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Portrait de Nicolás Maduro - Président du Venezuela

BLOG - 21 Décembre 2018

Comment le Venezuela a-t-il versé dans le chaos et la misère ? Pour répondre à cette question, il faut bien mesurer ce que représente le passage de témoin d’Hugo Chavez à Nicolás Maduro. Olivier Dabène, professeur à Sciences Po, l’un des plus fins connaisseurs de l’Amérique Latine, apporte ici son éclairage.

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série


Lorsque Nicolás Maduro annonce à la télévision vénézuélienne le décès d’Hugo Chávez le 5 mars 2013, les sanglots et les tremblements de sa voix traduisent bien plus qu’une peine sincère. Le vice-président et successeur désigné du leader de la révolution bolivarienne est sans doute saisi d’angoisse devant l’ampleur de la tâche qui l’attend. Comment en effet défendre les acquis de la révolution dans un environnement économique et politique devenu très défavorable ? Comment entretenir la flamme de la révolution sans le charisme de son dirigeant emblématique ? Comment résister aux pressions internationales pour mettre un terme à une expérience de plus en plus décriée ? Comment sortir le pays du chaos dans lequel il sombre irrémédiablement ?

La tâche s’annonce d’autant plus ardue que Maduro se sait fragile. Il est certes un fidèle parmi les fidèles de Chavez, mais il ne dispose a priori pas des qualités personnelles susceptibles d’électriser les militants ou tout simplement de préserver l’unité de sa famille politique face à l’adversité. L’ancien chauffeur de bus devenu Ministre des Affaires étrangères puis vice-président est-il l’exécuteur testamentaire ou le fossoyeur de l’héritage de Chavez ?

L’histoire personnelle de Maduro n’est pas de nature à favoriser l’émergence d’une figure légendaire, comme Chavez avant lui, ou Lula au Brésil. Né en 1962 dans une "famille d’ouvriers", son lieu de naissance n’est pas vraiment connu. Maduro a changé à plusieurs reprises son récit, pour démentir l’accusation récurrente d’être né en Colombie, le pays d’origine de sa mère. L’article 277 de la Constitution interdit en effet aux détenteurs d’une autre nationalité de se présenter à l’élection présidentielle. Il n’a jamais non plus fourni d’éclaircissements sur son parcours scolaire. Élève médiocre, il n’aurait jamais obtenu son baccalauréat. Ses biographes officiels préfèrent évoquer un séjour précoce à Cuba, où il a fréquenté l’école des cadres du parti communiste en 1986.

Durant les années de lutte de Chavez, Maduro sait se rendre utile voire indispensable.

Au début des années 1990, Maduro est chauffeur de bus à Caracas. Syndicaliste très actif, il soutient la tentative de coup d’État de Chavez en 1992, puis milite pour sa libération une fois celui-ci incarcéré. Chavez libre en 1994, Maduro est à ses côtés pour l’aider à convertir le Mouvement bolivarien révolutionnaire 200 (MBR 200), fondé en 1982, en Mouvement Vème République (MVR) et préparer l’élection présidentielle de 1998.

Durant ces années de lutte se nouent des liens profonds. Maduro sait se rendre utile voire indispensable. En parallèle, il continue à entretenir ses relations avec Cuba, au point que certains voient en lui un agent de liaison chargé de "surveiller" Chavez.

En 1998, Maduro est élu député et devient chef du groupe parlementaire MVR. Dans la foulée, il est élu à l’Assemblée constituante et assume la présidence de la Commission de participation populaire. Une fois la constitution adoptée par référendum, de nouvelles élections législatives en 2000 lui permettent de retrouver son siège et sa fonction de chef du groupe parlementaire de la majorité présidentielle.

