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Exemple : Education, Europe, Santé

Présidence Biden, les 100 premiers jours – et les 100 prochains

ARTICLES - 29 Avril 2021

Les 100 premiers jours et l’adresse de Joe Biden au Congrès donnent d’ores et déjà des indications sur le leadership, la méthode, et l’ambition du Président américain, ainsi que sur le nouveau cap, la nouvelle synthèse démocrate, qu’il tente de faire émerger. Mais au-delà du symbole, il est beaucoup trop tôt dans sa présidence pour un véritable diagnostic : il faudra encore quelques mois pour que les nouvelles équipes soient en place ; les deux volets du "New Deal" de Biden, pour un total de 4 000 milliards de dollars, doivent passer l’épreuve du Congrès ; enfin, en politique étrangère, la plupart des dossiers font l’objet de revues stratégiques en cours.

Les 100 premiers jours sont une date artificielle mais un cap symbolique pour tout nouveau président depuis FDR, Franklin Delano Roosevelt, que Biden et ses conseillers (et la presse américaine) aiment tant invoquer. En raison des contraintes liées à la pandémie, ce cap des 100 jours coïncide avec la première adresse de Biden au Congrès, l’occasion de célébrer le succès de la campagne de vaccination, sa priorité absolue, ainsi que du premier plan de relance, mais aussi de revenir sur le projet d’infrastructure et de présenter la deuxième partie du plan Build Back Better, centré sur la politique familiale et de santé, et qui doit être financé cette fois par une hausse de l’imposition marginale des plus fortunés, là où le financement du volet infrastructures repose sur une augmentation de la taxation des sociétés. 

Les 100 prochains jours seront décisifs, si les projets doivent passer au Congrès avant l’été, puisqu’ensuite le calendrier sera bousculé par l’impératif du vote des budgets 2022 puis le lancement des primaires. L’horizon le plus crucial est cependant celui des 600 jours qui restent jusqu’aux élections de mi-mandat de novembre 2022.

La première chose, déjà largement soulignée, est que l’on est loin des caricatures d’un président sénile ou empêché par des problèmes cognitifs, narratif dont la portée y compris de ce côté-ci de l’Atlantique illustre avant tout l’efficacité de l’écosystème médiatique républicain et de ses éléments de langage. Biden a d’ores et déjà illustré son ambition transformatrice, avec un activisme fidèle à son projet et sous pression d’un calendrier contraint par les marges très étroites dont il dispose au Congrès. 

Une ambition est portée par le soutien de l’opinion : 59 % d’opinions favorables.

Cette ambition est portée par le soutien de l’opinion : les premiers sondages, notamment l’étude du non partisan Pew Research, montrent un président populaire (59 % d’opinions favorables) dans un pays toujours plus polarisé : ce chiffre est véritablement une moyenne, entre les 93 % d’approbation côté démocrate, à comparer à seulement 18 % côté républicain.

Mais rappelons aussi que sur le plan de relance Covid, voté au Congrès sans une seule voix républicaine, l’opinion était encore plus favorable, avec 78 % de soutien, donc une majorité de républicains.

Le leadership de Biden est défini par les quatre priorités affichées dès son élection, les "4 crises" : pandémie, économie, inégalités raciales, climat, avec l’ambition de "ne pas gâcher" les opportunités ouvertes par la crise. Cet agenda entend répondre à un double défi : ramener l’unité dans un pays meurtri par la pandémie, pour "restaurer l’âme de l’Amérique" et "prouver que la démocratie marche mieux que le modèle chinois". 

