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OTAN : le sommet des retrouvailles ?

Entretien avec Bruno Tertrais

INTERVIEW - 11 Juin 2021

Lundi 14 juin 2021, se sont réunis les leaders des pays de l’OTAN pour la première fois depuis l’élection de Joe Biden, à l’occasion de son premier déplacement en Europe. Un sommet très attendu par les alliés, alors que l’organisation - et la relation transatlantique - a été mise à mal sous la présidence Trump, mais également jugée "en état de mort cérébrale" par Emmanuel Macron en amont du dernier sommet de décembre 2019, et marquée par des divisions internes, notamment avec la Turquie. Que fallait-il attendre de ce sommet ? Quels étaient les sujets à l’ordre du jour ? Que devaient-être les positionnements de Washington, de Paris, d’Ankara ? Bruno Tertrais, Senior Fellow sur les affaires stratégiques et membre du groupe de travail à l’origine de notre récent rapport Repenser la défense face aux crises du 21ème siècle, répond à nos questions. 

Le sommet du 14 juin sera l'occasion pour les dirigeants des pays de l'Alliance de se pencher sur l'Agenda OTAN 2030. Que peut-on attendre de ces discussions, notamment au sujet de la Chine ?

C’est d’abord un sommet symbolique, celui des retrouvailles de la famille transatlantique après les difficultés de l’ère Trump. Il sera d’ailleurs assez court. On y adoptera les conclusions de cet "Agenda 2030", qui repose en partie sur un travail d’experts extérieurs, mais qui ne va pas bouleverser le fonctionnement de l’Alliance atlantique et de son organisation militaire.

Toute la difficulté sera de trouver un nouvel équilibre entre ce qui demeurera la mission militaire principale de l’OTAN, la dissuasion vis-à-vis de la Russie [...] et la prise en compte de l’enjeu chinois.

C’est aussi le sommet de la fin d’une ère, celui de l’engagement en Afghanistan, et du début d’une nouvelle, celle du face-à-face entre l’Amérique - et peut-être l’Occident - et la Chine.Toute la difficulté sera de trouver un nouvel équilibre entre ce qui demeurera la mission militaire principale de l’OTAN, la dissuasion vis-à-vis de la Russie et si nécessaire la défense contre ce pays, d’une part, et la prise en compte de l’enjeu chinois, d’autre part. Pékin n’est pas une menace militaire directe pour l’OTAN, sauf éventuellement par des moyens cybernétiques, mais ses investissements en Europe - du point de vue des infrastructures et des communications notamment - posent des problèmes de souveraineté qui peuvent avoir des conséquences militaires. 

C’est l’un des enjeux de la rédaction du nouveau "Concept stratégique" de l’OTAN, qui sera lancée à Bruxelles. La précédente version de texte, qui est la référence de la stratégie transatlantique, date déjà d’il y a dix ans - une éternité à l’aune des bouleversements internationaux intervenus depuis lors, y compris dans des domaines tels que le cyber ou l’espace. Mais personne n’osait lancer cette refondation stratégique tant que M. Trump était au pouvoir.

Le Président Biden participera au sommet, à l'occasion de son premier déplacement en Europe (et à l'étranger) depuis son élection. Est-il susceptible d'adopter une attitude radicalement différente de celle de son prédécesseur vis-à-vis des alliés européens ? Washington pourrait-elle se montrer plus flexible concernant l'objectif pour chaque membre de l'Alliance de dépenser au moins 2 % du PIB aux dépenses de défense ?  

M. Biden retrouvera l’attitude classique de presque tous les présidents américains, depuis 1950, vis-à-vis de ses alliés européens : il les rassurera sur l’engagement de Washington quant à la sécurité du continent, mais leur demandera de dépenser davantage pour leur défense…et si possible d’acheter américain. Quant à l’objectif de 2 %, il existe toujours sur le papier même s’il n’a pas beaucoup de sens - on peut dépenser beaucoup sans avoir une forte contribution à la sécurité commune - et qu’il en avait même encore moins en 2020 au vu de la contraction des budgets nationaux du fait du Covid-19. Je note par ailleurs que la nouvelle représentante américaine à l’OTAN, proposée par M. Biden, Julianne Smith, est bien connue et appréciée des Européens, mais n’ayant pas encore été confirmée par le Congrès, elle ne peut assister ex officio au sommet. 

