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Revue de presse internationale #4 : Angela Merkel, Emmanuel Macron et le nouvel agenda transatlantique

BLOG - 4 Mars 2021

Chaque semaine, l’Institut Montaigne propose sa revue de presse internationale avec son chroniqueur Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères au Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, qui scrute le traitement par les experts et les médias internationaux de l’actualité géopolitique mondiale. Cette semaine, il se concentre sur les ambitions transatlantiques affichées par Emmanuel Macron et Angela Merkel lors de la Conférence sur la sécurité de Munich, tenue le 19 février 2021 par visioconférence. 

Lors de cette conférence, les dirigeants occidentaux ont célébré leurs retrouvailles, Joe Biden a saisi cette occasion pour inviter ses partenaires à constituer un front commun des démocraties, mais Angela Merkel a fait entendre sa différence sur la Chine tout comme Emmanuel Macron sur la Russie. 

Intervenant devant la Conférence sur la sécurité de Munich, le Président Biden a présenté la relation transatlantique comme la "pierre angulaire", indispensable pour relever les défis auxquels les Occidentaux sont confrontés, assurant son auditoire qu'il "travaillerait étroitement avec nos partenaires de l'Union européenne". Angela Merkel a répondu que "l'Allemagne était prête à ouvrir un nouveau chapitre du partenariat transatlantique", rapporte Politico, se félicitant des premières décisions de l’administration démocrate (retour dans l'accord de Paris sur le climat, au sein de l'OMS et du CDH, JCPoA). S’adressant visiblement à un auditoire américain, la Chancelière a passé en revue les engagements extérieurs, diplomatiques et militaires, pris par Berlin, sans cependant, note Die Welt, préciser la manière dont l'Allemagne pourrait atteindre en 2024 l'objectif des 2 % du PIB consacrés à l'effort de défense, alors que la lutte contre le coronavirus creuse les déficits. Tout en déclarant se retrouver dans les propos tenus par Joe Biden et Angela Merkel, le Président Macron a exposé son propre agenda axé sur le multilatéralisme et les défis globaux, note le politologue russe Vladimir Frolov.

Retour à un bloc occidental ou recherche d'une cohésion transatlantique nouvelle 

La volonté de resserrer le lien transatlantique conduit Fiodor Loukjanov à une conclusion radicale. La question posée lors de cette session de la Conférence sur la sécurité de Munich, écrit-il, était simple - "Que doit faire l'Occident contre tous les autres ?". "Toute apparence de "politiquement correct" a disparu" dans le narratif occidental, affirme le rédacteur en chef de la revue Russia in global affairs. Auparavant chacun pouvait participer à ce forum, dorénavant "le slogan est "cohésion contre la Chine, la Russie et autres défis"". À sa manière, le comportement occidental est rationnel, analyse le politologue. À l’en croire, "mêmes les tenants les plus convaincus de l'ordre libéral reconnaissent qu'il a pris fin et qu'il s'est replié exclusivement dans la sphère occidentale", l’Occident renonce à l'ouverture qui le caractérisait pour revenir aux "paramètres de la guerre froide, quand il était consolidé et homogène face aux menaces collectives". Dans son blog, le politologue et journaliste allemand Eric Bonse déplore l'absence de la Chine et de la Russie, il critique la "mise en scène" d'un "Biden show" et d'un "script transatlantique auquel même E. Macron s'est conformé". Chercheur au SETA, think tank turc proche du Parti de la justice et du développement (ou AKP), Talha Köse estime que "le message démodé du "leader du monde libre" n’a pas suscité l’enthousiasme antérieur". "On ne comprend pas si le message de J. Biden est destiné aux acteurs européens mécontents de la politique égoïste de Trump ou si ses propos visent la Chine, la Russie et d’autres acteurs qui ont tenté d’accroître leur influence à la faveur du vide créé par la présidence Trump", écrit-il. 