La marche triomphante du Chavisme butte pourtant sur certains obstacles. Ainsi, la tentative de contrôle des syndicats, piliers de l'"ancien régime" (1958-1998), échoue. Maduro est en 2001 coordinateur de la Force bolivarienne de travailleurs (FBT), centrale syndicale sensée affaiblir les puissants secteurs liés à la social-démocratie qui contrôlent la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV). Aux élections des organes de direction de la CTV, la FBT est sèchement battue et Maduro demande l’annulation de l’élection, offrant à certains observateurs la première manifestation de ses penchants anti-démocratiques.

Entre 2002 et 2004, l’opposition vénézuélienne fait à son tour montre de peu de respect pour la démocratie en cherchant par tous les moyens à se débarrasser d’Hugo Chávez. Le 11 avril 2002, elle organise une tentative de coup d’État (qui échoue), puis en décembre elle décrète une "grève civique" qui paralyse l’industrie pétrolière. En août 2004, elle est à l’origine d’un référendum révocatoire (qui échoue aussi).

Le camp chaviste se radicalise, et Maduro joue un rôle important dans cette nouvelle étape de la révolution. En 2005-2006, il est président de l’Assemblée nationale puis surtout, en 2006, Chavez le nomme ministre des Affaires étrangères. Son bilan de sept années à la tête de la diplomatie vénézuélienne est plutôt bon. Le tournant à gauche de l’Amérique latine est providentiel. Fort du soutien de Cuba, de la Bolivie et de l’Équateur, et en bonne entente avec le Brésil de Lula, le Venezuela déploie une active "pétro-diplomatie". De nombreuses initiatives sont lancées, parmi lesquelles la création de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) et la Communauté des États d’Amérique latine et de la Caraïbe (CELAC). A partir de 2011, déjà affaibli par la maladie, Chavez prépare Maduro à sa succession. Le chef de la diplomatie représente son pays dans la plupart des sommets diplomatiques.

Le 7 octobre 2012, Chavez est élu président pour la quatrième fois. Il ne fait de doute pour personne qu’il ne pourra aller au bout de son mandat. La nomination de Maduro comme vice-président le 10 octobre n’en prend que plus de valeur. Le 7 décembre, dans une de ses dernières interventions publiques, Chavez demande aux Vénézuéliens d’élire Maduro s’il devait quitter ses fonctions. L’adoubement ne pouvait pas être plus clair. Trois jours plus tard, dans un discours émotif, Maduro déclare sa fidélité à Chavez "au-delà de la vie". Le 10 janvier 2013, Chavez n’est pas en mesure de prendre ses fonctions pour entamer un nouveau mandat. Maduro organise alors à Caracas une "prise de fonction collective" devant une immense foule et des invités (Evo Morales, Daniel Ortega, Pepe Mujica). Il prononce un discours qui le positionne déjà comme chef d’État.

Le 7 décembre, dans une de ses dernières interventions publiques, Chavez demande aux Vénézuéliens d’élire Maduro s’il devait quitter ses fonctions. L’adoubement ne pouvait pas être plus clair.

Lorsque Chavez décède le 5 mars 2013, Maduro orchestre la succession. Il assure l’intérim et se porte candidat aux élections convoquées pour le 14 avril, déclenchant une controverse concernant diverses interprétations de la constitution (articles 229 et 233 notamment). L’opposition avance que seul le président de l’Assemblée peut assurer un intérim et qu’un vice-président en exercice ne peut se présenter à une élection présidentielle. Le Tribunal suprême tranche finalement en sa faveur et les élections ont lieu. Elles voient Maduro l’emporter de justesse (50,6% des voix).

La succession s’annonce difficile tant Chavez incarnait la révolution bolivarienne et son bilan jusque-là positif pour les catégories modestes dans un contexte de boom pétrolier. Les cours du pétrole s’orientent à la baisse en 2013, et Maduro ne semble pas en mesure de gérer la débâcle économique qui s’annonce. Ses appuis politiques sont de surcroît fuyants. En six mois, le camp chaviste vient en effet de perdre 500 000 voix, et le noyau dur chaviste se radicalise à mesure que l’audience de l’opposition s’élargit. Mais satisfaire cet électorat fidèle ne peut que polariser davantage le pays.

