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QAnon : voyage depuis les États-Unis vers la France

Trois questions à Tristan Mendès France

INTERVIEW - 30 Octobre 2020

Née en 2017, la communauté QAnon dénonce l’existence d’un "État profond" (Deep State) qui dirige depuis des décennies les États-Unis en soutenant la pédophilie. Dans les pas de Donald Trump depuis son investiture, les adeptes de cette mouvance font circuler un agrégat de thèses conspirationnistes, défendant que Donald Trump serait l’unique "sauveur" de l’humanité face aux "pédo-sataniques". Le nom du mouvement "QAnon" est la contraction de la lettre "Q", le personnage mystérieux à son origine, et de l’expression "Anon", un raccourci pour "anonymous" (anonyme). Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l'Université de Paris, revient sur la circulation de QAnon depuis les États-Unis vers la France.

Qu’est ce que le mouvement QAnon et comment s’est-il propagé en France ? 

L’origine du phénomène QAnon se trouve dans les messages du mystérieux Q, hébergés sur la plateforme 8kun développée par Jim Watkins. Il s’agit d’un forum très difficile d’accès, où se partagent des contenus pornographiques, haineux ou obscènes, mais aussi de simples messages humoristiques. 8kun est une émanation de 8chan, connu notamment pour être l’espace de communication des suprémacistes blancs qui y annonçaient leurs attaques terroristes avant de les commettre.

Avec la crise sanitaire, la communauté QAnon a augmenté au même rythme que le taux d’infections.

C’est sur ces forums que publie régulièrement le mystérieux Q, à destination des adeptes QAnon. Très peu de militants QAnon consultent ce forum directement, car il est illisible pour les personnes non initiées. L’identification des messages de Q étant extrêmement difficile pour un lecteur qui n’en est pas familier, les messages de Q sont relayés sur des sites dérivés où ils deviennent plus accessibles. Parmi ces sites, on compte des plateformes liées à Jim Watkins lui-même, dont Qmap.pub, aujourd’hui supprimée. 

Sur ces sites plus faciles d’utilisation, des agrégateurs extraient les publications de Q depuis le site 8kun et les présentent de façon lisible. Ces sites de décryptage leur permettent d'atteindre une audience très supérieure à 8kun et constituent le principal canal d'information des militants convaincus de QAnon, qui les publient ensuite sur les réseaux sociaux plus traditionnels (tels que Facebook ou Youtube).

Avec la crise sanitaire, la communauté QAnon a augmenté au même rythme que le taux d’infections. Si l’on observe l’effet du confinement sur la popularité du mouvement, on constate que les sites comme Qmap.pub ont reçu un pic d’audiences de 10 millions d’avril à juillet 2020. Si les utilisateurs de ces plateformes sont essentiellement américains (ils représentent deux tiers des audiences du site Qmap.pub), la France arrive tout de même à la 3ème place, après le Canada ; la France est d’ailleurs passée en première place durant l’été.

Les deux principaux vecteurs de propagation du mouvement QAnon sont Facebook et YouTube. Au sein de l’écosystème du mouvement, les deux plateformes permettent une accélération de la circulation des informations. Plus particulièrement, les groupes Facebook sont des lieux d’incubation très significatifs d’activistes QAnon, comme c’est le cas pour d’autres mouvements décentralisés, comme les Gilets Jaunes. Conscient de la mesure du problème, Facebook vient de réagir de façon radicale en annonçant le 6 octobre qu’il comptait supprimer tous les comptes, pages et groupes relayant des messages de QAnon. 

La propagation de la mouvance QAnon en France est-elle dûe à des stratégies de diffusion depuis les États-Unis, ou y a-t-il simplement un intérêt organique en France ? 

Je dirais que c’est un mélange des deux. Une partie du phénomène QAnon en France a été nourrie par le Canada francophone. Un utilisateur réputé "complotiste" d’extrême droite a traduit et francisé de nombreux contenus issus de QAnon, ce qui a eu un rôle significatif dans l’explosion de QAnon en France. Mais ce succès réside aussi en grande partie dans la résonance des messages du mystérieux Q avec certaines communautés françaises, notamment les communautés d’extrême droite. Le cœur du message de la mouvance QAnon promeut un combat contre une élite mondiale pédo-satanique fantasmée et une lutte contre un système mondial. Cette perspective de lutte préexiste dans certains milieux, qui portent très haut ces messages.

