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Revue de presse internationale #38 : L’agenda de politique étrangère de la nouvelle coalition allemande

ARTICLES - 7 Décembre 2021

La continuité prévaut en politique extérieure, notent les experts, qui commentent favorablement les orientations du contrat de coalition en matière de défense et se félicitent de la volonté de coordination avec l’UE et les États-Unis face à la Chine. La Russie pourrait constituer le premier test de la cohésion de la nouvelle coalition. 

Dans le contrat de coalition conclu fin novembre entre le SPD, les Verts et le FDP, "la responsabilité de l'Allemagne dans le monde" fait l'objet du chapitre VII, sa troisième partie (15 pages) est consacrée aux questions de "politique étrangère, sécurité, défense, développement et droits de l'homme". Les négociations préalables à la mise en place en 2018 de la grande coalition avaient été dominées par les ministres-présidents des Länder et les experts de politique intérieure, cette fois, se félicite Christoph von Marschall, des spécialistes des affaires internationales ont participé aux groupes de travail. L'éditorialiste du Tagesspiegel note aussi que le FDP, identifié pendant des décennies à une diplomatie allemande active (Walter Scheel, Hans-Dietrich Genscher,...), a désormais d'autres priorités. La rapidité avec laquelle le contrat de coalition a été négocié est de bon augure, elle démontre la capacité des trois partis au compromis et s'inscrit dans la continuité avec l'ère Merkel, relève Jeffrey Rathke

Maintien des fondamentaux de la politique étrangère

Le nouveau départ revendiqué par la nouvelle coalition ne trouve pas vraiment de traduction en politique étrangère, la continuité l'emporte dans un document qui, toutefois, "va souvent dans la bonne direction", estime la Frankfurter Rundschau. "Au vu des changements stratégiques en cours, c'est plutôt un texte de continuité avec des nuances", juge aussi Thomas Kleine-Brockdorff, responsable du bureau berlinois du German Marshall Fund . La grande coalition entendait déjà conduire une politique étrangère fondée sur les valeurs, la défense des droits de l'homme et le multilatéralisme, rappelle Rüdiger Lüdeking, aussi "ceux qui avaient espéré des engagements plus fermes se démarquant de la politique de l'actuel gouvernement fédéral seront déçus". 

La grande coalition entendait déjà conduire une politique étrangère fondée sur les valeurs, la défense des droits de l'homme et le multilatéralisme.

Il est vrai, écrit Nikolas Busse que, sur la scène internationale, la planification est plus difficile. Au titre des éléments de continuité figurent, selon Rüdiger Lüdeking, le partenariat transatlantique ("pilier central" de la politique allemande) et la sécurité d'Israël, qui appartient toujours à la "raison d'État" de l'Allemagne. Certains sujets qui ont défrayé la chronique ces dernières semaines, comme le gazoduc Nord stream 2, auquel les Verts se sont opposés, ne sont pas mentionnés. 

Le passage sur le soutien accordé à Kiev pour faciliter le tournant énergétique en Ukraine est emprunté à la déclaration commune germano-américaine, note Vladislav Belov, chercheur à l’académie des sciences de Russie. La nouvelle coalition apporte son appui au rétablissement de l'intégrité territoriale de l'Ukraine, mais elle n'évoque pas sa demande d'adhésion à l'OTAN. L'attitude de Berlin à l'égard du régime d'A. Loukachenko ne devrait pas changer, estiment les experts consultés par la Deutsche Welle, Berlin continuant à exprimer son soutien au peuple biélorusse, à exiger de nouvelles élections et la libération des prisonniers politiques. Le contenu de la "souveraineté stratégique" de l'UE reste imprécis, selon Rüdiger Lüdeking, la création de forces européennes intégrées n'est pas évoquée, contrairement à la position défendue par le candidat de la CDU/CSU, Armin Laschet, note la FAZ. La nouvelle coalition se réserve des marges de manœuvre importantes pour conduire son action extérieure, une "stratégie nationale de sécurité" - une nouveauté - devrait être adoptée d'ici un an et préciser ces orientations. 

