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Revue de presse internationale #7 : La gauche allemande et la question de l’identité

BLOG - 25 Mars 2021

Chaque semaine, l’Institut Montaigne propose sa revue de presse internationale avec son chroniqueur Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères au Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, qui scrute le traitement par les experts et les médias internationaux de l’actualité géopolitique mondiale. Cette semaine, il se penche sur la crise identitaire à laquelle la gauche allemande semble en proie. 

En Allemagne, le divorce entre les partis et les classes populaires, la "politique identitaire", son impact sur la liberté des médias et celle du monde universitaire font débat, ce qui n’est pas sans rappeler la situation en France. 

Sous la présidence d’Angela Merkel (2000-2018), le thème de l'identité est resté marginal au sein de la CDU si l’on excepte la tentative de Friedrich Merz, rival malheureux de la chancelière, de provoquer au début des années 2000 une discussion sur la "Leitkultur" ("culture de référence"). La chancelière a néanmoins profondément modifié les valeurs du parti chrétien-démocrate (abandon du nucléaire civil, suspension de la conscription, accueil des réfugiés, mariage des personnes de même sexe) et la question de l'identité de la CDU, occultée par l'adhésion à la personne d’A. Merkel, devrait ressurgir avec son départ de la chancellerie. Dans les partis de gauche (SPD, Die Linke) en revanche, la discussion gagne en intensité. 

Sahra Wagenknecht et Sigmar Gabriel, avocats de la ligne sociale traditionnelle d'une gauche en crise

"Die Linke post-Wagenknecht", tel est le constat dressé par le quotidien alternatif Die Tageszeitung (taz) après le congrès du parti de "la gauche", en février, qui a abouti à la marginalisation de l'aile incarnée par l'ancienne présidente du groupe parlementaire au Bundestag, attachée à la défense des classes défavorisées et critique de la politique d’accueil des réfugiés de la chancelière. Née en 2007 de la fusion de deux formations implantées dans les nouveaux (PDS) et anciens (WASG) Länder, Die Linke voit sa sociologie évoluer, observe la taz, mis à part le cas particulier de Berlin, 38 % des quelque 60.000 membres sont originaires de l'Est (51 % en 2012), la fédération de Rhénanie du nord-Westphalie est devenue la plus importante, devançant la Saxe, le parti s’est occidentalisé et surtout rajeuni. "Que nous défendions de la même manière Black Lives Matter, Fridays for Future et les syndicats me semble désormais common sense", estime Nicole Gohlke, députée du Bundestag, représentante de ce courant - "la gauche du mouvement" ("Bewegungslinke") - qui a remporté 20 des 44 sièges à la direction du parti, alors que les proches de Sahra Wagenknecht se voient écartés des instances dirigeantes. 

L'historien Andreas Wehr dresse le même constat. Die Linke se défend de pratiquer une "politique identitaire" ("Identitätspolitik") au profit de certains groupes, elle dit toujours se mobiliser en faveur du droit au logement et contre l'extrémisme de droite mais, selon ce chercheur, "ces actions ne sont plus au centre de sa politique, elles se limitent souvent à des pétitions et à une mobilisation sur internet", et "en réalité, désormais, Die Linke défend surtout les droits des LGBTQ", le parti est "irrémédiablement engagé sur la voie qui va faire de lui un parti écolibertaire des couches intellectuelles urbaines", conclut Andreas Wehr. Cette évolution, Sahra Wagenknecht avait tenté de la freiner en fondant en 2018 le mouvement "Aufstehen" ("Debout"), dont elle a dû constater l'échec, note la taz. Lors d'un débat récent, la députée du Bundestag a reproché aux partis sociaux-démocrates européens de déserter le terrain social et de mettre l'accent sur les questions d'identité, ce qui conduit à "l'accomplissement du projet néo-libéral". Au lieu de se préoccuper des inégalités sociales, la gauche débat de la politique de la langue et de l'écriture inclusive ("Gendersternchen"), dénonce Sahra Wagenknecht dans la Süddeutsche Zeitung (SZ).  

L'égalité des droits des homosexuels et des migrants, le politiquement correct linguistique et la protection du climat ont gagné en visibilité, note l'ancien ministre des Affaires étrangères Sigmar Gabriel. 

