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Olaf Scholz Chancelier ?

ARTICLES - 7 Septembre 2021

Emmanuel Macron a reçu, ce lundi 6 septembre, le candidat du SPD, le Vice-Chancelier allemand Olaf Scholz… Longtemps à la traîne dans les sondages, le SPD, le parti social démocrate allemand, dépasse désormais tous les autres partis dans les intentions de vote. Plusieurs facteurs expliquent ce succès inattendu : le nouveau débat sur la répartition de la richesse qui anime la société allemande ; la campagne électorale du parti social démocrate, dont la qualité tranche avec les erreurs commises par ses principaux rivaux ; mais surtout la personnalité du candidat Olaf Scholz, parvenu au cours des dernières semaines à s’imposer comme le successeur naturel d’Angela Merkel. Qui est celui qui pourrait bientôt présider aux destinées de l’Allemagne et donner un nouveau souffle à la démocratie européenne ? Décryptage d’Alexandre Robinet Borgomano, responsable du programme Allemagne de l’Institut Montaigne et co-auteur de "Quelle Allemagne après Merkel?". 

Le Ministère des Finances à Berlin est un immense bâtiment gris aux lignes claires, un modèle d’architecture nazie, qui abritait pendant la dernière guerre le siège de la Luftwaffe, l’aviation militaire allemande. C’est là que le candidat du parti social-démocrate, le Vice-Chancelier et ministre des Finances Olaf Scholz, attend son heure. Olaf Scholz est un homme réservé et intelligent : comme Angela Merkel, il est un homme du Nord, sobre en paroles et déterminé dans ses actes. Si le Parti social-démocrate qu’il dirige est longtemps resté à la traîne dans les sondages, pour lui les électeurs choisiront in fine  la personne la plus expérimentée pour devenir Chancelier, celle qui sera le plus à même d’apporter une réponse à ce qu’il considère comme la principale question de notre époque : "la désintégration de nos sociétés sous l’effet conjugué du progrès technique et de la mondialisation". 

Parmi les principaux candidats à la Chancellerie, Olaf Scholz est aujourd’hui perçu comme la personnalité la plus crédible pour succéder à Angela Merkel. Jusqu’en juillet dernier, il faisait figure d’outsider. Mais les intempéries qui se sont abattues sur l’Allemagne au milieu de l’été ont profité au candidat du SPD. En l’absence de la Chancelière, retenue à Washington, le candidat des sociaux-démocrates fut le premier à se rendre sur le terrain pour apporter son soutien aux populations sinistrées et leur promettre une aide d’urgence, exprimant ainsi sa stature d’homme d’État et son empathie. Olaf Scholz est celui qui a retiré le principal bénéfice politique de cette crise et les sondages le placent désormais largement en tête, avec 24,3 % d’intentions de vote contre 21,3 % pour les conservateurs et 17,1 % pour les Verts. 

Qui est Olaf Scholz ? 

Incarnation de la ligne modérée du SPD, Olaf Scholz se présente aujourd’hui comme un héritier naturel de la Chancelière. Au point de poser en couverture du Süddeutsche Zeitungdans la position du losange propre à Merkel et de se présenter sur ses affiches de campagne avec le slogan "Il peut devenir Chancelière" ("Er kann Kanzlerin"). Cette filiation n’est pas sans fondement. Au cours de ses 16 années au pouvoir, Angela Merkel a opéré une "social-démocratisation" de la CDU : elle laisse un parti totalement désorienté sur le plan idéologique et dont la ligne politique peut facilement être portée par d’autres partis. Olaf Scholz a quant à lui montré, en tant que ministre allemand des Finances depuis 2018, qu’il était capable de préserver la stabilité des finances publiques, tout en sortant à l’occasion de la crise sanitaire un "bazooka financier" pour faire face aux conséquences économiques de la pandémie. Le candidat du SPD Olaf Scholz s’est ainsi trouvé, en tant que ministre des Finances, à la bonne place au bon moment. Comme il l’exprime lui-même, "il y a eu dans le passé des critiques à l’égard de mon attachement au budget équilibré et mon refus d’entretenir les déficits publics. J’ai toujours expliqué que ce n’était pas une fin en soi, mais que cela nous permettrait de faire face si une crise survenait. Aujourd’hui, grâce à la solidité de nos finances publiques, nous pouvons affronter la crise avec les coudées franches". Et de fait, avec un excédent budgétaire proche de 50 milliards d’euros au début de la crise, le Vice-Chancelier allemand fut en mesure de donner une leçon de keynésianisme à l’Europe  : pour ne pas devoir lésiner sur la relance face à des chocs financiers, sanitaires ou écologiques, mieux vaut disposer de marges d’action, en constituant des excédents en période d’expansion. 