Aggiornamento sur les questions de défense

Le contrat de coalition pourrait décevoir la "tendance pacifiste" existant chez les Verts et au sein du SPD, où elle est incarnée par Rolf Mützenich, chef du groupe parlementaire au Bundestag, observe Christoph von Marschall. Les objectifs retenus au chapitre de la défense s'inscrivent dans la continuité, indique Rüdiger Lüdeking, qu'il s'agisse de l'effort nécessaire en faveur de la Bundeswehr, du maintien d'un "potentiel de dissuasion crédible" et de la confirmation de la participation de l'Allemagne au "partage nucléaire" de l'OTAN. L'acquisition d'un chasseur destiné à remplacer les Tornado, susceptibles d'embarquer des armes nucléaires, est confirmée alors que Annalena Baerbock et Rolf Mützenich avaient demandé leur retrait de la base de Büchel pendant la campagne. Les interventions extérieures de la Bundeswehr sont avalisées, bien que l'opération actuelle au Mali ne soit pas mentionnée. L'objectif des 2 % du PIB dévolus à la Défense est englobé dans un engagement à consacrer, "à long terme" ("langfristig"), 3 % du produit intérieur à l'action internationale (diplomatie, défense, développement), idée avancée par Wolfgang Ischinger en 2017, quand la pression de D. Trump sur Berlin s'était accentuée, rappelle la Rheinische Post. Un effort budgétaire substantiel serait cependant nécessaire pour atteindre ce nouveau seuil, que le journal évalue à 30 Mds €.

Le traitement des questions de sécurité et de défense a surpris positivement les experts, remarque le Tagesspiegel. Dans ce quotidien berlinois, Cathryn Clüver-Ashbrook, directrice de la DGAP, se félicite de ce "nouveau réalisme" que traduit aussi la décision - objet de débat interne au SPD pendant une décennie - de doter la Bundeswehr de drones armés (les exécutions extra-judiciaires sont cependant explicitement exclues).

Le traitement des questions de sécurité et de défense a surpris positivement les experts.

C'est au moment où le SPD va occuper les postes de chancelier et de ministre de la Défense qu’intervient cette "prise de conscience tardive", relève Nikolas Busse. Ces dernières années, note Jeffrey Rathke, les Verts ont beaucoup travaillé sur les questions de sécurité, certains d'entre eux ont développé de bons contacts à Washington. Plusieurs experts déplorent néanmoins que la réaffirmation de la nécessité de la dissuasion et du partage nucléaires ait pour contrepartie la mention d'une adhésion, comme observateur, à la conférence de suivi des États parties au traité sur l’interdiction des armes nucléaires, "une pilule amère", selon Christian Mölling de la DGAP, car, rappelle Rüdiger Lüdeking, ce traité est jugé par les autres États membres de l'OTAN incompatible avec la stratégie de l'alliance. Il était impossible de parvenir entre les trois partis de la coalition "Ampel" à un accord sur l'objectif des 2 % du PIB consacré à la Défense, admettent les experts de la DGAP, toutefois le contrat de gouvernement ouvre la voie à des programmes d'armement pluriannuels bénéficiant d'un financement garanti. Le think-tank regrette par ailleurs "l'absence d'agenda ambitieux" en matière de gestion civile des crises et de stabilisation.

Coordination occidentale à l’égard de la Chine

La coalition qui arrive aux affaires incarne un "mode de pensée plus global", note Cathryn Clüver-Ashbrook, elle entend renforcer le rôle des valeurs dans le système international - ce à quoi l'administration Biden devrait être sensible -, elle met l’accent sur le multilatéralisme - la présidence allemande du G7 va être mise au service de cet objectif - et souhaite élargir le cercle de ses partenaires, l'Inde est autant citée que la France, relève-t-elle. A. Merkel est la dernière dirigeante occidentale, qui savait traiter avec des autocrates tels que Poutine et Erdogan et obtenir quelques concessions, souligne Michael Thumann. Quelles sont les idées d'O. Scholz en politique étrangère, comment compte-t-il défendre les intérêts de l'Allemagne face à la Russie et à la Chine, "plus encore qu'A. Merkel, il a la réputation de chercher à esquiver le conflit", affirme Christoph von Marschall et le SPD, toujours en proie aux "illusions de la neutralité", n'exercera aucune pression pour qu'il adopte une attitude plus offensive. Si Annalena Baerbock avait succédé à A. Merkel, elle aurait eu une influence déterminante sur la diplomatie allemande, mais la politique à l'égard de la Chine et la Russie est d'abord décidée à la chancellerie fédérale, souligne Christoph von Marschall.

