissuasion", analyse Fiodor Loukjanov. Inquiet de la montée en puissance de la Chine, du renforcement du lien russo-chinois - en octobre 2020, V. Poutine n’a pas exclu de conclure une alliance militaire avec Pékin - Delhi se tourne "logiquement" vers ses adversaires géopolitiques, les États-Unis et leurs alliés régionaux, explique le rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs. Du point de vue indien, analyse-t-il, Moscou a accepté de devenir le "junior partner" de Pékin, ce qui ne laisse à l'Inde pas d'autre choix et met en question le partenariat historique entre Moscou et Delhi, revalorisé en 2010 ("partenariat stratégique spécial et privilégié"). 

... provoque des tensions dans le partenariat historique Moscou-Delhi...

Lors d'une conférence au RIAC, le 10 décembre 2020, Sergueï Lavrov a réitéré ses critiques à l'égard du "Quad" dans lequel il voit une tentative des États-Unis de ressusciter un "monde unipolaire". Le but est également, selon le ministre russe des Affaires étrangères, de mettre en place un containment de la Chine, la cible principale étant l'Inde sur laquelle les Occidentaux exercent de fortes pressions afin qu'elle s'aligne sur leurs positions et renonce à son partenariat privilégié avec la Russie. Toute la stratégie occidentale vise à rallier l'Inde à une "alliance anti-chinoise" en exploitant les difficultés entre Delhi et Pékin et les préventions qui existent en Inde à propos de la Chine, estime aussi Piotr Akopov, certes, explique-t-il, le "Quad" est loin d'être un bloc militaire, mais ses trois membres occidentaux entretiennent des liens politiques, militaires et sécuritaires denses et la présence de l'Inde dans un tel cadre ne peut que préoccuper la Chine et la Russie. "Delhi doit comprendre que les États-Unis vont tirer tous les avantages d'un "Quad" plus actif. Pourquoi Modi entre-t-il dans ce jeu", se demande le commentateur de Ria-novosti

S'ajoute à cela, note Piotr Akopov, le rôle de la Russie comme médiateur entre l'Inde et la Chine. De longue date, Moscou s'emploie à pacifier leurs relations, alors qu'au contraire, Washington cherche à attiser les contentieux et a besoin d'une Inde inquiète de son grand voisin, afin d'endiguer la puissance chinoise. Pour encourager leur coopération et "empêcher le "Quad" d'enfoncer un coin" entre ces deux grandes puissances, Moscou a mis en avant, depuis le début des années 2000, un format tripartite de coopération ("Russie-Inde-Chine" - RIC), rappelle Henry Storey. La dernière réunion en date s'est tenue à Moscou, et les Ministres des Affaires étrangères chinois et indien ont eu un entretien bilatéral, à l'instigation de la partie russe, note le chercheur de l'institut Lowy. Traditionnellement, à l’ONU, la Russie bloque les projets de résolution sur le Cachemire, l'Inde se montre peu insistante sur l'annexion de la Crimée et, l'an dernier, lors des incidents armés sino-indiens dans l'Himalaya, Moscou a suspendu la livraison à Pékin des missiles S-400. Néanmoins les dirigeants indiens reprochent à leurs interlocuteurs russes d'ignorer la menace que fait peser l'armée chinoise à leurs frontières, relève Alexeï Kouprianov, chercheur à l'IMEMO. 

...conduit Moscou à manifester son mécontentement aux Indiens...

L'annulation, en décembre dernier, officiellement du fait de la pandémie, du traditionnel sommet russo-indien, institué voici deux décennies, est considérée comme le signe d’un refroidissement. Le fait que Delhi n'ait pas reçu d'invitation à la conférence sur l'Afghanistan, organisée à Moscou le 18 mars, constitue une autre manifestation de l'irritation russe, souligne le chercheur Andreï Serenko

Les dirigeants indiens reprochent à leurs interlocuteurs russes d'ignorer la menace que fait peser l'armée chinoise à leurs frontières.

Cette "erreur" de la diplomatie russe n'est pas compensée par les bénéfices qu'elle pourrait retirer d'un soutien au plan du secrétaire d'État Blinken, car, explique ce spécialiste de l'Afghanistan, le MID ne pouvait ignorer que la réunion ne déboucherait pas sur une percée, alors que la décision de ne pas associer l'Inde aura, pour les relations avec ce pays, des effets négatifs à long terme. Delhi a ainsi reçu un "message clair que, dans certaines circonstances, la Russie pouvait sacrifier ses intérêts", marque Andreï Serenko. Moscou développe ses liens politico-militaires avec le Pakistan, sous la forme d'exercices militaires et de livraisons d'armes, ajoute la Nezavissimaïa gazeta. Parallèlement, Moscou s'inquiète de l'impact du rapprochement entre Delhi et Washington sur les ventes d'armement, les États-Unis - devenus ces dernières années le deuxième fournisseur de Delhi, loin cependant derrière la Russie - ayant menacé de sanctionner l'Inde, au titre de la loi CAATSA, pour l'achat des S-400. 

...et les experts à s’interroger sur l’attitude que devrait adopter la Russie 

Dans le monde actuel, traversé par des "mouvements tectoniques", tous les États veulent élargir le cercle de leurs interlocuteurs pour disposer de marges de flexibilité, estime Fiodor Loukjanov. La Russie doit éviter une situation où elle serait contrainte de "choisir" entre Delhi et Pékin, il s'agit donc de réduire au minimum les réactions "épidermiques" suscitées en Inde par la politique chinoise de Moscou et les effets des gestes effectués par l'Inde en direction des États-Unis, conseille cet expert russe. Dans le même temps, il faut éviter que la coopération de la Russie avec des États tiers ne soit perçue comme une menace par ses partenaires traditionnels, en faisant preuve de transparence sur ces contacts. La situation régionale sera d'autant plus stable que le nombre d'acteurs impliqués est important (cf. le Pakistan), estime le chercheur. Les problèmes accumulés entre Delhi et Pékin rendent inévitable la recherche de soutiens extérieurs, mais les dirigeants indiens savent qu'il est risqué de se reposer exclusivement sur la stratégie américaine, susceptible de mener à une confrontation avec la Chine, c'est pourquoi, d'après Fiodor Loukjanov, le "Quad" a un intérêt, mais aussi des limites. 

La Russie doit arrêter une stratégie dans l'indo-pacifique, souligne Alexeï Kouprianov, soit elle soutient sans condition les actions chinoises et se résout à voir l'Inde dériver encore plus vers les États-Unis, soit elle entend être un acteur indépendant dans la région, renforce sa présence politico-militaire et coopère activement avec l'Inde et d'autres États du continent, ce qui signifie un appui sélectif à Pékin et la reconnaissance de l'existence en Asie de deux grands partenaires traités de manière égale. Or, pour l'instant, Delhi considère que la politique russe se réduit aux ventes d'armes et de centrales nucléaires et à l'approbation de toute action chinoise. Les dirigeants chinois, d'après le chercheur de l'IMEMO, n'ont pas conscience de la manière très négative dont leur comportement, par exemple l'incident frontalier avec l'Inde en 2020, est perçu par leurs voisins. La Russie pourrait aider à cette prise de conscience, mais elle aussi est peu à l'écoute de son "partenaire stratégique privilégié" indien. Son approche de la zone indo-pacifique demeure indiscriminée, regrette Alexeï Kouprianov, Moscou refuse d’admettre que les différents pays concernés ont leur propre conception de cet espace. 

 

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