Parmi les principaux candidats à la Chancellerie, Olaf Scholz est aujourd’hui perçu comme la personnalité la plus crédible pour succéder à Angela Merkel.

Désormais libéré des contraintes d’une orthodoxie budgétaire dont il avait été ces dernières années le garant, Olaf Scholz est en mesure de proposer un programme d’avenir qui, tout en renouant avec les fondements de la social-démocratie, pourrait lui permettre de redevenir la principale force du Centre. Après 16 années dominées par la figure d’Angela Merkel et face à l’essoufflement du modèle de la grande coalition, l’électorat allemand semble animé par une volonté de changement.

Mais la population reste attachée à la stabilité représentée par l’ère Merkel et les prochaines élections devraient favoriser la force politique capable d’incarner un changement sans véritable rupture. 

À cet égard, Olaf Scholz apparaît comme un candidat "rassurant". Ministre du Travail d’Angela Merkel entre 2007 et 2009, maire de la cité-État de Hambourg, l’un des poumons économiques de l’Allemagne, de 2011 à 2018, ministre des finances et Vice-Chancelier d’Allemagne depuis 2018, son expérience gouvernementale est infiniment plus étoffée que celles de ses concurrents. Cette expérience lui permet de se positionner comme un "manager de crise", ayant joué un rôle décisif aussi bien lors de la crise financière de 2008, en développant pour la première fois le modèle du chômage partiel, que durant la pandémie. Cette expérience lui permet également d’appuyer son projet pour l’Allemagne sur des réalisations concrètes, développées à Hambourg, aussi bien dans le domaine de l’environnement que celui du logement, deux axes forts de sa campagne.  
  
Le contexte international est également favorable à Olaf Scholz : en Europe, le rôle moteur qu’il a joué aux côtés de Bruno Le Maire dans la mise en place du plan de relance européen et la définition d’une capacité d’endettement commun lui ont permis de mettre en évidence son engagement européen. C’est ainsi lui qui a popularisé en Allemagne la notion d’un "moment hamiltonien" et qui plaide désormais pour la création de ressources propres en Europe, conscient que ce moment représente une occasion unique pour approfondir l’intégration de l’Union européenne. L’élection de Joe Biden à la présidence des États-Unis a également permis de donner un nouveau souffle à son projet de "meilleure taxation" comme condition de la justice sociale. En Allemagne, Olaf Scholz a pleinement tiré les bénéfices politiques de l’accord historique sur la taxation des entreprises multinationales conclu lors du sommet du G7 le 5 juin 2021. Quelques jours après ce sommet, il annonçait, sur un ton martial, avoir acheté des données relatives à l’évasion fiscale touchant des personnalités et entreprises allemandes, faisant de la lutte contre la fraude fiscale l’un de ses thèmes de campagne favoris. 

La réforme fiscale visant à alléger les impôts des ménages modestes en taxant davantage les catégories les plus riches et en introduisant un impôt sur la fortune marque bien la nouvelle orientation du SPD. Ce domaine pourrait cependant devenir sa pierre d'achoppement : si elle était confirmée, la responsabilité d’Olaf Scholz engagée dans plusieurs scandales financiers -liés à la banque Warburg de Hambourg et à la spectaculaire faillite de Wirecard - pourrait déstabiliser l'actuel Ministre des finances, qui fait du projet de meilleure taxation le fer de lance du renouveau de la social-démocratie.  