O. Scholz pourrait être tenté de vivre sur le capital d’A. Merkel, mais Poutine, Xi et d’autres vont le défier.

O. Scholz pourrait être tenté de vivre sur le capital d’A. Merkel, mais Poutine, Xi et d’autres vont le défier, affirme la Süddeutsche Zeitung. Les engagements pris dans le contrat de coalition seront mis à l'épreuve avec Pékin, note également la Frankfurter Rundschau. L'opposition et certains au sein du SPD ont critiqué chez A. Merkel une attitude trop indulgente à l'égard de la Chine, la nouvelle coalition y voit un partenaire, mais aussi un "rival systémique", relève Cathryn Clüver-Ashbrook, "clarification" qui devrait faciliter la coopération avec Washington.

Le contrat de coalition mentionne explicitement les zones de tension (mer de Chine, Taïwan, Xinjiang, Hong-Kong), le plus important, d’après Tim Rühling, autre chercheur de la DGAP, étant que, pour la première fois, Berlin va élaborer une stratégie à l'égard de la Chine dans un cadre européen, les ministères des Affaires étrangères et de l'Économie vont être dirigés par des Verts, ce qui est de nature à faciliter la définition de cette approche globale. 

La Russie, premier test pour la nouvelle coalition

Au sein du SPD, O. Scholz appartient au courant qui a perdu ses illusions sur la Russie, Annalena Baerbock, future ministre des Affaires étrangères, a adopté un ton très critique envers Moscou, Robert Habeck, le prochain vice-chancelier, avait même proposé de livrer des armes à l’Ukraine, suscitant de nombreuses critiques, rappelle Liana Fix. La formulation agréée entre les trois partis fustige les atteintes aux libertés publiques et le comportement agressif du régime russe hors de ses frontières, elle souligne aussi "l'importance de relations substantielles et stables avec la Russie et la disponibilité de l'Allemagne à un dialogue constructif". Les développements relatifs à la Russie tiennent plus de place que ceux consacrés à la Chine et au partenariat transatlantique, constate Vladislav Belov. Leur ton "contraste avec le langage vif figurant dans les programmes électoraux des trois partis". C’est, dit-il, "le mieux du pire que l’on pouvait espérer". "Les sociaux-démocrates ont pu contenir les élans anti-russes de Baerbock et Habeck", la critique sur les libertés publiques en Russie reste modérée, note avec satisfaction l’expert de l'académie des Sciences de Russie.

Face à la menace russe, la réaffirmation du lien transatlantique est importante, marque Nikolas Busse, au sein du SPD un courant est toujours tenté par la complaisance ("Russlandversteherei") et certains en Allemagne prônent encore une "équidistance" entre Moscou et Washington.

Face à la menace russe, la réaffirmation du lien transatlantique est importante.

À juste titre, selon la Frankfurter Rundschau, journal proche du SPD, la nouvelle coalition se montre ouverte au dialogue et à la coopération (climat, environnement, hydrogène, santé) avec la Russie, alors que V. Poutine s'est détourné de l'UE ces dernières années, la fermeté affichée dans le texte est de nature à susciter des critiques au sein du SPD et chez les Verts. Vladislav Belov s’attend à ce qu’Annalena Baerbock concentre ses premières critiques sur la politique intérieure russe, ce à quoi le Kremlin est préparé, écrit-il. Dans le contexte actuel de la montée des tensions autour de l’Ukraine, l'attitude à adopter à l'égard de Moscou et de Nord stream 2 pourrait provoquer un débat au sein de la coalition, avance Alan Posener. S'agissant de la Russie comme de la sécurité européenne, le contrat de coalition est un document sans illusion qui offre une bonne base pour renforcer la coopération germano-américaine, conclut Jeffrey Rathke, directeur de l'American Institute for Contemporary German Studies. Cathryn Clüver-Ashbrook se montre confiante dans la capacité de la première femme nommée à la tête de l'Auswärtiges Amt (AA) à faire valoir ses vues. À l'issue de la campagne électorale, elle connaît ses forces et ses faiblesses, elle a une grande capacité d'écoute, mais sait aussi décider, elle pourra compenser son manque d'expérience en s'appuyant sur les experts de l'AA et va offrir une image très moderne de l'Allemagne. 

 

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