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Le Liban au bord du dépôt de bilan

BLOG - 22 Juillet 2020

Le Liban traverse actuellement la pire crise économique de son histoire, aggravée par la pandémie de Covid-19, dans un contexte politique et social dégradé, alors que le pays a connu d’importantes manifestations à l’automne 2019. Anne Gadel, spécialiste du Moyen-Orient, fait le point sur la situation, qui "devient rapidement hors de contrôle" selon la Haut-Commissaire aux droits de l'Homme de l'ONU.

Crise politique, sociale, économique, sanitaire, quelle est la situation actuelle au Liban ? Quels en sont les enjeux ?

La crise est totale et multiforme.

Sur le plan économique, la situation du Liban s’est dégradée à un rythme sans précédent. La récession est estimée à plus de 10 % du PIB par le FMI pour 2020. Le chômage atteint plus de 35 % de la population active - et les chiffres pourraient être encore plus mauvais à la fin de l’année (autour de 60 %) -, la dette publique dépasse les 170 % du PIB et ne permet plus de financer les déficits jumeaux (budgétaire et courant) dont souffre le pays depuis des années. Le 9 mars, alors que le monde entrait en lockdown, le Liban s’est déclaré en défaut de paiement sur sa dette publique, une première dans son histoire.

Sur le plan financier, la livre libanaise a perdu plus de 80 % de sa valeur depuis septembre 2019, et les tensions sur le marché parallèle des changes alimentent l’hyperinflation. Le taux d’inflation alimentaire a en effet crû à un rythme inédit : de 38 % en avril à plus de 150 % en juin 2020. Les commerçant consultent les cours au cas par cas pour faire payer leurs clients. Les magasins ferment les uns après les autres, on compte les rideaux de fer restés fermés. Il n’y a plus aucune confiance, ni macro ni micro-économique au Liban. Les importations de biens élémentaires comme le fuel ont cessé et de plus en plus de régions se retrouvent sans électricité.

Les banques privées, piliers de l'économie du pays, sont parties prenantes du vol institutionnalisé qui a cours depuis des décennies au travers d’un mécanisme de Ponzi à grande échelle. À cet égard, la démission d’Alain Bifani, directeur général du ministère des Finances, le 29 juin dernier, est révélatrice de l’ampleur du système de corruption endémique et de prédation financière de la classe politique, et de la tâche qu’il y a à accomplir pour réformer les institutions libanaises. Il estime que le pays est dans une "impasse" et que "les forces de l'injustice se sont liguées pour faire avorter le plan de sauvetage du gouvernement". L’État est failli, les services publics absents.

À court terme, si une solution n’est pas trouvée d’abord sur le plan économique, on se retrouvera face à une alternative inquiétante : privatisation du Liban au profit des banques privées contrôlées par ces mêmes familles qui ont ruiné le pays, ou par la Chine qui aurait des vues sur les infrastructures du pays.

Sur le plan social, la situation est grave : plus de 50 % des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté et plus de 20 % sous le seuil d'extrême pauvreté.

Sur le plan social, la situation est grave : plus de 50 % des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté et plus de 20 % sous le seuil d'extrême pauvreté. La classe moyenne est la grande perdante de la crise. On voit des professeurs, des ingénieurs, des cadres devenir dépendants de l’aide alimentaire. Sous l’effet de l’inflation, l’épargne individuelle a totalement fondu. La crise des liquidités et le fort contrôle exercé sur les mouvements de capitaux ont fait naître une nouvelle catégorie de personnes, les "nouveaux pauvres".

L’apparition du troc au sein de l'économie libanaise est significative de son niveau de dégradation, les biens les plus élémentaires n’étant plus abordables. Facteur de déstabilisation supplémentaire : le Liban accueille 1,5 millions de réfugiés, principalement syriens et palestiniens, qui constituent plus d’un quart de la population du pays, et 200 000 travailleurs étrangers qui ne sont plus payés.

Pour le moment, si l’impact de la crise du Covid-19 semble limité en termes de mortalité, les cas déclarés sont en hausse et ses effets indirects heurtent sans aucun doute une économie non productive fortement dépendante de l'extérieur : la majorité de la consommation repose sur les importations, et plus de 12 % du PIB libanais est constitué par les fonds envoyés par la diaspora. Un re-confinement serait fatal dans un contexte social hautement inflammable.

Il apparaît plus clairement que jamais que la classe politique est une grande partie du problème et non de la solution. Incapable de s’accorder sur le chiffrage de la crise, elle offre à la communauté internationale et aux grands bailleurs le spectacle de son incompétence et d’une collusion désastreuse entre le secteur bancaire et les leaders politiques. La crise actuelle est l’aboutissement de décennies de prédation économique et de contrôle politique sur des bases confessionnelles. Au Liban, la faillite est économique, mais elle était avant tout politique.

