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L’Inde et la Russie – bilatéralisme et multipolarité

BLOG - 22 Octobre 2019

Depuis le Traité de paix, d’amitié et de coopération signé entre l’Inde et l’URSS en 1971, les relations bilatérales entre Moscou et New Delhi ont acquis un poids particulier. Après les difficiles années Elstine, les relations se sont renforcées dès l’arrivée au pouvoir, en 2000, de Vladimir Poutine. A cette date, l’Inde avait opéré, au fil des années 90, les deux grands tournants signalant son statut d’émergent : une nouvelle politique économique plus ouverte au monde, et l’officialisation de son statut de puissance nucléaire hors TNP. 

Un partenariat bilatéral "privilégié"

Dès la première visite du Président Poutine en Inde fut établi, en octobre 2000, le "Partenariat stratégique Inde Russie", élevé en 2010 au rang de "Partenariat stratégique spécial et privilégié". S’en suivirent des structures de dialogue régulières, du sommet annuel entre Président russe et Premier ministre indien aux commissions intergouvernementales traitant de la coopération militaire technique pour l’une, et de la coopération en matière de commerce, économie, sciences, technologies et culture pour l’autre. À ces instances s’ajoutent les multiples visites de haut niveau (ministres, chefs d’état major, conseillers à la sécurité nationale, etc…). En dépit de ces liens solides, les échanges économiques avec la Russie restent modestes : près de 11 milliards de dollars en 2018, au net bénéfice de Moscou, même si le PNB indien (2 726 milliards en 2018) dépasse de loin le PNB russe (1 658 milliards) - à comparer aux échanges sino-indiens, ou indo-américains, respectivement 85 et 75 milliards de dollars en 2018. En revanche, deux secteurs se distinguent dans les échanges indo-russes : la défense et l’énergie.

En dépit de ces liens solides, les échanges économiques avec la Russie restent modestes [...] En revanche, deux secteurs se distinguent dans les échanges indo-russes : la défense et l’énergie.

De longue date, l’URSS puis la Russie ont été pour l’Inde une source majeure d’armement, et de transfert de technologies. Certes, la part de la Russie dans les ventes d’armes à l’Inde baisse, mais elle reste essentielle : au fil des années 2014-2018, la Russie a couvert 58 % des achats d’armement de l’Inde, première ou seconde importatrice d’armes au monde selon les années, Israël (15 %) et les Etats-Unis (12 %) venant loin derrière. Au-delà de l’armement, les manœuvres militaires se développent, entre marines par exemple dans le Golfe du Bengale en 2018, alors que celles de Vladivostok, en 2017, regroupaient pour la première fois les trois armes.

Déficitaire en énergie, l’Inde importe l’essentiel de ses hydrocarbures du Moyen-Orient, mais elle est présente dans l’Extrême Orient russe, où le major indien ONGC a investi près de 3 milliards de dollars dans les gisements de Sakhaline, Rosneft investissant de son côté en Inde. Un consortium indien est aussi présent dans l’Arctique sibérien. Si Français et Américains n’ont pour l’heure pu concrétiser leurs projets de centrales nucléaires en Inde, la Russie, elle, développe année après année le site de Kudankulam, à l’extrême sud de l’Inde, qui à terme comptera six réacteurs, les premiers étant opérationnels depuis 2013.

La présence de Narendra Modi comme invité d’honneur du 5e Forum économique oriental en septembre 2019, à Vladivostok, n’a fait que confirmer les liens bilatéraux récemment renforcés sur tous les fronts, et l’intérêt de l’Inde pour l’Extrême Orient russe. New Delhi, à cette occasion, a ouvert une ligne de crédit d’un milliard de dollars à la Russie, tandis que Moscou réaffirmait sa volonté d’accroître ses investissements en Inde.

Le spatial mérite aussi une mention particulière, la Russie appuyant, entre autres, la préparation du premier vol habité indien, prévu pour 2022, et l’Inde devant de son côté rejoindre à terme, avec l’appui de Moscou, la station spatiale internationale.