Membre éminent du SPD, qu'il a présidé de 2009 à 2017, Sigmar Gabriel applique ces critiques à son parti. Déplorant la disparition des projets collectifs, il reproche à la social-démocratie de se détourner des questions de redistribution et de pratiquer "ce que les Américains appellent la politique identitaire". L'égalité des droits des homosexuels et des migrants, le politiquement correct linguistique et la protection du climat ont gagné en visibilité, note l'ancien ministre des Affaires étrangères. Sans contester l'importance de ces sujets, il regrette que les sociaux-démocrates aient délaissé la discussion sur les conditions de vie des travailleurs et des familles, ce qui aboutit à transformer le SPD en "parti bourgeois libéral qui n'a plus de social-démocrate que le nom".

"Sahra Wagenknecht et Sigmar Gabriel sont des voix solitaires dans la forêt qui constatent un éloignement dramatique de leurs partis, Die Linke et SPD, par rapport à leurs anciens électeurs", souligne le Tagesspiegel, mais leurs inquiétudes sur la possible disparition de leurs formations ont désormais plus d'écho à l'extérieur de leurs partis. Le quotidien berlinois de centre-gauche note au passage que Sigmar Gabriel a recommandé la lecture de l'entretien accordé par Sahra Wagenknecht à la SZ.  

Wolfgang Thierse a déclenché une controverse sur l'identité du SPD 

Ce débat, longtemps feutré au sein du SPD, a gagné en intensité avec la tribune publiée dans la FAZ ("combien d'identité peut accepter la société") par Wolfgang Thierse. "Les questions d'appartenance culturelle semblent désormais diviser plus que le thème de la justice sociale. Les questions d'identité ethnique et sexuelle dominent, les débats sur le racisme, le post-colonialisme et le genre deviennent de plus en plus vifs et agressifs", déplore l'ancien militant des droits de l'homme, convaincu que les thèmes liés au Heimat et au patriotisme, à l'Allemagne comme Kulturnation ne doivent pas être abandonnés à la droite. La pandémie vient de montrer que l'État social demeure le cadre d'exercice de la solidarité, souligne l'ancien Président du Bundestag. Certes, la culture nationale homogène, telle que théorisée par Herder, est devenue une "fiction", sur le fond la culture nationale conserve cependant pertinence et cohérence - ce n'est pas une "culture McWorld" - elle est faite de souvenirs communs, de formes artistiques, de convictions et d'expériences partagées. Tout en voulant combattre les discriminations, la "politique identitaire" néglige le fait que la majorité a, elle aussi, des aspirations culturelles légitimes qui ne peuvent être disqualifiées comme "racistes" ou "réactionnaires". 

En voulant s'imposer, sans prendre le temps de la discussion, cette Identitätspolitik conduit à prononcer des anathèmes et à exclure du débat public (université, media) ce que Wolfgang Thierse qualifie de "culture politique démocratique" et ceux qui défendent un autre point de vue. Or, marque-t-il, "les arguments rationnels doivent être déterminants et non l'origine ou la position sociale". "Le respect indispensable de la diversité et de l'altérité n’est pas tout, poursuit l'ancien député. Il doit s'inscrire dans la reconnaissance de règles et d'obligations, notamment de l'acceptation des décisions de la majorité, faute de quoi la cohésion sociale est mise en cause". "La critique de l'idéologie de la supériorité de l'homme blanc ne doit pas virer au mythe de sa culpabilité héréditaire", met en garde l'ancien président du parlement allemand, inquiet de l'instrumentalisation du passé. "La purification et la liquidation de l'histoire étaient jusqu'à présent le fait des dictateurs, des régimes autoritaires et des fanatiques religieux. Elles ne doivent pas devenir l'affaire des démocraties", avertit l’ancien opposant au régime de la RDA, qui mentionne le cas d'une rue berlinoise, la Mohrenstraße, récemment renommée.

Les réactions initiales de la direction du SPD à la tribune de Wolfgang Thierse ont été vives. Saskia Esken, co-présidente et Kevin Kühnert, vice-président, ont exprimé leur "honte" et reproché à "certains représentants du parti de donner une image rétrograde du SPD", réponse que Heribert Prantl juge sectaire. L'éditorialiste de la Süddeutsche Zeitung critique l'incapacité des dirigeants du SPD à organiser un débat, il rappelle que Wolfgang Thierse fût l'un des tout premiers politiques à mettre en garde, voici plus de deux décennies, contre l'extrême-droite. L'historien Peter Brandt, fils de l'ancien chancelier, lui a apporté son soutien - Wolfgang Thierse se montre soucieux de la cohésion de la société, écrit-il dans la FAZ. Universitaire et présidente de la commission des valeurs du SPD, Gesine Schwan a fustigé les deux dirigeants ("je voudrais leur dire à tous les deux que ça ne va pas. Vous avez fait une erreur") ainsi que le "poison des identités collectives"