Un renouveau de la sociale-démocratie à travers la notion de "respect" 

Le parti social-démocrate apparaît comme le plus vieux parti d’Allemagne : fondé à la fin du XIXème siècle et interdit sous la période nazie, il renaît de ses cendres en Allemagne de l’Ouest au lendemain de la seconde guerre mondiale, mais reste dans l’ombre du Chancelier conservateur Konrad Adenauer durant la période de la reconstruction. En 1959, au congrès de Bad Godesberg, le SPD réalise son aggiornamento et devient un "Volkspartei", un parti du peuple, qui accepte le principe de l’économie sociale de marché et renonce à la lutte des classes. Le SPD a donné à l’Allemagne deux Chanceliers qui continuent, chacun à leur manière, de marquer son orientation : Willy Brandt, ancien maire de Berlin, Chancelier de 1969 à 1974 et principal artisan de "l’Ostpolitik", soit l’ouverture des relations économiques et diplomatiques avec l’Allemagne de l’Est et l’Europe orientale ; et Helmut Schmidt, Chancelier fédéral de 1974 à 1982, originaire de Hambourg comme l’actuel candidat du SPD. Ce n’est pas un hasard si le clip de campagne du SPD inscrit le candidat Olaf Scholz dans les pas de Helmut Schmidt. 

L’ancien Chancelier Gerhard Schröder, qui a dirigé l’Allemagne de 1998 à 2005, n’est plus, en revanche, une figure de référence pour son parti. À partir de 1998, le vote en faveur du SPD s’effondre en Allemagne et bien des militants voient dans les réformes Hartz impulsées par Gerhard Schröder la principale cause de cet effondrement. Comme le rappelle Wolfgang Schmidt, Secrétaire d’État au Ministère des finances et principal conseiller d’Olaf Scholz, "en 2005 le taux de chômage atteint 11,5 % et le quotidien populaire BILD titre ‘Allemagne, 5 millions de chômeurs’. Une majorité des militants est consciente de l’impopularité de ces réformes, mais une majorité équivalente est consciente de leur nécessité". 

Le tournant libéral incarné par les réformes Schröder s’est traduit par une scission au sein du SPD : en 2007, Oskar Lafontaine fonde le parti de gauche radicale Die Linke, qui atteint près de 10 % lors des dernières élections fédérales et s’est imposé à la tête du gouvernement dans le Land de Thuringe, à l’est du pays. Cette scission a largement contribué à affaiblir l’identité du parti : Olaf Scholz a pour mission de tourner cette page de l’histoire de la social-démocratie.   

Olaf Scholz a pour mission de tourner cette page de l’histoire de la social-démocratie.   

L’essoufflement de la social-démocratie est un phénomène européen et occidental qui présente en Allemagne un aspect original. Comme le montre une étude de la Friedrich Ebert Stiftung publiée en janvier 2021, le départ des électeurs du SPD n’a pas tant profité au parti d’extrême droite ou aux Verts qu’à la CDU. Durant ses 16 années de pouvoir, Angela Merkel a en effet pratiqué avec habileté la méthode de la "démobilisation asymétrique", consistant à assécher le débat public allemand en s’emparant des thèmes de campagne de ses adversaires pour les transformer en réformes qu’elle s’approprie. La participation du SPD à la grande coalition entre 2005 et 2008 puis entre 2013 et aujourd’hui lui a permis de faire avancer des réformes sociales et sociétales au cœur de son programme (salaire minimum et mariage homosexuel, notamment) mais sans en tirer de véritables bénéfices politiquement. Le centre (Die Mitte) restait incarné par la CDU. On observe aujourd’hui avec Olaf Scholz un retournement. 

Plus d’un siècle après le congrès de Bad Godesberg, il revient à Olaf Scholz d’incarner une nouvelle orientation de la gauche allemande, davantage inspirée par les démocrates américains que par le modèle nordique, qui n’hésite plus à opposer la défense des classes populaires à l’accueil des étrangers. Pour regagner le soutien des classes moyennes et populaires qui constituaient le cœur de l’électorat du SPD, Olaf Scholz a centré sa campagne sur la notion de "respect", qui implique certes une reconnaissance des identités propres à chacun (Identitätspolitik) mais se traduit également par une remise en cause originale de la notion de mérite, dans laquelle Olaf Scholz voit la cause profonde de la division de nos sociétés. 