Les enjeux de cette crise sont donc résolument existentiels pour le Liban.

D’économique, sociale et politique, elle pourrait accuser une dérive sécuritaire très rapide. En effet, au-delà d’un risque de transformation des manifestations en révoltes beaucoup plus violentes, la crainte est de plus en plus palpable au sein de la population des conséquences économiques de la loi César ou même de frappes sur le Hezbollah, dans un contexte de hausse des tensions dans la région, notamment entre l’Iran, la Syrie et les États-Unis.

Quels ont été les effets du soulèvement populaire de l’automne 2019 ? Peut-il renaître de ses cendres dans les prochaines mois ?

Les effets des soulèvements de l’automne 2019 ont pu paraître positifs, puisque sous la pression de la rue, le gouvernement Hariri a présenté sa démission le 29 octobre 2019, pour céder sa place à un gouvernement de technocrates, qui allait pouvoir mettre en œuvre les réformes nécessaires.

Un nouveau Premier ministre avait été désigné en la personne de Mohammed Safadi le 14 novembre, magnat des affaires sunnites proche de Saad Hariri, qui a finalement renoncé moins de 48h plus tard. Après un mois de consultations parlementaires non contraignantes, le Président Michel Aoun a désigné Hassan Diab fin 2019, qui obtient la confiance du Parlement le 11 février 2020.

Les manifestants scandaient "koulloun ya3ni koulloun" ("tous ca veut dire tous"), contre la classe politique.

Si plusieurs partis de l’Alliance du 14 mars (Courant du futur, Kataëb, Forces libanaises) et de celle du 8 mars (Parti socialiste progressiste, Parti social nationaliste syrien) ont refusé de prendre part au nouveau gouvernement, celui-ci reproduit les lignes de partage confessionnelles et claniques traditionnelles. Les réformes proposées ont été systématiquement bloquées par les groupes parlementaires, qui ont un intérêt vital à maintenir le statu quo politique et économique. C’est Tomasi di Lampedusa à la libanaise ("il faut que tout change pour que rien ne change") : les donneurs d’ordre sont toujours les mêmes.

Des mouvements avaient déjà éclaté dans les années précédentes, notamment en 2015, mais l’originalité de celui de l’automne 2019, du moins à ses débuts, était qu’il ne suivait pas de ligne communautaire, mais appelait au contraire de ses vœux, au-delà d’un gouvernement compétent, une réelle discussion politique et un nouveau Pacte social. Les manifestants scandaient "koulloun ya3ni koulloun" ("tous ca veut dire tous"), contre la classe politique, les fameux zou’ama, qui ont instauré un clientélisme politique et économique prédateur sur les ressources du pays depuis des décennies et consolidé un système d'allégeances sur la base d’un chantage à la redistribution qui prend plusieurs formes (accès aux biens de base, accès aux soins, à l’emploi, etc). C’est ce système qu’une aide conditionnée du FMI mettrait en péril en demandant la transparence bancaire et une refonte des politiques économiques et fiscales, ce qui explique que la classe dirigeante déploie des trésors d’"obstructionnisme" au cours des négociations.

La situation en juillet 2020 est différente à plusieurs égards.

L’enthousiasme et la ferveur des manifestations ont été annihilés par des mois de crise sanitaire et par une situation économique délétère. Quelques manifestations ont repris de manière sporadique, mais la morosité ambiante laisse place à un réel désarroi de la population, occupée à sa survie. Si les manifestations de l’automne étaient motivées par un certain espoir que "tout change", c’est malheureusement le désespoir qui pourrait pousser les Libanais dans la rue dans les prochaines semaines. La situation préoccupe jusqu’au Secrétaire général de la Ligue arabe, Ahmed Aboul Gheit, qui a déclaré la semaine dernière que la situation au Liban était "extrêmement dangereuse et dépassait la simple crise économique ou l’inflation", accusant directement la classe politique, dont les "intérêts particuliers priment encore sur l'intérêt de la nation".

Un élément demeure incertain, celui de l'évolution des mentalités au Liban. À la matrice confessionnelle se superpose une matrice sociale, qui reprend des lignes de fracture qui sont peut-être appelées à disparaître dans les mois à venir du fait du départ d’un nombre toujours plus grand de Libanais vers l'étranger : que restera-t-il de la frange libérale de la population, ouverte sur le monde, qui souhaite la fin du "système Liban" ? Et la classe moyenne craignant le déclassement, restera-t-elle attentiste dans un climat dégradé ? La composition sociologique du Liban pourrait connaître des mutations accélérées qui influeront sur le sort du pays.

Il ne faut pas non plus omettre une autre carte mentale, plus insidieuse, celle que l’on pourrait appeler le "syndrome de l’État tampon", qui consiste à penser que les malheurs actuels sont d’une manière ou d’une autre liés aux ingérences extérieures. Si cela est en partie vrai - l’Histoire du pays témoigne que les influences extérieures sont les catalyseurs de déséquilibres existants -, cela ne doit en tout état de cause pas occulter l’immense responsabilité des dirigeants.