Beaucoup d’experts, y compris russes, sont sensibles aux divergences entre les deux rives de l'Atlantique, à Munich le mot d'ordre était un front commun des démocraties, cependant "la dureté des positions affichées par J. Biden envers Moscou et Pékin irrite les dirigeants européens", relève le journal quotidien de gauche russe Nezavissimaïa gazeta, d'ailleurs "dans l'intervention d'A. Merkel, il n'était pas question de confrontation avec la Russie ou la Chine", note le journal d’informations en ligneVzgliad. D’une certaine manière, estime Vladimir Frolov, le discours de Joe Biden est une "réponse idéologique au discours de V. Poutine à 2007 à Munich", qui avait fustigé le monde unipolaire et le leadership des États-Unis. La Russie n’a pas été invitée à cette session, elle a cependant toutes les raisons, selon cet expert des relations internationales, d’être satisfaite des résultats, le rétablissement du front uni des démocraties, que le Président des États-Unis appelle de ses vœux pour faire face à la "menace mortelle" incarnée par la Russie et la Chine, est, d’après lui, loin d’être évident.

L'UE est déterminée à défendre ses intérêts économiques en Russie et en Chine, pour autant, il ne faut pas s'attendre à ce qu'elle fasse preuve d'indépendance.

L'UE est déterminée à défendre ses intérêts économiques en Russie et en Chine, pour autant, il ne faut pas s'attendre à ce qu'elle fasse preuve d'indépendance, ce qui la caractérise c'est que "les intérêts économiques servent de substitut à l'absence de politique", tempère Timothée Bordatchev, chercheur au club Valdaï, diagnostic partagé sur le site d’actualité Gazeta.ru par Dimitri Souslov, professeur à la Haute école d'économie de Moscou : "là où l'UE est forte, en économie, elle peut jouer un rôle plus autonome, là où elle est faible, on ne peut attendre aucun rôle indépendant".

Répondant aux questions de Vzgliad, Sergueï Fiodorov, expert de l'institut de l'Europe de l'Académie des sciences, se montre aussi sceptique, convaincu que les "vœux" exprimés par Paris en matière d'autonomie stratégique ne seront pas exaucés par Joe Biden.

Des dissonances perceptibles entre alliés sur la manière de répondre aux défis

Les analystes allemands font aussi une analyse nuancée des positions des grands acteurs occidentaux. Depuis qu'elle est au pouvoir, estime Die Welt, la Chancelière a maintenu un rapport distant à la conférence de Munich - dont Joe Biden est un invité assidu - tout en déclarant vouloir ouvrir un nouveau chapitre des relations transatlantiques, elle n’a pas avancé d'idées nouvelles. Dans sa brève intervention, le Président français s'est montré plus déterminé, souligne Die Zeit, il a marqué sa volonté de contribuer au débat sur la relance du partenariat transatlantique, écrit Die Welt. Un discours peu concret de Joe Biden et une intervention sobre d'Angela Merkel ont incité E. Macron à une "pique" à l'égard de Berlin, avance la FAZ à propos de l’annonce selon laquelle la France atteindrait prochainement l'objectif des 2 %. Le dirigeant français a repris son plaidoyer en faveur de l'autonomie stratégique de l'UE tout en se montrant plus positif à l'égard d’une OTAN, jugée il y a peu en état de "mort cérébrale", note l'éditorialiste de la FAZ. Il a constaté, relève le FT, que les États-Unis devenaient une puissance du Pacifique et que l'UE devait en tirer les conséquences en assumant une part plus importante du fardeau en matière de défense. 

