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Revue de presse internationale #10 : Le partenariat irano-chinois change-t-il la donne au Moyen-Orient ?

BLOG - 13 Avril 2021

Chaque semaine, l’Institut Montaigne propose sa revue de presse internationale avec son chroniqueur Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères au Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, qui scrute le traitement par les experts et les médias internationaux de l’actualité géopolitique mondiale. Cette semaine, il s’intéresse au partenariat stratégique irano-chinois signé fin mars et ses conséquences pour le Moyen-Orient, notamment dans le contexte de la reprise des discussions sur l’accord nucléaire iranien (JCPoA). 

L’accord ambitieux conclu entre Pékin et Téhéran, quelques jours avant la reprise à Vienne des négociations sur l’accord nucléaire iranien, suscite de nombreuses questions, il témoigne aussi des ambitions chinoises dans cette région.

En visite à Téhéran, le Ministre chinois des Affaires étrangères a signé avec son homologue iranien le 27 mars 2021 un "accord de partenariat stratégique", qui définit une "feuille de route complète" pour les 25 années à venir. Mohamad Javad Zarif s'est félicité de cet accord conclu avec la Chine, "amie des temps difficiles", qui a en revanche suscité la préoccupation du Président Biden. Son contenu n'a pas été rendu public mais, se basant sur le projet d'accord révélé l'an dernier, le New York Times affirme qu'il prévoit des investissements chinois en Iran à hauteur de 400 Mds $ dans les domaines civils (énergie, télécom, banque, santé, technologies de l'information, infrastructures de transport, zones franches, etc...) et une coopération militaire (exercices conjoints, armements, partage de renseignements...), en échange notamment de livraisons de pétrole à prix préférentiels. Ce projet avait été mis sur les rails en 2016 lors de la visite de Xi Jinping en Iran, mais les négociations avaient peu progressé en raison du répit obtenu par Téhéran en matière de sanctions après la conclusion en 2015 de l'accord nucléaire (JCPoA). Ces mesures restrictives, précise le FT, ont fait que, depuis une décennie, la Chine devance l'Allemagne comme premier partenaire commercial de Téhéran.

La Chine - premier partenaire économique de Téhéran

Du point de vue officiel chinois, les médias occidentaux, qui présentent "cet approfondissement de la coopération sino-iranienne comme un défi dirigé contre les États-Unis, exagèrent la menace iranienne et tentent d'enfoncer un coin entre l'Iran et ses voisins", ils font de l’accord une "interprétation unilatérale", afin de "justifier les sanctions occidentales" à l'encontre de Téhéran. L’an dernier, la perspective de la conclusion de cet accord avait soulevé des protestations, rappelle la FAZ, l'ancien Président Ahmadinejad et des députés accusant le gouvernement iranien de maintenir l'opinion dans l'ignorance de son contenu, le MAE iranien s'était alors engagé à informer la population, une fois les discussions achevées. Lors de la signature, Mohamad Javad Zarif a souligné qu'il ne s'agissait pas d'un "contrat" ("ce document n'impose aucune obligation aux deux parties") et le président du Parlement iranien, Mohammad Baqer Qalibaf, a assuré que l’accord serait examiné au regard des "intérêts nationaux" et que "l’opinion serait informée de ses détails". 

Les médias occidentaux présentent l'approfondissement de la coopération sino-iranienne comme un défi dirigé contre les États-Unis. 

Beaucoup d'Iraniens demeurent sceptiques, relève aussi la Süddeutsche Zeitung, après la signature du JCPoA, ils aspiraient à un rapprochement avec les Européens et les États-Unis - espoir qui ne s'est pas concrétisé du fait du revirement de D. Trump et qui demeure une perspective lointaine compte tenu de la position ferme de J. Biden. Depuis 2018, année du rétablissement de nombreuses sanctions américaines, la Chine est le dernier pays importateur de pétrole iranien et donc un soutien majeur de Téhéran, souligne la FAZ

L'expérience de la coopération avec la Chine laisse toutefois des sentiments mitigés aux Iraniens, observe le FT, les contrats signés après le retrait de compagnies occidentales (Inpex et Total) par la China National Petroleum Corporation pour exploiter les gisements de South Azagedan et de South Pars ont été rompus, rappelle le journal. 