Il faudra observer les mouvements d’opposition comme celui de Charbel Nahas ou le Bloc national, et voir s’ils sauront se rapprocher et présenter une liste unie aux élections législatives de 2022, si la situation ne s’est pas aggravée d’ici là et si de telles élections pourront avoir lieu.

Mercredi 8 juillet, devant le Sénat, le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a déclaré "nous sommes vraiment prêts à vous aider, mais aidez-nous à vous aider", avant d’annoncer qu’il se rendrait à Beyrouth "dans les prochains jours". Quelle aide la France peut-elle apporter au pays ?

La situation est d’autant plus complexe que les élites en place, avec lesquelles nous composons et nous comptons pour mettre en œuvre les réformes nécessaires au sauvetage du pays, sont précisément celles par qui le problème est arrivé.

Il sera intéressant de voir à qui Jean-Yves Le Drian rendra visite en premier, mais il est certain que seront concernés les chefs des principales institutions, Michel Aoun, Hassan Diab et Nabih Berri, ainsi que son homologue Nassif Hitti. Les responsables sécuritaires, économiques et religieux feront sans doute l’objet de rencontres, mais de manière plus discrète. Une importance sera certainement accordée aux écoles francophones, à la suite de l’aide apportée par la France. À ce stade, il s’agira en premier lieu de sonder les dirigeants pour mesurer leur volonté et leur capacité à conduire les négociations avec les bailleurs internationaux.

Paris ne dispose pas nécessairement de la marge de manœuvre nécessaire pour débloquer la situation seule. La France est un allié historique du Liban, avec lequel les élites politiques françaises ont toujours entretenu un lien particulier (c’est d’ailleurs ce qui explique l’aide financière aux écoles que la France a accordé très rapidement, le Liban comptant 15 % des effectifs de l’enseignement francophone à l’étranger), et qui joue traditionnellement un rôle de médiateur dans les négociations politiques et diplomatiques. Elle est également créancière du pays, à travers l’aide annoncée lors de la conférence CEDRE en avril 2018, et ne ménage pas ses efforts au sein du Groupe international de soutien (GIS) pour le Liban dont elle a présidé la dernière réunion avec les Nations Unies en décembre dernier. Elle ne peut cependant continuer de déployer ses efforts en vain, et exige désormais un signe de la part des leaders politiques et économiques.

Début mai, le gouvernement libanais a adressé une demande d’assistance financière au FMI, pour parer notamment aux besoins de financements externes immédiats de 10 milliards de dollars américains, qui s’ajouteraient aux 11 milliards de prêts et dons déjà prévus dans le cadre de la conférence CEDRE au printemps 2018. Les réformes structurelles exigées en contrepartie n’ont jamais été engagées, et c’est précisément ce qui bloque dans les négociations actuelles : la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, déplorait la semaine dernière sur la chaîne Al Jazeera n’avoir constaté "aucune avancée" dans les négociations avec le Liban.

Il est probable que les pays donateurs revoient leur copie en raison de la dégradation de leur situation budgétaire consécutive à la crise sanitaire, comme cela est le cas pour les sponsors sunnites traditionnels du pays, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

Il nous faudra beaucoup d’adresse diplomatique pour débloquer une situation qui semble pour l’heure inextricable. Si l'idée est d'éviter un emballement sécuritaire et social de la crise, et d’envisager une supervision internationale de la reconstruction politique et économique du pays, il faut pouvoir conserver une fenêtre de négociation. Face à une ligne américaine anti-iranienne de "pression maximale" et au risque que le consensus "Liban = Hezbollah" ne se généralise au sein de l’appareil politique américain, la France peut défendre une position médiane pour tenter de prévenir une situation potentiellement chaotique qui ne bénéficierait in fine qu’au Hezbollah. Le camp de l'extrême fermeté semble encore gagner du terrain aux États-Unis : un rapport publié le 10 juin par le Congressional Republican Study Committee appelle à la fin de l’aide militaire apportée à l'armée libanaise, à l’interdiction de renflouer le Liban par le FMI, et à imposer des sanctions renforcées sur les alliés du Hezbollah, nommant explicitement des responsables politiques tels que le leader du parti aouniste, Gebran Bassil, et le président du Parlement, Nabih Berri.

La situation est d’autant plus complexe que les élites en place, avec lesquelles nous composons et nous comptons pour mettre en œuvre les réformes nécessaires au sauvetage du pays, sont précisément celles par qui le problème est arrivé. À ce stade, il est extrêmement difficile de dégager une voie de sortie à la crise.
 

 

Copyright : ANWAR AMRO / AFP

 

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