En se référant explicitement au dernier essai de Michael J. Sandel, "The Tyranny of Merit", Olaf Scholz dénonce la survalorisation du mérite dans les sociétés occidentales, laquelle conduirait à justifier les inégalités sur une base fausse tout en culpabilisant ceux qui n’ont pas réussi. Comme l’explique le professeur Sandel, les élites méritocratiques se sont habituées à répéter le mantra selon lequel ceux qui travaillent dur et respectent les règles doivent pouvoir aller aussi loin que leurs talents les portent, mais elles ne se sont pas rendu compte qu’il avait perdu sa capacité d’inspiration : "sourdes au ressentiment croissant de ceux qui avaient été exclus des retombées de la mondialisation, elles sont passées à côté de la grogne populaire. La réaction populiste les a prises par surprise, elles n’avaient pas été assez attentives à l’insulte implicitement contenue dans la société méritocratique qu’elles offraient aux citoyens". Olaf Scholz cherche ainsi à définir une nouvelle forme de progressisme, à l’opposé de celui qu’incarne en France Emmanuel Macron.

Plus d’un siècle après le congrès de Bad Godesberg, il revient à Olaf Scholz d’incarner une nouvelle orientation de la gauche allemande davantage inspirée par les démocrates américains que par le modèle nordique.

Pour contrer les excès de la méritocratie, Olaf Scholz propose une "société du respect" qui passe, pour les travailleurs, par la hausse du salaire minimum à 12 euros et une renégociation des tarifs au sein des différentes branches afin d’augmenter leur rémunération, en particulier pour certains bas salaires dont la crise a révélé combien ils étaient essentiels à nos sociétés ; pour les chômeurs de longue durée, cette société du respect se traduit par une abolition des sanctions imposées par le système Hartz IV au profit d’une indemnité (Bürgergeld) permettant aux familles de vivre dignement, tout en allongeant la durée des indemnisations.

Destiné à tourner la page des réformes Schröder, le nouveau programme du SPD contient également un fort engagement écologique, marqué par une limitation de vitesse à 130km/h, un investissement massif dans le rail et un passage à 100 % d’énergies renouvelables à partir de 2040. Mais là encore, la notion de "respect" implique ne pas accélérer trop fortement ces transformations. Olaf Scholz insiste ainsi sur la nécessité d’accompagner les travailleurs et les régions les plus touchées par la transformation de l’économie et reproche aux Verts d’incarner un progressisme arrogant, qui laisse de côté les catégories les plus fragiles de la population. 

Fondé sur le slogan "Futur-Respect-Europe", le programme électoral du SPD accorde au projet européen une place centrale. Convaincu de la nécessité d’une Europe plus politique, il plaide pour le passage à la majorité qualifiée dans certains domaines clés, en matière de fiscalité et de politique étrangère notamment. Attaché à développer des ressources propres pour l’Union (à travers la taxation des géants du numérique et la révision du système d’émission de quotas de CO2), il plaide également pour la réalisation de l’Union fiscale. Mais les questions de défense sont, quant à elles, absentes du programme du SPD. Dans ce domaine, Olaf Scholz doit en effet composer avec une ligne encore largement antimilitariste, imposée par la direction de son parti. 

Olaf Scholz a échoué à prendre la tête du SPD l’an passé, et il lui revient désormais d’incarner une ligne plus à gauche que celle qu’il défend personnellement, tout en écartant le spectre inquiétant pour une partie de l’électorat d’une éventuelle coalition avec les Verts et la gauche radicale Die Linke. C’est là sa principale faiblesse et ce qui le distingue le plus clairement de l’actuelle Chancelière. Mais en choisissant d'apporter une réponse originale à l'essoufflement de la social-démocratie et en tirant les leçons de la pandémie, il pourrait incarner un leadership modéré et prudent, capable de reconquérir le centre de l’électorat pour s’imposer demain comme le nouveau Chancelier d’Allemagne.  

Pour tout comprendre des élections allemandes, retrouvez notre dernière publication : Quelle Allemagne après Merkel ?

Copyright : Tobias SCHWARZ / AFP

 

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