Un accord dont le volet économique ne doit pas être surestimé

Le montant de 400 Mds $ d'investissements, évoqué par le NY Times, est accueilli avec scepticisme par beaucoup d'experts, à l'instar d'Elliott Abrams, conseiller de plusieurs présidents des États-Unis, qui se réfère aux chiffres de la Banque mondiale. Le volume des investissements directs (IDE) en Iran était de 5 Mds $ en 2017 et de 1,5 Md $ en 2019, note-t-il. Investir 400 Mds $ en 25 ans équivaudrait à un flux annuel de 16 Mds $, or l'Iran n'a jamais absorbé plus de 5 Mds $ d'IDE par an. Les investissements chinois effectués aux États-Unis de 2004 à 2019 se sont élevés à 182 Mds $, soit 12 Mds $ en moyenne annuelle, ceux réalisés chaque année en Australie (6,5 Mds $) ou au Royaume-Uni (5,5 Mds $) représentant des montants bien inférieurs. Depuis 2005, les investissements chinois en Iran avoisinent un volume annuel de 1,8 Md $, la Chine y a moins investi qu'en Arabie saoudite et aux EAU, note le site chinaobservers.eu, convaincu que cette tendance ne devrait pas évoluer radicalement à court terme, du fait de l'effet dissuasif exercé par les sanctions US. 

Pékin est-il disposé à accroître sa dépendance pétrolière envers l'Iran plutôt que de diversifier ses fournisseurs, se demande Eliott Abrams, quant aux rabais consentis sur les prix du pétrole, ils pourraient susciter des protestations en Iran. Jonathan Fulton, chercheur à l'Atlantic Council, invite à considérer l'accord de partenariat sino-iranien "plus comme un cadre de coopération que comme un ensemble d'engagements". Cet accord peut néanmoins contribuer à conférer un rôle plus important à la Chine dans le Golfe arabo-persique, remarque Anthony Cordesman, contrarier la stratégie de "pression maximale" exercée par Washington sur Téhéran et accroître l’influence de la Chine en Iran. Même s'il n'a pas d'impact immédiat sur le plan militaire, le chercheur du CSIS s'interroge sur ce qui constitue, d'après lui, un "changement majeur d'attitude stratégique", car susceptible de poser les bases d'une coopération plus étroite dans des secteurs sensibles (livraison d'armes, partage de renseignements...) et de conférer à Pékin un avantage dans sa compétition avec les États-Unis au proche et Moyen-Orient. 

Un "avertissement" à Washington

Plus que "son aspect déclaratoire et son importance géopolitique", ce partenariat sino-iranien symbolise l’échec de la stratégie de "pression maximale" mise en œuvre par les États-Unis et Israël, estime le Haaretz. Le président du Majlis y voit pour sa part un "avertissement important" aux États-Unis. Cette "offre faite de bonne foi à un partenaire en difficulté" pourrait intéresser d'autres pays de la région, ajoute le quotidien chinois Global Times et les amener aussi à conclure des partenariats de long terme, qui "répondent à leurs besoins de développement, à une volonté de diversification de leur économie post-Covid", les autorités chinoises s'avérant "plus fiables et stables que le gouvernement américain, qui effectue des zigzags et change de position au gré de chaque nouvelle administration". Cet accord est intervenu alors que Washington réduit sa présence militaire dans le Golfe, ce qui conduit beaucoup de partenaires arabes des États-Unis à s’interroger sur l'avenir de leurs relations militaires, admet Anthony Cordesman, inquiet de voir Pékin "pratiquer les échecs tridimensionnels alors que les États-Unis essaient de jouer aux dames" et abandonner à la Chine des terrains de compétition. Dans sa confrontation globale avec les États-Unis, l'Iran donne à la Chine un atout géopolitique supplémentaire, estiment les Izvestia, illustration de "l'intensification des efforts de la Chine pour élargir le cercle de ses partisans, qui, pour une raison ou une autre, sont considérés comme des irritants à Washington". Jonathan Fulton voit ce nouveau partenariat un pion ("bargaining chip") dans les mains du régime chinois pour améliorer sa relation avec les États-Unis qui reste, selon lui, prioritaire. 

Un accord qui comporte une dimension géopolitique régionale

Le déplacement à Téhéran du Ministre chinois s'inscrit dans le périple d'une semaine qui l'a mené en Turquie et dans les pays du Golfe, notamment à Riyadh, les liens sino-saoudiens étant aussi qualifiés de "stratégiques". Pékin veille à conserver une équidistance entre les deux puissances régionales que sont l'Arabie saoudite et l'Iran, relève la FAZ. En 2019, indique le quotidien russe Kommersant, 17 % du pétrole importé par Pékin provenait d'Arabie saoudite et 3 % d'Iran, la région du Golfe représentant 40 % des importations chinoises. L'Arabie saoudite, tout comme les Émirats, demeurent réservés sur le JCPoA, la suppression des sanctions en vigueur contre l'Iran réduirait leur part du marché pétrolier.