Les gestes de l’administration Biden traduisent une volonté de "réconciliation et d'unité" avec les Européens, il s'agit là toutefois des "mesures les plus faciles" à prendre, note Ulrich Speck, interrogé par le New York Times. Définir une position commune à l'égard de la Chine et de la Russie s'annonce ardu, souligne le chercheur du German Marshall Fund (GMF). Sur ce point, la Chancelière s'est montrée prudente, relève le journaliste allemand Klaus-Dieter Frankenberger, elle a évoqué une concertation pour élaborer une ligne commune, mais refuse l’affrontement. On l'a encore vu avec l'accord UE-Chine sur l'investissement (CAI), conclu en dépit des réticences de Washington, rappelle le journaliste de la FAZ. La conclusion du CAI et le ton conciliant à l'égard de Moscou utilisé par Emmanuel Macron et Armin Laschet, successeur possible d'Angela Merkel, montrent que l'UE a ses intérêts et ses idées propres sur la manière de traiter les deux principaux rivaux des États-Unis, "ce qui va compliquer la diplomatie de J. Biden", analyse le New York Times

La Chine illustre l'intérêt, mais aussi les difficultés d'une stratégie occidentale commune

Angela Merkel a souligné le besoin d'un "agenda commun" et de gestes concrets de la part des Occidentaux et des démocraties pour répondre à l'affirmation de la puissance chinoise, observe le FT, la chancelière admettant que "nos intérêts ne sont pas toujours convergents, je suis sans illusion à ce sujet, il faudra en parler ouvertement". 

Angela Merkel a souligné le besoin d'un "agenda commun" et de gestes concrets de la part des Occidentaux et des démocraties.

Dans l'entretien accordé au quotidien britannique à la veille de la Conférence de Munich, le Président de la République invite Pékin à faire le choix de la coopération avec les membres occidentaux du Conseil de sécurité des Nations unies. "Américains et Européens ont un intérêt commun à disposer d'un instrument de dissuasion, ou plus exactement de marchandage, sur la Chine", explique à la Nezavissimaïa gazeta Alexander Lomanov, directeur adjoint de l'Institut Primakov, motivation très présente, selon lui, chez les Européens. Car, derrière le discours occidental sur les droits de l'homme, "il n'y a pas de véritable alliance en mesure de causer un dommage économique ou politico-militaire à la Chine, les Européens ne veulent pas perdre les profits tirés de leurs relations économiques", affirme le chercheur russe. 

Cette idée d'une UE surtout sensible à l'argument économique est reprise à Pékin comme à Moscou. "Les analystes chinois disent que le message de Biden était clair et prévisible et que les États-Unis veulent mobiliser l'UE pour contenir la Chine parce qu'ils manquent de ressources politiques et se débattent dans des crises internes, mais la volonté de l'UE de coopérer avec la Chine en raison d'intérêts mutuels substantiels est tout aussi claire", écrit le quotidien chinois Global Times, qui relève dans "les interventions des dirigeants européens un manque d'intérêt pour une confrontation". Comme l'a indiqué au journal Li Haidong, professeur de relations internationales, "il n'y a pas lieu d'occulter les différences qui existent dans de nombreux domaines [entre la Chine et l'UE], mais ces frictions et désaccords peuvent être réglés par la négociation". "La Chine est peut-être le thème le plus complexe et sensible dans les discussions du G7", analyse Andrey Kortunov. "Joe Biden préférerait bâtir un front occidental uni anti-chinois et éviter d'avoir à résister seul à Pékin", le directeur général du Russian International Affairs Council (RIAC) jugeant peu probable un échec de la ratification du CAI, qui serait motivé par le désir des Européens de "faire plaisir à leurs partenaires américains". 

