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Retour au Liban : l'"exigence sans interférence", un exercice périlleux

BLOG - 3 Septembre 2020

Lors de sa première visite au Liban, deux jours après l’explosion qui avait ravagé le port de Beyrouth le 4 août dernier, Emmanuel Macron avait promis qu’il y retournerait le 1er septembre pour "faire un point d’étape" sur les progrès accomplis. C’est ainsi que le Président français s’est rendu pour la deuxième fois en moins d’un mois au pays du Cèdre. Interrogée par Mahaut de Fougières, chargée d’études sur les questions internationales, Anne Gadel, spécialiste du Moyen-Orient, revient sur cette visite et ses enjeux pour le Liban. 

Lors de sa première visite au Liban le 6 août dernier, le Président Macron avait annoncé qu'il y retournerait le 1er septembre pour "faire un point d'étape" sur les progrès accomplis. Comment la situation a-t-elle évolué depuis un mois ? Que peut-on attendre du nouveau Premier ministre, Moustapha Adib, nommé le 31 août ?

Depuis un peu moins d’un mois, la situation politique n’a malheureusement pas évolué, ou du moins qu’en apparence.

Emmanuel Macron est retourné comme prévu au 1er septembre à Beyrouth. Si sa visite était prévue de longue date pour commémorer le centenaire de la proclamation du Grand Liban le 1er septembre 1920, l’Histoire s’est accélérée et c’est en effet pour "faire un point d'étape" sur les progrès accomplis en matière politique et économique qu’il est revenu début septembre.

Depuis un peu moins d’un mois, la situation politique n’a malheureusement pas évolué, ou du moins qu’en apparence. Les discussions avec le FMI sont au point mort depuis le mois de juillet, la classe dirigeante ne cesse de faire montre de son attentisme. L'enquête sur l'explosion du port fait l’objet de multiples tergiversations. Par contraste, la crise économique, sociale et sanitaire s’est aggravée : plus de 55 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, 23 % sous le seuil d'extrême pauvreté, le taux d’inflation a dépassé les 100 % au mois de juillet (112 %), tandis que l'épidémie de Covid-19 s'accélère (plus de 400 cas quotidiens, avec des pics à plus de 600 cas depuis la mi-août) du fait de la crise humanitaire. Quatre hôpitaux ont été détruits lors de l’explosion, dont l’hôpital Saint-George qui accueillait 20 % des patients atteints du Covid-19.

Pressée par la date butoir du 1er septembre fixée par le Président Macron, la classe dirigeante a procédé à la dernière minute à la nomination d’un Premier ministre en remplacement de Hassan Diab, démissionnaire.

Du nouveau Premier ministre Mustapha Adib, on attend beaucoup et c’est certainement un problème. Largement inconnu des Libanais, il ne bénéficie pas du soutien populaire lui permettant de rétablir un certain niveau de confiance dans les institutions. Ancien ambassadeur du Liban en Allemagne, nommé diplomate par son sponsor et ex-patron Najib Mikati, universitaire d’envergure moyenne, c’est un novice en politique, qui ne dispose ni de la base, ni du pouvoir, ni de l'expérience politiques nécessaires à l’homme qui doit reprendre en main le Liban en cette période où l’urgence commande. Mais surtout, les manifestants de la "thawra" (révolution) ne s’y trompent pas et perçoivent en lui l’homme lige de la vieille garde.

La nomination d’Adib est en effet le fruit d’un consensus au sein de ce système que la rue dénonce, et illustre cet art du compromis dans lequel les leaders confessionnels sont passés maîtres. Ancien chef de cabinet de l’ex-Premier ministre Najib Mikati, il est politiquement et économiquement dépendant de ce parrain, qui semble avoir eu la voie libérée pour désigner son protégé par un Saad Hariri qui ne disposait pas de circonstances favorables pour revenir aux affaires. Il a également obtenu le soutien du camp chiite (Amal et Hezbollah) et du camp présidentiel. Il bénéficie donc d’un soutien majoritaire du Parlement, condition sine qua non pour espérer avoir une marge de manœuvre politique.

