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Libye : D’emblée imposer l’ordre ou l’œuf avant la poule

ARTICLES - 1 Avril 2021

Le conflit libyen paraissait inextricable il y a encore quelques mois. Il a pourtant connu, depuis l’automne dernier, une évolution sensible et prometteuse. Deux facteurs majeurs ont convergé pour débloquer l’impasse. Tout d’abord, un changement de comportement des puissances étrangères qui se battaient par Libyens interposés, bientôt suivi de l’adoption d’une approche différente par les Nations Unies qui ont donné la priorité cette fois à l’accord entre les militaires avant les politiques. On peut alors imaginer, grâce à cette approche peu orthodoxe, éviter les atermoiements passés et accéder enfin à un compromis solide. Après dix ans et plusieurs lamentables ratages, l’ONU a superbement tranché ce débat, si semblable au dilemme de l’œuf et de la poule, en plaçant l’œuf militaire avant la poule de la légitimité politique.
 
Depuis la chute de Kadhafi, lynché dans un égout, la Libye était un pays en deux morceaux avec deux armées, deux gouvernements, deux parlements, et deux banques centrales. Les puissances régionales s’y livraient une guerre par procuration, les unes à la poursuite du gaz en Méditerranée orientale, les autres pour damer le pion aux islamistes. La Russie, elle, souhaitait vivement ajouter à ses acquis militaires en Syrie une présence sur les rivages ouest de la Méditerranée. Si séduisante autrefois pour la France et l’Italie, grâce au puissant attrait de ses ressources stratégiques, la Libye est devenue une source d’insécurité, ainsi que la grande responsable d’un flot intarissable d’immigrés clandestins. 
 
Le gouvernement dit d’Accord national à Tripoli dirigé pendant quatre ans par Fayez el-Sarraj et reconnu par les Nations Unies était le neuvième depuis 2011 et n’avait toujours pas les moyens de gouverner. Officiellement, il était le détenteur légitime des revenus de l’or noir mais il s’est trouvé confronté à un blocus des ports d’exportation du pétrole. Le responsable était le Maréchal Haftar, son rival qui occupe l’est du pays. 

Les communiqués de l’ONU sont accompagnés des formules habituelles sur la nécessité de restaurer la souveraineté, l’indépendance, l’intégrité territoriale et l’unité nationale.

En octobre dernier, les Nations Unies ont réussi à réunir les deux parties au sein du Libyan Political Dialogue Forum, ce qui a permis l’élection par cette assemblée d’une autorité exécutive intérimaire - un conseil présidentiel et un gouvernement - chargée de diriger et d’administrer le pays jusqu’à la tenue d’élections prévues en décembre. Le déclencheur de l’accord inter-libyen d’octobre a été la conférence de Berlin qui s’est tenue en janvier 2020 à l’invitation d’Angela Merkel et de l’Envoyé spécial des Nations Unies de l’époque, Ghassan Salamé.

Les conclusions en ont été entérinées par une résolution du Conseil de sécurité. En voici l’essentiel : un cessez-le-feu, la conférence internationale elle-même et un processus de transition mené par les Libyens. On a reproché aux organisateurs de ne pas inviter les protagonistes mais il fallait mettre les puissances régionales et internationales devant leurs responsabilités avant de forcer les Libyens à trouver un compromis entre eux. Il fallait surtout donner les moyens à l’Envoyé spécial de conduire sa mission. De fait, les pays participants se sont engagés dans le communiqué final de la conférence à s’abstenir d’interférer dans le conflit armé et les affaires intérieures de la Libye.

Moins de deux mois plus tard pourtant, Ghassan Salamé a démissionné, seul moyen de pression que les envoyés spéciaux de l’ONU ont à leur portée, laissant son adjointe, l’Américaine Stephanie Williams, poursuivre seule. Ghassan Salamé ne disparaît pas pour autant du dossier et y travaillera encore longtemps dans l’ombre. Il est d’autant plus efficace qu’il s’est affranchi des égards dus aux uns et aux autres. 