La méthode Biden commence à transparaître également, avec un président qui dit aspirer au consensus bipartisan et invite les élus républicains à la Maison Blanche - mais sans rien céder sur son programme de campagne, fruit des travaux conjoints entre les ailes centristes et progressistes du parti démocrate. Biden est également attentif et fidèle à l’électorat noir américain qui a sauvé sa primaire et l’a soutenu de manière écrasante en novembre, comme on a pu le voir avec son évocation du "racisme systémique" après le procès du meurtrier de George Floyd. Surtout, il prend soin de garder ses distances avec les guerres culturelles tout en restant le plus "ennuyeux" possible, avec une communication millimétrée, notamment sur les réseaux sociaux - au grand dam parfois de son propre camp -, mais avec le résultat de ne pas donner prise aux attaques républicaines (l’absence de Trump de Twitter aide aussi).

Quant à l’ambition de Biden, audacieuse, pragmatique et réformatrice ("des résultats, pas une révolution"), elle vise à faire émerger une nouvelle synthèse démocrate, sur la politique intérieure en reprenant les idées progressistes devenues la base du parti démocrate et en les frottant à l’épreuve de la réalité politique actuelle, au Congrès mais aussi à la Cour Suprême (pour les multiples décrets et réglementations qui, contestés dans les tribunaux, pourraient y être tranchés).

L’ambition de Biden, audacieuse, pragmatique et réformatrice, vise à faire émerger une nouvelle synthèse démocrate.

Sur les équilibres internes, rappelons que les caucus progressiste et centriste sont désormais à poids quasi-égal à la Chambre des représentants (beaucoup moins au Sénat, où les centristes dominent encore le groupe démocrate, mais où les progressistes ont désormais plusieurs présidences de commissions cruciales). Sur la politique étrangère, les choses sont encore plus floues pour l’instant : on sait que l’équipe démocrate entend en priorité "renouer le lien entre politique étrangère et politique intérieure", leitmotiv du premier discours du secrétaire d’État Antony Blinken, et imaginer la "politique étrangère pour les classes moyennes", chère au conseiller à la Sécurité nationale, Jake Sullivan. On s’interroge toujours sur la signification précise de cette réorientation et ses conséquences pour le reste du monde et l’Europe en particulier.

Cette double ambition doit se comprendre à l’aune du choc Trump pour les démocrates, mais aussi de plusieurs évolutions profondes de la société américaine : la crise existentielle de la démocratie américaine d’abord, liée notamment aux suites du 6 janvier et à l’évolution anti-démocratique d’une partie des républicains ; le basculement de l’opinion américaine sur le rôle de l’État fédéral dans la société et l’économie, 40 ans après la révolution reaganienne ; enfin le repositionnement en cours du monde des affaires, vis-à-vis de la société et des partis.

Ce que l’on peut appeler le retour de l’État-providence répond en effet à une évolution de l’opinion américaine sur le rôle du gouvernement fédéral, qui représente sans doute la tendance contemporaine la plus frappante aux États-Unis, rendant possible l’ambition de l’agenda Biden. Un quart de siècle après la déclaration de Bill Clinton sur "la fin de l’ère du big government", plusieurs sondages illustrent l’appétence des Américains, tous partis confondus, pour un rôle plus fort de l’État fédéral dans la société et l’économie. En 1995, sous Bill Clinton donc, 62 % des Américains trouvaient le gouvernement fédéral "trop ambitieux" ; en avril 2021, ils ne sont plus que 41 %, tandis que 55 % pensent, à rebours de Reagan, que le gouvernement doit apporter des solutions. Cette tendance reflète des évolutions dans les deux partis, et les élus républicains n’avaient rien eu à redire aux dizaines de milliards d’aide de Trump aux agriculteurs pour faire face à la guerre commerciale avec Pékin. 