La diplomatie chinoise a récemment dévoilé un plan en cinq points pour promouvoir "la paix et la stabilité" dans les États du Golfe. 

Maintenir un équilibre entre les États du Golfe et Téhéran n'est pas chose facile, même si Pékin entend capitaliser sur les inquiétudes que suscite dans ces capitales la thématique des droits de l’Homme promue par l’administration Biden, explique al-Monitor. La diplomatie chinoise a récemment dévoilé un plan en cinq points pour promouvoir "la paix et la stabilité" dans la région et ne se limite plus au terrain économique, souligne ce site spécialisé. Le partenariat sino-iranien concerne aussi l'Asie du sud, remarque Anthony Cordesman, la Chine pourrait avoir accès à la base de Jask, dans l'océan indien, resserrer ses liens avec le Pakistan et contrecarrer les projets du "Quad" (Inde, Japon, Australie, États-Unis). L'accord avec Pékin renforce la position de carrefour de l'Iran en matière d'infrastructures de transport, notamment les liaisons avec l'Asie centrale, explique cet expert. 

La Chine est le premier partenaire commercial de l'Arabie saoudite et le deuxième partenaire d'Israël, deux pays qui considèrent l'Iran comme la principale menace géopolitique, souligne le chercheur Ariel Cohen, Pékin devra manœuvrer adroitement pour éviter que cette nouvelle relation stratégique ne lui soit préjudiciable. La conclusion du partenariat sino-iranien a été suivie avec attention à Tel Aviv et n'annonce "rien de bon" pour le pays, selon le Jerusalem post, qui considère que Pékin, longtemps hésitant du fait de l'opposition des États-Unis, s'est affranchi des limites qu'il s’était jusque-là imposées dans ses relations avec Téhéran. Dans le même temps, Pékin entend poursuivre la coopération israélo-chinoise en matière d'armement, note Kommersant. Certes, la dimension économique est dominante dans cet accord, qui ne fait pas d’Israël un ennemi de la Chine, mais le volet militaire (coopération en matière d'armements, "guerre anti-terroriste") suscite des interrogations. Amos Yadlin, ancien chef du renseignement militaire israélien, s'inquiète de la nouveauté que constituerait un partage de renseignements dans le domaine de la Défense. 

Un partenariat que, faute de capacités économiques, Moscou n'est pas en mesure de proposer 

La tournée moyen-orientale de Wang Yi a suivi de près le déplacement de son homologue russe dans plusieurs capitales de la région (Riyadh, Abou Dhabi, Doha). Au lendemain de la signature du partenariat sino-iranien, Mojtaba Zonnour, président de la Commission de la Sécurité nationale et des Affaires étrangères du Majlis, a proposé à la Russie de conclure un accord analogue, afin de "neutraliser la politique américaine de pression maximale", relève la Nezavissimaïa gazeta. Cette offre laisse dubitatifs les experts interrogés par le journal, certains considèrent que "l’accord de coopération politico-stratégique" bilatéral, dont on vient de marquer le vingtième anniversaire, constitue un cadre suffisant, au plan commercial en effet, les relations russo-iraniennes (2,1 Mds $) se situent très en deçà des échanges sino-iraniens (14,9 Mds $ en 2020, 23 Mds $ en 2019). Moscou, souligne Vladimir Sajine, chercheur à l'Académie des Sciences de Russie, n'est pas en mesure d'investir des milliards de dollars dans l'économie iranienne, depuis 2005, année où il a atteint 2 Mds $, le commerce bilatéral stagne. En dépit des fortes déclarations de responsables iraniens, Vladimir Sajine refuse de qualifier de "stratégique" la relation Moscou-Téhéran, il s'agit selon lui d'un "partenariat de circonstance", à vocation politique en premier lieu. Malgré "l'alignement dans de nombreux domaines", note le site chinaobservers.eu, il existe entre la Russie et l'Iran une "méfiance réciproque sur plusieurs théâtres géopolitiques" (Caucase du sud, Syrie), qui fait que Téhéran ne va pas se tourner vers l'alternative que pourrait représenter l'Union économique eurasiatique, promue par Moscou. 

 

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