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L’Allemagne à la veille d’un séisme électoral

ARTICLES - 22 Juillet 2021

Les inondations dévastatrices qui ont submergé l’ouest de l’Allemagne en juillet 2021 représentent un tournant dans la vie politique allemande. Ces inondations, considérées dans le pays comme la plus grande catastrophe naturelle des dernières décennies, ont causé la mort de plus de 170 personnes, selon un bilan dramatique établi le 20 juillet. En donnant à voir avec une acuité sans précédent les conséquences du changement climatique, elles replacent la protection de l’environnement au centre des priorités de la campagne électorale. À deux mois d’élections fédérales par lesquelles l’Allemagne élira un nouveau Bundestag, ces inondations pourraient avoir un impact décisif sur la désignation du prochain Chancelier. 

Revenue de Washington, où elle était reçue pour la première fois par le Président américain Joe Biden, Angela Merkel a fait part de sa tristesse face à cette catastrophe en déambulant dans un désert de ruines qu’elle a qualifié elle-même de "fantomatique" et "surréel" et en assurant les populations concernées d’un soutien financier massif et rapide pour reconstruire cette région. Dès le 21 juillet, le gouvernement fédéral a approuvé une aide d’urgence d’un montant de 200 millions d’euros, s’ajoutant aux 200 millions débloqués par les Länder les plus touchés par ces inondations. Enfin, et afin de permettre une reconstruction rapide des infrastructures et des habitations détruites, le gouvernement a insisté sur la levée des contraintes administratives qui entravent encore trop souvent en Allemagne les nouveaux projets de construction. 

Aux origines de la catastrophe 

Comment une telle catastrophe a-t-elle pu se produire dans un pays pourtant habitué à la gestion de crises ? Le bilan dramatique de ces inondations pose évidemment la question de la responsabilité personnelle du Ministre de l'Intérieur, le conservateur bavarois Horst Seehofer (CSU), dans la mesure où celui-ci exerce une tutelle sur l’agence fédérale pour la protection de la population et la prévention des catastrophes (Bundesamt für Bevölkerungsschutz und Katastrophenhilfe), alors même que la protection contre les catastrophes demeure, traditionnellement, de la compétence des Länder. Comme lors de la crise sanitaire, cette catastrophe conduit ainsi à une remise en cause du fédéralisme et plaide pour une meilleure répartition des compétences entre État fédéral et Länder, qui pourrait aboutir à un renforcement de l'État central afin de mieux faire face aux situations d’exception. 

Ces inondations posent également la question de la défaillance du système de prévention des catastrophes en Allemagne. 

Ces inondations posent également la question de la défaillance du système de prévention des catastrophes en Allemagne. Une étude d’Hanna Cloke, professeure en hydrologie à l’université de Reading, reprise par le Times et largement commentée dans la presse allemande, fait état d’un "échec systémique monumental" de l’Allemagne dans la gestion de cette crise - les autorités ayant en effet été averties du risque météorologique deux jours avant la catastrophe par l’EFAS, le système européen d’alerte pour les inondations. 

S’il est encore trop tôt pour établir un bilan des responsabilités des différents acteurs, il semble certain que l’alerte a bien été donnée par le gouvernement fédéral et transmise aux Länder compétents mais qu’elle n’est pas parvenue aux habitants, laissant ouverte la question du système d’alarme le plus efficace, entre applications numériques et recours aux sirènes traditionnelles. 

Pour autant, la principale fragilité allemande révélée par cette crise est moins liée à la structure fédérale du pays ou à son système d’alerte qu’à la répartition de sa population sur le territoire. La définition d’un risque naturel est toujours le produit d’un aléa et d’une vulnérabilité  : les intempéries ont essentiellement touché le sud de la conurbation Rhin-Ruhr, vaste région métropolitaine marquée par des densités de population particulièrement élevées, qui accroissent la vulnérabilité de cet espace et rendent plus difficile une protection ciblée. 

Faire campagne au milieu des eaux 

Si le caractère exceptionnel de ces inondations fait écho aux vagues de chaleur sans précédent qui ont touché le nord des États-Unis et le Canada il y a quelques semaines - et rappelle que nos sociétés seront amenées à affronter à l’avenir des événement climatiques de plus en plus extrêmes - il convient de souligner que les intempéries, comme les vagues de chaleur, ont depuis longtemps trouvé leur place dans la vie politique allemande. 

Ainsi, en 1962, Helmut Schmidt (SPD), alors Ministre de l’intérieur de la cité-État de Hambourg, acquiert pour la première fois une stature d’homme d’État en réagissant à la crue historique de l’Elbe qui, dans la nuit du 16 au 17 février 1962, provoque près de 340 décès. Quarante ans plus tard, en août 2002, dans un contexte préélectoral particulièrement intense, les inondations qui affectent le nord de l’Europe permettent au Chancelier sortant Gerhard Schröder de gagner la bataille des images en se rendant sur le terrain muni de bottes en caoutchouc. 