La vraie question, c’est finalement de savoir jusqu’à quel point l’Amérique insistera, comme elle a pu le faire par le passé, pour que le Conseil de l’Atlantique Nord, l’instance dirigeante de l’organisation, traite de questions non militaires et voudra en faire un organe de coordination des politiques occidentales vis-à-vis de Pékin. Je crois que l’administration Biden a compris que la plupart des Européens y étaient réticents et qu’il vaut mieux le faire dans des instances comme le G7. Ce n’est pas là que l’on va se coordonner sur la question de la 5G, par exemple.  

Que peut-on attendre vis-à-vis et de la part de la Turquie, dont les relations avec ses alliés otaniens se sont gravement dégradées et qui ne semble plus partager les valeurs et les intérêts de l'Alliance ?

C’est un vrai sujet. Au sein de l’Alliance atlantique, on partage idéalement des intérêts communs et des valeurs communes, et au moins l’un ou l’autre. Or M. Erdogan s’éloigne des deux. Mais l’arrivée de M. Biden, ainsi que la situation économique difficile de son pays, ont incité ces derniers mois le bouillant Président turc à adopter une attitude en apparence plus conciliante vis-à-vis de ses alliés. La clé pour l’OTAN sera le règlement éventuel de l’affaire des S-400, ces intercepteurs russes qu’il a acquis auprès de Moscou et qui ont conduit Washington à retirer la Turquie du programme de chasseur-bombardier F35.

En tout cas, même si M. Erdogan se montre accommodant à Bruxelles, il devient de plus en plus difficile pour les opinions européennes de comprendre au nom de quoi nous sommes des alliés avec cette Turquie-là.

Je crains que la "clarification" demandée par Paris à cet égard, ou l’idée proposée par les experts d’un "code de bonne conduite" entre alliés pour éviter des épisodes tels que celui de juin 2019 - qui avait vu un navire turc menacer un bateau français -, ne suffisent pas à régler les différends fondamentaux qui existent aujourd’hui entre la Turquie et le reste de l’OTAN.  

La clé pour l’OTAN sera le règlement éventuel de l’affaire des S-400.

Quelle sera l'attitude de la France, fervente avocate d'une plus grande autonomie stratégique européenne, et alors que le Président Macron déplorait la "mort cérébrale" de l'OTAN avant le sommet célébrant le 70ème anniversaire de l'Alliance ?

Rappelons d’abord que la France n’est pas seule à soutenir cet objectif, qui apparaît dans des documents de l’Union européenne. En revanche, il est vrai que certains de nos partenaires craignent que cela conduise à éloigner l’Amérique de l’Europe, alors que Paris insiste sur le fait que c’est un jeu "gagnant-gagnant" et que cela contribuera à la sécurité commune. De même insiste-t-elle sur une définition large de ce que l’on appelle le "partage du fardeau" entre alliés : pour elle, son engagement au Sahel fait partie de ce partage des risques et des responsabilités en faveur de la sécurité commune. Elle insistera aussi pour que les Européens puissent être ensemble une voix qui compte dans le débat sur la maîtrise des armements, et continuent d’avoir leur dialogue avec la Russie. Elle est enfin assez peu encline à accepter l’idée, portée par le Secrétaire général dans son Agenda 2030, d’une augmentation significative du budget commun de l’OTAN, craignant sans doute que cela amène les Européens à trop se reposer sur les autres - la défense collective, c’est d’abord l’addition des défenses nationales ! 

Mais je pense que l’état d’esprit de M. Macron n’est pas aux déclarations fracassantes. Il dira plutôt qu’il a eu raison de mettre les pieds dans le plat fin 2019, et que cela a poussé l’Alliance à réfléchir sur sa raison d’être. Et il souhaite que le rapport des sages, commandé par le Secrétaire général après les propos de M. Macron en 2019, soit appliqué. Au demeurant, l’arrivée de M. Biden et l’attitude - pour l’instant - plus conciliante de M. Erdogan devraient contribuer à la sérénité de la réunion, dont l’enjeu est également de présenter un front aussi uni que possible face à Moscou et à Pékin, qui guetteront tout signe de dissensions au sein de la famille transatlantique. 
 

 
 

Copyright : VIRGINIA MAYO / POOL / AFP

 

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