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Non à l'instrumentalisation politique de la Shoah

BLOG - 28 Janvier 2020

La commémoration du 75e anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz-Birkenau par l'armée soviétique le 27 janvier 1945 n'est pas seulement nimbée de tristesse, mais aussi d'inquiétude. L'antisémitisme est de retour en Europe et dans le monde, comme si les leçons de la Shoah s'étaient dissipées avec le temps ou, pire, comme si elles n'avaient jamais été pleinement intégrées par la conscience européenne.

Ce crime, sans précédent perpétré par un des peuples les plus avancés et les plus cultivés du monde, a une portée universelle. Il est la traduction la plus extrême de ce que l'homme peut infliger à l'homme, lorsque porté par la peur et la haine il perd toute humanité. Commémorer la mémoire des victimes, après leur avoir rendu leur nom est surtout d'une grande actualité à l'heure des populismes et des nationalismes. En cette année du 75e anniversaire le devoir de mémoire est doublement menacé : par l'instrumentalisation de l'holocauste d'une part, par la tendance naturelle à l'oubli ou à l'indifférence de l'autre.

Il existe plus que jamais une géopolitique de la mémoire de l'holocauste. Il y a cinq ans en 2015, pour le 70e anniversaire de la libération du camp, une seule cérémonie avait eu lieu, à Auschwitz même, sous l'égide du gouvernement polonais. Au lendemain de sa "conquête" de la Crimée, Poutine n'avait pas été convié à s'exprimer. En 2020, aujourd'hui il existe comme une compétition entre deux commémorations : la première à Jérusalem à l'invitation du gouvernement israélien et du Congrès juif européen, la seconde à Auschwitz, à l'invitation du gouvernement polonais. À Jérusalem, la Pologne - lieu du crime - était absente. Son président n'a pas été invité à s'exprimer au même titre que les autres chefs d'État présents. Entre Moscou et Varsovie Benyamin Netanyahu n'a pas hésité un seul instant. Face à la Russie - qui a la fâcheuse tendance à passer sous silence le Pacte germano-soviétique et à s'exonérer ainsi de toute responsabilité -, la Pologne faisait d'autant moins le poids que son traitement de l'histoire est devenu plus problématique, plus nationaliste, au cours des dernières années.

Les survivants sont et seront de moins en moins nombreux. Comment pourraient-ils s'opposer à cette instrumentalisation de leur souffrance ?

Avec le passage du temps les vrais héros des commémorations, les survivants sont et seront de moins en moins nombreux. Comment pourraient-ils s'opposer à cette instrumentalisation de leur souffrance ? Le sommet de Jérusalem est une incontestable victoire diplomatique pour Israël, qui n'a jamais réuni, depuis les funérailles de Rabin en 1995, autant de dirigeants mondiaux. Mais c'est aussi un succès incontestable pour la Russie. Alors que Donald Trump menait à Davos un combat douteux contre les "prophètes de l'apocalypse climatique", Poutine confirmait à Jérusalem son statut de puissance incontournable au Moyen-Orient.

L'instrumentalisation de la mémoire de la Shoah n'est certes pas nouvelle. À l'époque de la guerre froide, les régimes communistes au pouvoir à l'est et au centre de l'Europe, mettaient l'accent sur les crimes commis par les "fascistes" contre les patriotes "antifascistes", relativisant ainsi l'origine juive de l'immense majorité des victimes. Avec la montée des populismes, toute forme de critique des "populations locales" toute dénonciation de leur éventuelle complicité dans les crimes commis par les nazis, sont devenues, comme en Pologne, illégales et pouvant faire l'objet de condamnations pénales. Une approche contraire à la vérité historique, mais conforme aux émotions de peuples qui ont eux aussi beaucoup souffert et n'acceptent pas de confronter leurs responsabilités. À l'heure de Netanyahu, l'instrumentalisation de la mémoire de la Shoah joue aussi un rôle central dans la définition de la politique étrangère d'Israël. Il est vrai que, par ses appels à la destruction de l'État Juif, le régime des mollahs fait tout pour qu'il en soit ainsi.

Mais plus que son instrumentalisation, ce sont l'ignorance et l'oubli, sans oublier la négation pure et simple qui menacent le "passé". Des sondages publiés récemment en France soulignent l'étendue du problème. Un quart des jeunes de moins de 38 ans n'a pas la moindre idée de ce que fût la Shoah. L'ignorance des uns nourrit la peur des autres. 34 % des juifs de France se sentent désormais menacés dans leur pays. C'est bien sûr et avant tout une question d'éducation. Mais pas seulement. Il convient de souligner le divorce qui existe de plus en plus chez les jeunes entre le souci légitime pour la planète et le désintérêt toujours plus grand pour la chose politique. Le président américain Wilson "voulait préserver le monde par la démocratie". La jeune activiste Greta Thunberg semble vouloir "protéger la planète de l'homme".

Comment convaincre les masses de jeunes mobilisés par elle, que l'exigence écologique ne se substitue pas au souci de la liberté et de la démocratie ? Ces deux objectifs sont complémentaires et pas opposés. La mémoire de la Shoah peut et doit servir de digue de protection face au retour des discours de haine dans un contexte d'érosion de la démocratie et de ses institutions. Mais comment maintenir un idéal du "plus jamais ça", lorsque les réseaux sociaux véhiculent des torrents de haine, d'ignorance et surtout de bêtise ?

Mais plus que son instrumentalisation, ce sont l'ignorance et l'oubli, sans oublier la négation pure et simple qui menacent le "passé".

Je me trouvais à Berlin le week-end dernier, le lieu où fut conçue la "solution finale". Le palais des Hohenzollern reconstruit, est en voie d'achèvement. Il deviendra un espace culturel sous le nom de Humboldt Forum, hommage à l'esprit des Lumières, incarné par Alexandre de Humboldt. Il aura fallu soixante-quinze ans pour effacer les traces physiques de la folie des hommes. Le temps qu'il faut pour oublier les leçons les plus fondamentales de l'Histoire ? Aujourd'hui, comme le rappelait dans son discours très émouvant à Jérusalem le président Allemand Steinmeier, même en Allemagne, dans la ville de Halle, à l'est du pays, on veut tuer des Juifs.

Quel regard, mon père - matricule 159721 qui survécut à Auschwitz - aurait-il porté sur ces commémorations ? Il aurait sans doute été partagé entre la fierté de ne pas être oublié, et la tristesse d'être ainsi "instrumentalisé" dans un monde qui n'a rien appris.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 24/01/2019)

 

Copyright : Abir SULTAN / POOL / AFP

 

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