Du bilatéral au régional et au multilatéral

Au-delà des relations bilatérales, l’Inde et la Russie sont parties prenantes de diverses instances régionales, dont trois incluent la Chine : les BRICS, l’Organisation de Coopération de Shanghai, qui s’est élargie à l’Inde et au Pakistan en 2017, et le format RIC, qui voit se réunir les ministres des affaires étrangères russe, indien et chinois une fois l’an en principe. New Delhi bénéficie en outre du soutien russe dans le champ des affaires multilatérales. Moscou appuie de longue date le souhait de l’Inde d’élargir le cercle des membres permanents du Conseil de sécurité, et appuie aussi l’entrée de l’Inde au Groupe de fournisseurs nucléaires — que bloque Pékin.

Inde et Russie savent aussi se conforter sur les dossiers sensibles. En 2014, New Delhi avait déclaré comprendre "les intérêts légitimes" russes en Ukraine, et la diplomatie indienne ne commente guère les affaires syriennes, tout à sa dénonciation du terrorisme international. Moscou, pour sa part, a réaffirmé très tôt que le Cachemire était "une question bilatérale" — la position indienne — quand le Pakistan engagea, à l’été 2019, une campagne internationale contre l’abolition de l’autonomie du Cachemire sous administration indienne.

New Delhi bénéficie en outre du soutien russe dans le champ des affaires multilatérales.

Pour autant, des divergences existent. New Delhi boycotte la Belt and Road Initiative chinoise que Moscou approuve, et l’Inde voit avec suspicion les relations croissantes, Afghanistan oblige, entre la Russie et le Pakistan, qui depuis 2017 conduisent des manœuvres militaires bilatérales. La Russie, de son côté, se garde d’utiliser le concept d’Indo-Pacifique cher à l’Inde, et surveille, comme la Chine, ce que pourrait devenir le Quad, forum de dialogue réunissant Etats-Unis, Japon, Australie, Inde.

Le paramètre américain

La Russie ne peut que prendre note du rapprochement Inde / Etats-Unis, esquissé sous Bill Clinton, renforcé sous George W. Bush, et marqué récemment par de multiples accords militaires destinés à accroître l’interopérabilité entre les forces. Mais la règle indienne reste de préserver autant que faire se peut sa marge d’autonomie stratégique. Les partenariats indo-américains ne valent pas alliance. La poursuite des sanctions américaines sous l’administration Trump, et en particulier le CAATSA de 2017 (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act) pose problème à l’Inde, tant vis-à-vis de l’Iran que vis-à-vis de la Russie. Les deux sont liés du reste, l’Iran étant pour Delhi un Etat clé sur la route de l’Afghanistan et de l’Asie centrale, et pour concrétiser le projet de "Corridor de transport Nord Sud" devant relier Mumbai à Bandar Abbas, Téhéran et à l’Union économique eurasiatique portée par Moscou. Plus directement, les menaces américaines pèsent sur les multiples contrats d’armement (frégates, sous-marins nucléaires, chars T-90MS) décidés ou en cours de négociation. Le sort des missiles anti-aériens S-400 voulus par New Delhi sera emblématique à cet égard.

En 2015, Andrei Volodin voyait dans la position indienne sur la Crimée l’expression d’un soutien indien à "une architecture polycentrique globale", et le double refus d’une Pax Americana et d’une Pax Sinica. D’autres observateurs russes, plus sévères, jugent insuffisante la relation bilatérale, faute d’échanges économiques satisfaisants et de soft power russe en Inde, et s’interrogent sur les contrecoups des sanctions américaines.[1]

Mais tous considèrent, comme nombre d’observateurs indiens, que "les deux nations ont une profonde consonance stratégique, tout en acceptant un degré de flexibilité sur certaines questions". Le Forum de Vladivostok, et le vingtième sommet bilatéral qui s’y tint aussi, ont cherché à dynamiser cette vieille relation dans un contexte international défini pudiquement comme "complexe". En ce sens, les partenariats bilatéraux ne contrarient pas la diplomatie tous azimuts que poursuit l’Inde de Narendra Modi après celle du parti du Congrès, la dialectique de ces deux dynamiques traduisant parfaitement la construction d’un monde multipolaire faisant face à la compétition croissante entre Chine et Etats-Unis.

______________

[1] Alekseï Zakharov. Deux amis dans le besoin. Où va le partenariat stratégique russo-indien ? Russie.Nei.Visions, n° 116, IFRI, oct. 2019

 

Copyright : Mikhail KLIMENTYEV / SPUTNIK / AFP

 

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