L'évolution des intentions de vote ces dernières années, marquée par une intense volatilité, laisse penser que l’Allemagne pourrait se trouver à la veille d’un séisme électoral. 

Dans un passé récent, l'épisode de canicule auquel l’Allemagne a fait face en juin 2019 a provoqué un véritable séisme politique en permettant aux Verts, pour la première fois de leur histoire, de dépasser les conservateurs dans les intentions de vote et de profiter de cette vague de chaleur pour affirmer la pertinence de leur positionnement. L'évolution des intentions de vote ces dernières années, marquée par une intense volatilité, laisse penser que l’Allemagne pourrait se trouver à la veille d’un séisme électoral. 

Un séisme électoral en perspective ?

Si jusqu’à présent Armin Laschet, candidat de la CDU crédité avant les inondations de près de 30 % d’intentions de vote, apparaissait comme le successeur le plus probable d’Angela Merkel, ces intempéries pourraient rapidement modifier la donne. La gestion de cette crise par les différents candidats à la Chancellerie est en effet révélatrice des forces et faiblesses des trois principaux partis.

  • En l’absence de la Chancelière, retenue à Washington, le candidat des sociaux-démocrates, le Vice-Chancelier et Ministre des finances Olaf Scholz, fut le premier à se rendre sur le terrain pour apporter son soutien aux populations sinistrées et leur promettre une aide d’urgence, exprimant ainsi sa stature d’homme d’État et son empathie. Considéré dans les sondages comme la personnalité la plus crédible pour assumer le rôle de Chancelier, Olaf Scholz est celui qui retire le principal bénéfice politique de cette crise. Les intempéries ont par ailleurs contribué à concentrer l’attention médiatique sur la figure de Malu Dreyer, Ministre Présidente SPD récemment réélue à la tête du Land de Rhénanie-Palatinat et incarnation de la permanence et de la vitalité d’un parti qui pourrait obtenir en septembre prochain davantage que les 15 % que lui promettent les sondages.
     
  • La candidate des Verts, Annalena Baerbock, a quant à elle fait le choix de la discrétion en considérant que les événements donnaient à voir l’urgence climatique mieux que n’importe quel discours. En manifestant les conséquences dramatiques du changement climatique, ces inondations replacent encore plus fermement la protection de l’environnement au centre des priorités de la campagne et devraient contribuer à renforcer le résultat électoral des Verts. Cette mise en retrait, qui pourrait apparaître comme un signe de faiblesse, est en réalité parfaitement maîtrisée : dans une interview au Spiegel publiée deux jours après les inondations, Annalena Baerbock explique ainsi qu’elle s’est rendue sur les lieux du drame sans journaliste afin de s'entretenir avec les populations sinistrées sans chercher à instrumentaliser leur malheur. Cette stratégie - pour le moins risquée - pourrait néanmoins contribuer à renforcer l’image de modération, de sincérité et de responsabilité qu’Annalena Baerbock cherche à donner au parti vert.
     
  • Le grand perdant de cette séquence est le candidat des Chrétiens démocrates et Ministre-Président du Land de Rhénanie du Nord Westphalie, Armin Laschet. Alors que son manque d’engagement sur les questions climatiques contribue à le décrédibiliser sur le fond, son hilarité, filmée par des journalistes alors que le Président fédéral exprimait sa compassion envers les victimes, a suscité un torrent d’indignation sous le hashtag #LaschetLacht. Cette grave faute politique devrait contribuer à l’affaiblir dans les sondages, révélant encore davantage le vide devant lequel la CDU se trouve après le départ d’Angela Merkel. Il revient désormais au concurrent malheureux d’Armin Laschet, le Ministre Président bavarois Markus Söder, de chercher à faire oublier cet impair. "Le climat change vite et nous devons nous adapter plus rapidement", a-t-il déclaré avant de plaider pour une sortie du charbon d’ici 2030, contre 2038 prévu actuellement.      

Alors qu’un arrêt historique de la Cour constitutionnelle allemande qualifiait en mai dernier le manque d’ambition climatique du gouvernement allemand d’attentatoire aux libertés des générations futures, ces inondations dévastatrices devraient conduire à une très nette accélération de la politique climatique allemande. Les principaux partis semblent désormais d’accord sur le fait que la politique climatique ne passe plus par la fixation d'objectifs ambitieux et lointains mais par une transformation hic et nunc des modes de production, de consommation et de déplacement. Cette accélération du rythme, en Allemagne, aura nécessairement des conséquences au niveau européen. Alors que la Commission vient de présenter ses propositions pour la transformation verte de l’économie européenne, le gouvernement allemand devrait s’opposer à toute volonté d'atténuer les ambitions climatiques contenues dans ce programme, faisant de la lutte contre l’inaction climatique l’un des principaux combats du prochain Chancelier. 

 

 

Copyright : CHRISTOF STACHE / POOL / AFP

 

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