Néanmoins, pour être plus précis, il y a deux raisons qui expliquent le succès de QAnon en France comme ailleurs : l’engagement contre la pédophilie d’un côté, auquel il est difficile de s’opposer, et la dimension ludique du mouvement de l’autre. 

Concernant la première, le principal cheval de bataille de QAnon auprès des personnes non initiées, est la lutte contre la pédophilie et la défense de la petite enfance. Cette cause permet de faciliter le recrutement, et d’atteindre une cible large. L’adhésion à un message contre la pédocriminalité est un mode opératoire qui leur est efficace : lors des dernières manifestations des Gilets Jaunes et des anti-masques, les personnes aux profils QAnon qui s’y exprimaient parlaient uniquement de la pédophilie des élites.

Le cœur du message de la mouvance QAnon promeut un combat contre une élite mondiale pédo-satanique fantasmée et une lutte contre un système mondial.

Cette cause avait d’ailleurs été préemptée par quelques groupuscules d'extrême droite auparavant. 

La seconde raison du succès de QAnon est le format original d’interaction avec les messages du mystérieux Q. Celui-ci invite les adeptes à être proactifs et à effectuer leurs propres recherches pour essayer de démontrer le complot de l'élite internationale pédo-satanique. Cette idée est devenue le mantra de tous les adeptes de Q. Ce qu’il y a de si efficace dans cette méthode, c’est qu’elle place chaque individu dans une position de pouvoir, comme un superhéros. C’est en cela que nous pouvons parler de "gamification" du complotisme avec QAnon. QAnon est ainsi la première mouvance complotiste qui repose sur un complotisme participatif. Le sentiment d’appartenance à cette communauté se renforce à travers une hiérarchie instaurée : les plus actifs à l’édification de cette cathédrale participative se nomment des Qresearchers, à l’image d’un titre, ou d’un domaine de recherche officiel. Certains affichent même ces titres dans leurs compétences professionnelles Linkedin. 

Que peut-on faire face à ce mouvement ?

C’est une question compliquée car QAnon en France reste un mouvement assez marginal. Les autorités françaises doivent toutefois garder un œil attentif : aux États-Unis, certains sont passés du militantisme de clavier à une violence réelle. Le FBI a d’ailleurs assimilé le mouvement QAnon à une menace terroriste. Il convient alors de veiller à ce que de telles dérives en France et en Europe n’évoluent pas dans le mauvais sens. 

QAnon est ainsi la première mouvance complotiste qui repose sur un complotisme participatif.

Tout un combat s’érige autour de la modération de contenu sur les plateformes des réseaux sociaux et la responsabilité qu’elles ont vis-à-vis de la visibilité de certains contenus complotistes qui sont mis en avant par leurs algorithmes. En 2016 une note de Facebook dans le Wall Street Journal révélait que 64 % des personnes ayant rejoint des groupes Facebook extrémistes l’avaient fait sur recommandation des algorithmes de Facebook, et non de leur propre initiative. Les plateformes jouent donc un rôle important. 

La suppression des pages QAnon par Facebook pose question. D’après un adage très connu aux États-Unis "freedom of speech is not the same as freedom of reach" : il faut différencier la liberté d’expression de la liberté d’accélérer sa visibilité, ou sa viralité. Les militants QAnon n’ont pas un droit inné à la sur-visibilité de leurs propos. Additionnellement, extraire les QAnon de Facebook risque d’entraîner deux conséquences. La première est de les hystériser, les asseoir dans leur posture de victimes et les persuader qu’ils sont effectivement sur le point de découvrir une vérité qui fâche. La seconde est d’enraciner les individus déjà adhérents dans des plateformes moins visibles, moins faciles à suivre en tant qu'observateur, et sur lesquelles prospèrent des communautés radicales (comme Gab, une plateforme sur laquelle on trouve des communautés antisémites, racistes et homophobes). 

 

 

Copyright : Sandy Huffaker / AFP

 

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