La Russie offre un autre exemple de différences d'approche entre alliés 

Dans son intervention de 18 minutes les défis posés par Moscou et Pékin ont été évoqués, chacun pendant environ deux minutes, a calculé Bfm.ru, mais c'est à propos de la Russie que Joe Biden s'est montré le plus précis, relève la FAZ, "accusant le Kremlin d'attaquer nos institutions et de tenter de saper nos démocraties et le Président Poutine de chercher à affaiblir le projet européen et notre alliance", paroles qui font écho aux propos d'Angela Merkel sur les "menaces hybrides émanant de Russie et visant les États membres de l'UE". Le Président des États-Unis et la Chancelière, rapporte le quotidien de Francfort, ont dressé un constat voisin sur le caractère infructueux des efforts déployés en Ukraine dans le cadre du processus de Minsk. Le discours tenu par le Président français sur la "nécessité du dialogue avec la Russie, indispensable, pour que nous puissions vivre en paix" se distingue de l'analyse partagée à Berlin et Washington, note le FT. "E. Macron a évoqué la nécessité d'un "nouvel agenda de sécurité" et d'un "dialogue avec Moscou" quelques minutes après qu'A. Merkel ait dressé un constat d'échec de toutes les tentatives de dialogue dans le cadre du processus de Minsk auquel la France participe", s'étonne Die Welt. "Le dialogue plus positif recherché avec Vladimir Poutine et les efforts de 'reset' n'ont mené nulle part", tranche le New York Times, qui en veut pour preuve "l'humiliation" subie par Josep Borrell à Moscou. 

Dans l'entretien accordé au FT à la veille de la Conférence de Munich, le Président Macron s'interroge sur la pertinence de l'OTAN, "alors que le pacte de Varsovie n'existe plus". "Nous continuons, dit-il, à combattre une idéologie ou une organisation qui n'existe plus avec une logique géopolitique qui n'existe plus et qui continue à fracturer l'Europe". Andrey Kortunov y voit une certaine proximité avec les déclarations de Vladimir Poutine sur l'OTAN et l'idée d'une "grande Europe" mais, observe le chercheur du RIAC, le Président russe ne s'est jamais exprimé de manière aussi critique sur le rôle de l'ONU qu'un E. Macron, favorable à une réforme du conseil de sécurité et à une limitation du droit de véto. "Il est remarquable que le dirigeant français reprenne presque mot pour mot ce qu'a dit son homologue russe V. Poutine dans l'une de ses interventions", écrit Vzgliad, qui estime néanmoins qu’on ne peut accuser E. Macron d'être pro-russe, "son constat sur la prégnance d’une idéologie dépassée s’appliquant aussi bien à la Russie qu’à l'Occident". "Il y a longtemps qu'en France, on se montre critique de l’esprit de guerre froide", remarque dans Vzgliad Sergueï Fiodorov, qui rappelle l'héritage du général de Gaulle, aussi "E. Macron, qui a parlé de la 'mort cérébrale de l'OTAN', ne fait que répéter les thèses de ses prédécesseurs, et notamment de N. Sarkozy". 
 
La conférence tirait vers sa fin et le nom d'Alexeï Navalny n'avait pas été prononcé, relève la Deutsche Welle, ce qu’a fait le Premier ministre britannique dans une intervention que Peter Ricketts juge "bien conçue". Des échanges, l'ancien ambassadeur britannique à Paris, administrateur du Royal United Services Institute (RUSI) retient que "le Président Macron s'est livré à un plaidoyer inspiré de l'autonomie stratégique européenne, tandis que la chancelière a marqué, certainement à propos des relations économiques avec la Chine, que les intérêts européens et américains ne coïncidaient pas toujours". "Réconcilier les approches américaine et européennes sera, ces quatre prochaines années, une question centrale des relations transatlantiques et l'une des conséquences inévitables du Brexit c'est que le Royaume-Uni observera ce débat à distance", déplore Peter Ricketts. Thomas Jäger regrette à ce propos que les Européens n'aient pas mis à profit les années Trump pour "prendre leur destin en main" et se préparer à cette relance des relations transatlantiques. C'est pourquoi, selon le professeur de relations internationales à l’université de Cologne, Joe Biden n'a pas obtenu de réponse adéquate, avec le risque de voir, ces prochains mois, les désaccords se multiplier entre Washington et les capitales européennes sur la Chine et sur la Russie. "A. Merkel et E. Macron se sont contredits sur la ligne à adopter par rapport à Moscou et n'avaient pas grand-chose à dire sur les moyens de répondre aux ambitions chinoises", affirme Thomas Jäger. 

 

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