S’il a tenté de contraster avec l’image déplorable donnée par les dirigeants libanais en allant à la rencontre des Beyrouthins après sa nomination, il est déjà contesté, tout comme le gouvernement qu’il s'apprête à former. Il se trouve pris en étau entre l'allégeance qu’il doit aux parrains confessionnels qui l’ont porté au pouvoir et le fait qu’il devra donner des gages à la France et aux bailleurs internationaux en mettant en œuvre la feuille de route fixée avec la France : réformes économiques d’urgence, audit de la banque du Liban, régulation du marché de l'électricité, création d’une autorité de lutte contre la corruption, gestion de l’urgence humanitaire

La nécessité de modifier en profondeur le système politique du pays n’est pas nouvelle, puisque c’est ce que scandaient les manifestants depuis le mois d’octobre 2019.

Il faut espérer qu’il sera d’abord en mesure de former un gouvernement qui, à la fois, obtienne la confiance du Parlement et soit de nature à répondre à la feuille de route dans les délais impartis par la France, soit 15 jours pour former un gouvernement, et 4 semaines pour engager des réformes avant la conférence des donateurs prévue en octobre à Paris. Si un risque de vacance du pouvoir n’est jamais à écarter au Liban (cf la situation en 2016), il faudra en tout état de cause être attentif aux personnalités qui seront choisies pour former ce gouvernement que la France espère "de mission", "indépendant", avec des "personnalités compétentes [...] qui aura le soutien de toutes les fonctions politiques".

Il devra s’attacher à reprendre les négociations avec le FMI, ce qui implique de mettre les dirigeants d’accord sur les montants à présenter au Fonds. Il est en effet vital de faire repartir l'économie (la Banque Mondiale chiffre à près de 8 milliards de dollars le coût de l’explosion) et de commencer la reconstruction de Beyrouth.

En revanche, on voit mal comment il pourra s’emparer des dossiers cruciaux que sont l'enquête sur les responsabilités dans l’explosion du port, et une réforme en profondeur du "système" libanais. Le chantier des réformes économiques et financières, tout comme celui de la refonte du pacte politique, sont titanesques. Mener à bien ces réformes équivaut pour la classe mafieuse en place à "tuer la vache à lait". Il faut un homme qui a la légitimité et l'épaisseur politique suffisante pour le faire, il est à craindre que Mustapha Adib ne l’ait pas.

Le Président Aoun a reconnu la nécessité de modifier en profondeur le système politique du pays, notamment par la proclamation d'un "État laïc", l'une des principales revendications portées par le mouvement de contestation. Quels sont les enjeux de cette annonce ?

Dans son allocution du 30 août, le Président Aoun, qui a été rejoint par les leaders chrétiens Suleiman Frangieh et Gebran Bassil, mentionne ce qui a été traduit en français par un "État laïc", en arabe "daoula madaniya", que reflète mieux l’expression "État civil", en opposition au système confessionnel qui est aujourd’hui décrit. Il serait, selon ses mots, "seul capable de protéger le pluralisme, de le préserver en le transformant en unité réelle". À ces propos font écho ceux du Président du Parlement Nabih Berri qui s’est également prononcé en faveur d’un changement du système politique et d’un État laïc. Ils sont également à rapprocher des appels du Patriarche Bechara Raï (qu’Emmanuel Macron a rencontré) à consacrer la "neutralité active" du Liban, reprenant la notion déjà connue de distanciation des enjeux et parrains régionaux.

La nécessité de modifier en profondeur le système politique du pays n’est pas nouvelle, puisque c’est ce que scandaient les manifestants depuis le mois d’octobre 2019 (résumé dans le slogan "kelloun ya3ni kelloun", "tous ça veut dire tous").

Il est surtout important de souligner que la Constitution de 1926 consacre déjà les bases d’un État laïc à la libanaise, en reconnaissant la liberté d’opinion et de conscience (préambule, article 9), en garantissant à tout Libanais l'accès aux emplois publics (article 12), et via son article 22 qui dispose que l'élection de la chambre des députés se fait sur une base non confessionnelle. La confessionnalisation de la vie politique est le fruit d’une pratique qui a été consacrée par le Pacte National de 1943 puis entérinée par les accords de Taëf de 1989. Il faut donc revenir sur une interprétation à la lettre de la Constitution et procéder à des ajustements, notamment sur le statut personnel qui reste à la main des institutions religieuses. C’est également un changement de mentalités qui doit être opéré : cela ne se décrète pas mais se construit sur la durée.

Cette nouvelle d'Emmanuel Macron contraste avec celle du 6 août, en ce qu’elle était plus mesurée, plus institutionnelle, et moins émotionnelle.