Ce qui soutient l’activisme de Biden, au-delà de sa popularité, de la réouverture et du rebond économiques en cours, c’est aussi l’évolution de l’attitude des milieux d’affaires, de plus en plus en rupture avec le parti républicain : sur les évolutions sociétales, sur le climat, mais surtout sur l’évolution anti-démocratique de certains élus. À cet égard, l’assaut du Capitole le 6 janvier dernier a marqué une véritable rupture, qui reste cependant à suivre. Aujourd’hui, les milieux d’affaires américains s’inquiètent davantage de la radicalisation des Républicains que des réformes proposées par Biden. Même la hausse de la taxation des sociétés n’a pas soulevé la fureur attendue, d’autant que certains craignaient un retour aux 35 % pré-Trump, et que les PME sont épargnées ; par ailleurs, de nombreux secteurs se réjouissent des centaines de milliards annoncés sur les infrastructures. En politique étrangère, la doctrine Biden n’a pas encore émergé, et la nouvelle synthèse n’est pas évidente, au-delà de l’intention affichée d’une politique étrangère pour les classes moyennes.

L’apport spécifique et la rupture Biden tiennent dans la volonté d’une politique étrangère davantage au service des Américains.

On retrouve pour l’instant de nombreuses continuités avec la politique étrangère de Trump : remise en question du libre-échange, protectionnisme et préférence nationale ; fin des "guerres sans fin", c’est-à-dire de la "guerre globale contre le terrorisme" avec le retrait sans condition d’Afghanistan annoncé pour le 11 septembre 2021 (et applaudi par Trump) ; et bien sûr réorientation sur la Chine, déjà voulue par Obama (pivot), mais mise en œuvre par l’administration Trump.

En sous-main, on retrouve une autre continuité déjà présente d’Obama à Trump, le refus d’être le "gendarme du monde", qui illustre que la période de l’après-guerre froide est bel et bien refermée. 

Sur la Chine, si la priorité est confirmée et la rivalité stratégique admise comme le défi principal de la politique étrangère américaine, la méthode renoue aussi avec le "smart power" d’Obama et l’accent démocrate sur les alliés et les partenaires, considérés comme des multiplicateurs de la puissance américaine, et donc d’autant plus indispensables face aux crises prioritaires avant tout intérieures. Comme Obama, l’équipe Biden met l’accent sur le multilatéralisme, la diplomatie et l’aide extérieure, intègre la lutte contre le changement climatique parmi ses priorités diplomatiques avec une ambition très largement rehaussée, et entend revenir sur la trop forte militarisation de l’action extérieure. Ici, l’apport spécifique et la rupture Biden, tiennent dans la volonté d’une politique étrangère davantage au service des Américains, et tout particulièrement des travailleurs américains, conséquence du diagnostic démocrate sur la victoire de Trump en 2016, ainsi que de la volonté des progressistes de peser aussi, fait nouveau, sur la politique étrangère - au-delà du seul rejet des interventions militaires. Pour l’instant, la politique étrangère pour les classes moyennes semble être avant tout une politique industrielle classique, des mesures intérieures de relance keynésienne axée sur les plus pauvres et leurs familles, et une politique étrangère beaucoup plus retenue, confirmant une mise à distance progressive de certaines régions, voire de certains partenaires. 

Même si c’est toujours un peu le cas aux États-Unis, nous sommes à une de ces périodes où, en l’absence d’une menace extérieure existentielle consensuelle, la politique intérieure pèse plus encore que d’ordinaire sur les choix de politique étrangère américaine. Le premier discours de Blinken, qui insistait sur le fait que la politique étrangère de Biden ne serait pas une réédition d’Obama ("le monde a changé, et nous aussi"), concluait sur ce point : "aujourd’hui, plus qu’à tout moment de ma carrière et sans doute de ma vie, les distinctions entre politique intérieure et étrangère n’existent plus". L’élection de Trump en 2016 avait déjà montré que le peuple américain ne soutenait plus le rapport au monde des États-Unis, sur le plan militaire, commercial et de l’ouverture des frontières, ouvrant à Washington le plus large débat sur la politique étrangère américaine depuis des décennies. Ce débat est toujours en cours aujourd’hui, reste à voir où les démocrates vont le mener.

 

Copyright : MELINA MARA / POOL / AFP

 

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