La période qui s’ouvre est une longue fuite en avant. Le régime se durcit face à une opposition qui devient majoritaire, mais il ne dévie pas de sa ligne politique alors que le pays sombre dans un chaos économique assorti d’un drame humanitaire d’une ampleur inédite dans la région.

Maduro est un Président dont l’élection n’a été reconnue que par très peu de pays dans le monde, et qui se trouve à la tête d’un pays en faillite.

En 2014, les premières manifestations d’envergure sont sévèrement réprimées, et de nombreux opposants sont arrêtés. A la crise économique, s’ajoute désormais une crise politique que Maduro a du mal à circonscrire. En décembre 2015, l’opposition gagne les élections législatives. Maduro réagit en faisant déclarer par le Tribunal suprême la nullité de tout acte émanant de l’Assemblée. Il recourt ensuite à toute sorte de manipulations électorales pour désormais interdire à l’opposition de gagner des élections. Le virage autoritaire est consommé.

En 2016, le conseil électoral interdit la tenue d’un référendum révocatoire que l’opposition réclamait. En 2017, une nouvelle vague de manifestations fait l’objet de brutalités policières et paramilitaires, occasionnant une centaine de morts et des milliers d’arrestations plus ou moins arbitraires. Cette même année, Maduro fait élire une Assemblée constituante à sa main, afin de marginaliser davantage encore le pouvoir législatif. Il gagne les élections municipales, celles pour les postes de gouverneurs dans des conditions suspectes. Finalement, en 2018, il se fait réélire président de la République, alors que l’opposition a boycotté le scrutin.

Maduro place le pays en campagne électorale permanente afin de mobiliser son camp. Impuissant à enrayer l’écroulement de l’économie et la crise humanitaire et migratoire qu’il suscite, Maduro entretient un climat de guerre contre l’agression extérieure. Le narratif officiel de la conspiration internationale contre la révolution bolivarienne se nourrit des sanctions prises par les États-Unis et l’Europe contre certaines personnalités du régime, de l’agressivité du Secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA), ou encore de la présumée tentative d’attentat au drone contre sa personne le 4 août 2018. La rhétorique galvanise les troupes, mais ne permet guère d’envisager une sortie de crise pacifique.

Au moment où il s’apprête à entamer son deuxième mandat (10 janvier 2019), Maduro est un Président dont l’élection n’a été reconnue que par très peu de pays dans le monde, et qui se trouve à la tête d’un pays en faillite. Sa famille politique peut sans doute le créditer d’avoir préservé l’essentiel : la résilience du régime qui lui permet de se partager la rente pétrolière depuis vingt ans. Pour autant, Maduro a bien amené son pays au désastre en dilapidant le capital politique de Chavez et en réduisant à néant son héritage social. Il a beau tenter d’imiter le style néo-populiste jovial de Chavez, rien n’y fait. Il est difficile d’imaginer un scénario de sortie de crise qui ne passe pas, d’une manière ou d’une autre, par son départ.

 

Illustration : David MARTIN pour l'Institut Montaigne

 

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Commentaires
mar 05/02/2019 - 02:00 Par illégal77

Au fond,soutenir un "président" autoproclamé,un putschiste n'aurait rien d'illégal.C’est une bien curieuse conception de la démocratie !Comme cela ne suffit pas les mêmes adeptes de la démocratie par le coup de force en appellent à l'armée pour renverser le président en exercice.Cela reviendrait à rétablir la démocratie en faisant appel à l'armée ?En réalité ces démocrates de pacotille entendent renverser N.Maduro par la force en organisant un coup d'Etat.Les + virulents adeptes du coup d'Etat sont des européistes alignés sur les intérêts de la puissance américaine,ceux-là mêmes qui considèrent que le suffrage universel ne vaut rien quand différents peuples se prononcent contre les traités actuels (référendum français de 2005 bafoué).


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