Comment croire, dès lors, que les paroles de Aoun ne sont pas purement déclaratives et démagogiques ? Déclaratives, car c’est une antienne qui est reprise à peu de frais sans que cela ne se traduise dans les faits. "Ne faut-il que délibérer - La Cour en conseillers foisonne - Est-il besoin d'exécuter - L'on ne rencontre plus personne", écrivait La Fontaine. Démagogiques, car il en va de l’abandon du confessionnalisme comme des réformes structurelles du secteur financier au Liban : cela assècherait la manne dans laquelle les leaders confessionnels puisent pour asseoir leur fortune personnelle et alimenter le système clientéliste qui leur profite.

Quel regard portez-vous sur la visite du Président français ? Quel rôle la France peut-elle jouer dans la crise que traverse le Liban ?

Cette visite contraste avec celle du 6 août, en ce qu’elle était plus mesurée, plus institutionnelle, et moins émotionnelle. S’il a été accueilli favorablement, on sent poindre une once de scepticisme quant à la capacité d’Emmanuel Macron à réellement aider à changer la donne.

Elle était tout à la fois symbolique (visite à la chanteuse Fairouz, plantation d’un cèdre, commémoration du centenaire du Grand-Liban) et politiquement très risquée, car pouvant donner l’impression qu’il donne son blanc seing à l’élite en place. Sur le plan diplomatique, cette séquence marque le retour de la France au cœur des enjeux de la région. À cet égard, il est significatif qu’il se soit envolé pour Bagdad juste après avoir quitté la capitale libanaise

La ligne à tenir pendant la visite et pour les mois à venir est donc celle de l'équilibre, résumé dans l’oxymore présidentiel de l’"exigence sans interférence". Il s’agit pour le Président français d'éviter le double écueil d’accusation d'ingérence tout en prenant garde que son engagement personnel pour faire aboutir un changement politique au Liban ne soit pas déçu par l’obstructionnisme et la force d’inertie de la classe politique libanaise. Cela explique la volonté de Paris d’imposer un calendrier ferme aux responsables libanais et de demander des comptes à échéances régulières, dans une logique de "name and shame" tutélaire, conditionnant le soutien financier auquel elle s’engage à la mise en œuvre de la feuille de route.

L’action de la France est centrale, puisqu’en maintenant la pression elle s’attache à prévenir un effondrement non coordonné et donc hautement inflammable des équilibres politiques, tout en gardant le contrôle sur le processus de transition politique et de réformes.

À ce titre, l’action de la France est centrale, puisqu’en maintenant la pression elle s’attache à prévenir un effondrement non coordonné et donc hautement inflammable des équilibres politiques, tout en gardant le contrôle sur le processus de transition politique et de réformes. Au-delà du fait qu’elle entretient des liens historiques avec le Liban, La France endosse ce rôle d’autant plus volontiers qu’elle demeure le seul pays intéressé et à même de faire contrepoids à la stratégie américaine de pression maximale anti-Hezbollah au Liban, consciente que le parti est une pièce maîtresse de l'équation politique actuelle et à venir au pays du Cèdre. Dans un contexte où la situation interne est plus tributaire qu’ailleurs des équilibres régionaux, le Président Macron a l’avantage de parler à toutes les parties en présence, notamment l’Iran, fort de la position récemment prise par le E3 sur la possibilité d’activation du snapback dans le cadre de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA). C’est à ce prix que le Hezbollah ne fera pas obstruction au nouveau contrat politique et au gouvernement de mission poussés par Paris.

Il est en revanche dommage que les exigences politiques (tenue d'élections législatives d’ici à un an et révision de la loi électorale) soient passées au second plan derrière les enjeux des réformes économiques. La fenêtre d'opportunité ne pourrait être en effet plus ouverte qu’actuellement pour pousser à la mise en place d’une assemblée constituante permettant de réellement passer à autre chose. Cela suppose une union sacrée des mouvements nés de l’opposition et de la contestation, celui de Charbel Nahas, le Bloc national, Beyrouth Madinati, Li Hakki, Al Masrad, Massiret Hattan, pour ne citer qu’eux, mais aussi tous les corps intermédiaires qui sont en pleine reconstitution, et leur capacité à constituer une alternative inébranlable pour le Liban.

À cet égard, les liens que nous avons tissés avec ce pays nous obligent, dans le sens le plus noble du terme, nous société civile française, à soutenir la société civile libanaise dans ses efforts de reconstruction et dans le déploiement de ses nombreux talents qui fuient par centaines de milliers.

 

Copyright : Stephane LEMOUTON / POOL / AFP

 

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