Les communiqués de l’ONU sont accompagnés des formules habituelles sur la nécessité de restaurer la souveraineté, l’indépendance, l’intégrité territoriale et l’unité nationale. Ces mots, qui finissaient par sonner creux, sont pourtant pris au sérieux cette fois. Les pays européens, dont la France, rouvrent leur ambassade, les acteurs régionaux changent de comportement, et le marché pétrolier semble se préparer aux conséquences d’une reprise rapide des exportations de pétrole libyen.

Mais la conférence de Berlin a eu lieu il y a quinze mois. Alors pourquoi tant de temps perdu et comment ce nouvel accord a-t-il été possible ? La clé se trouve dans un reset de l’approche onusienne, qui a considéré le militaire comme la colonne vertébrale de la solution. Un plan opérationnel avait été annexé au communiqué final de la conférence de Berlin, qui prévoyait de créer une commission militaire mixte. Ce comité dit des 5+5 - composé de cinq membres nommés par le gouvernement de Tripoli et de cinq autres désignés par Haftar - est chargé de fixer les modalités pratiques du cessez-le-feu, et notamment d’un mécanisme de surveillance stricte de l’embargo sur les livraisons d’armes. Cette fois, l’ONU a tiré les leçons des échecs passés et a considéré que le travail de la commission militaire était un préalable nécessaire à la viabilité des instances politiques. Le terrain est donc prêt pour engager le grand ménage sécuritaire indispensable.
 
La Libye fournit la preuve, dix ans après la chute de Kadhafi, que la matrice onusienne classique de la transition post-conflit - une constitution suivie d’élections - ne peut fonctionner lorsqu’on est devant une autorité fragmentée entre des centaines de milices, de groupes extrémistes et de bandes criminelles auxquels s’ajoutent des milliers de mercenaires étrangers. Lorsqu’on part de cette réalité-là, on ne peut que commencer par travailler à assurer une sécurité minimale qui permette à un gouvernement de s’installer dans un bâtiment protégé par une force armée nationale, plutôt qu’en demandant à un peuple exsangue de choisir ses gouvernants. Dans un contexte de guerre, ce sont soit des chefs de guerre qui parviennent à se faire élire (c’est le cas de Haftar), soit des figures politiques sujettes à des pressions de toutes parts. Certes, le contrôle des civils sur les militaires est en théorie nécessaire, mais dans les faits, ceux-là ne peuvent que perdre leur crédibilité (et par conséquent leur légitimité) s’ils ne parviennent pas à gouverner. 

L’autre élément essentiel de l’accord est son volet financier. Le rôle des États-Unis a été décisif à cet égard. Washington a mené à l’automne dernier une médiation entre les deux gouvernements rivaux et a réussi à former une commission qui décide de la distribution des revenus du pétrole. L’administration américaine a commencé par convaincre la Banque centrale à Tripoli d’ouvrir ses livres afin de connaître ses réserves (que les Libyens eux-mêmes ne connaissent pas). Elle a ensuite mis sous sanction les grands trafiquants qui volaient et vendaient le pétrole en Europe. Le Maréchal Haftar a alors levé le blocus des ports pétroliers.

Enfin, la libération des prisonniers de part et d’autre a permis la construction d’une relation entre les figures politiques et surtout militaires de la commission 5+5, afin qu’elles commencent à se penser comme partie d’un projet national.

L’émergence au cours de cette dernière année d’un équilibre des risques - ou de ce que l’on nomme en jargon onusien une impasse mutuellement douloureuse - entre les puissances impliquées a favorisé le succès de l’ONU. Chacune a vu s’éloigner ses perspectives de prévaloir par les armes. Elles ont donc fait preuve les unes et les autres de pragmatisme ou peut-être d’opportunisme. 

Le réalignement des acteurs clés donne de réelles chances à l’accord.