Candidat du SPD à la chancellerie fédérale, Olaf Scholz a joué les médiateurs et rappelé l'engagement et les grands mérites de Wolfgang Thierse, qui avait laissé entendre qu'il pourrait quitter le parti. Le programme du SPD pour l’élection du Bundestag ("Avenir, Respect, Europe"), qui vient d’être rendu public et sera discuté lors d’un congrès le 9 mai, témoigne des nouveaux champs que cherchent à investir les dirigeants sociaux-démocrates. 

L'éditorialiste de la Süddeutsche Zeitung critique l'incapacité des dirigeants du SPD à organiser un débat. 

Le SPD présente aujourd’hui "deux visages", écrit la FAZ, mais seule la position modérée défendue par Olaf Scholz et Malu Dreyer, brillamment reconduite à la tête du Land de Rhénanie-Palatinat, peut encore lui garantir un avenir en tant que "parti de rassemblement" ("Volkspartei"), ce à quoi il ne pourra plus prétendre si la ligne "radicale" et "identitaire" incarnée par Saskia Esken et Kevin Kühnert s’impose. La revue américaine Telos rappelle que l'affaiblissement continu du SPD, qui recueillait 46,7 % des suffrages en 1972 (et auquel les sondages attribuent actuellement 16 % des voix - ndr) s'inscrit dans un processus qui a touché le Labour party à l'époque Corbyn, le PS en France et le parti démocrate aux États-Unis

Les milieux intellectuels libéraux s’inquiètent aussi des menaces qui pèsent sur le débat public

C'est à l'exemple des États-Unis que se réfère Giovanni di Lorenzo dans une réflexion publiée à l'occasion du 75e anniversaire de l'hebdomadaire Die Zeit, dont il est le rédacteur en chef. La liberté d'expression est désormais menacée là où on ne l'attendait pas, écrit-t-il. "La moitié des journalistes du NY Times ont confié avoir peur d'écrire ce qu'ils pensent", s’alarme Giovanni di Lorenzo, pour qui un climat d'intimidation s'est également instauré en Allemagne, il prend l’exemple des journalistes du groupe de presse conservateur Springer en butte à des "insultes et menaces", qui doivent bénéficier de mesures de protection. Encore plus préoccupantes d'après Giovanni di Lorenzo, sont les pressions exercées par un "petit groupe d'universitaires et d'activistes", et qui ont un "impact considérable" et trouvent "un écho et parfois de la sympathie dans certains media". Au nom de la Political Correctness et d'une diversité croissante des sociétés, ce mouvement originaire des États-Unis exige plus de respect, de participation et de prise en charge, explique le rédacteur en chef de l'hebdomadaire libéral de Hambourg. Die Zeit peut se reconnaître dans toutes ces aspirations, mais ce nouveau Kulturkampf tel qu’il est mené pose néanmoins des questions fondamentales pour la liberté des médias, observe son rédacteur en chef. 

En février, s'est mis en place, à l'initiative de l'historien Andreas Rödder, professeur à l’université de Mayence, un "réseau pour la liberté scientifique" ("Netzwerk Wissenschaftsfreiheit"), dont un "manifeste" définit les objectifs : protéger la recherche et l'enseignement contre les restrictions d'ordre idéologique et contribuer au renforcement du climat de liberté académique. Les 300 signataires dénoncent des "pressions politiques et morales", visant à instituer une "conformité" qui "étouffe dans l'oeuf le débat scientifique". Les universitaires sont soumis à des pressions considérables, peut-on lire dans le manifeste, les conférences auxquelles sont invités des intervenants qui déplaisent sont perturbées, on tente d'empêcher les projets de recherche et les publications jugées non-conformes, ce qui conduit à une auto-censure des universitaires qui craignent d'être discrédités et constatent que personne ne leur vient en aide quand ils sont la cible de cet "activisme idéologique". Dans diverses interventions, Andreas Rödder dénonce la "cancel culture" et une "stratégie d'extrême-gauche" visant à "conquérir l'hégémonie culturelle", afin de décider "qui a le droit de s'exprimer publiquement", ce qui "doit faire partie de la mémoire collective" et "la manière dont on doit parler".  

 

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