Paradoxalement, c’est sans doute le comportement provocateur de la Turquie qui a précipité le déblocage actuel. En déployant des drones et des milliers de mercenaires, en majorité syriens, pour venir au secours du gouvernement de Tripoli, Ankara a réussi à repousser les forces du Maréchal Haftar de  plusieurs centaines de kilomètres à l’est, se rapprochant ainsi des principaux puits de pétrole. L’Égypte a alors menacé d’intervenir et a tracé une ligne rouge au sud de la ville de Syrte, fortifiée par le déploiement d’une force aérienne importante qui a dissuadé le camp Serraj-Erdogan de lancer de nouvelles offensives. Le Président turc a compris qu’il était allé trop loin et qu’il était dans son intérêt d’apaiser les relations avec tous ses voisins. Une impasse militaire, résultat d’un équilibre des forces, s’en est suivie. En quelques semaines, Erdogan a mis en sourdine ses diatribes contre l’Égypte et les pays du Golfe et a quasiment muselé les Frères musulmans arabes auxquels il donne asile. Il s’est empressé d’inviter le nouveau Président libyen à Istanbul et s’est engagé à un retrait par étapes des mercenaires syriens.

Un regain d’intérêt de l’Amérique s’était produit dans les derniers mois de l’administration Trump, au moment où le Maréchal Haftar s’apprêtait à accorder une base navale à la Russie. Il est évident que le réengagement américain après l’arrivée de Joe Biden a été décisif pour réduire les ambitions des uns et des autres : le nouveau Président a d’abord mis fin aux liens occultes avec des mercenaires américains que Donald Trump avait déployés en Libye pour soutenir le Maréchal Haftar, puis son Secrétaire d’État Anthony Blinken est venu à Bruxelles en vue de réanimer l’OTAN. 

Ce réalignement des acteurs clés - l’Égypte, la Turquie, les Émirats, l’Italie et la France - donne de réelles chances à l’accord. La France a été très critiquée pour sa politique ambiguë et s’est vue marginalisée mais le Président français a pris conscience à l’été 2020 que Haftar était après tout un mauvais cheval allié à des milices salafistes tout aussi problématiques que celles soutenues par Erdogan. Emmanuel Macron a alors diversifié ses contacts en rétablissant des liens avec certains responsables à Tripoli. La France gagnerait à en finir avec le chaos libyen et a grand besoin d’un interlocuteur en Libye pour sa lutte contre Daech dans le Sahel en raison des frontières longues et poreuses du Niger et du Tchad avec la Libye.

Mais si l’approche et le contexte sont plus favorables, dans les faits rien n’est acquis. La date butoir pour le départ des forces étrangères était le 20 janvier. Les puissances qui ont investi dans le conflit libyen exercent maintenant des pressions sur le nouveau gouvernement. Le Maréchal Haftar pourrait fort bien continuer à défier les nouvelles autorités à Tripoli, voire à les ignorer. Fayez el-Sarraj n’est plus là mais le Président Erdogan a signifié au nouveau Président libyen, Mohamed el-Manfi, qu’il tient à préserver les accords signés par son prédécesseur dans les domaines énergétique et sécuritaire. Renoncera-t-il notamment à l’accord redessinant la frontière maritime internationale à son avantage, qui lui donnerait accès aux réserves massives de gaz découvertes au sud de Chypre ? Quelles que soient ces pressions, l’usage de la force sera en tout état de cause plus difficile désormais. 

Les Libyens semblaient avoir oublié un temps leur appartenance à un pays couvrant tout le territoire. Leur vie est confinée dans un cadre communautaire étroitement local et dépendante d’un ordre imposé par les milices. Ils savent qu’aucun des pays concernés par le conflit n’agira de manière désintéressée. Leur seule protection à l’égard des ambitions des uns et des autres est la poursuite de l’engagement de tous dans un cadre multilatéral sous l’égide de l’ONU. La mise en œuvre de l’accord nécessitera en effet une telle instance réunissant les différents pays sur la durée, leur rappelant leurs engagements et les obligeant à travailler avec les Libyens et avec le nouvel Envoyé spécial des Nations Unies, Ján Kubiš. Ce sera sans doute très long mais quelque chose a été mis sur les rails. 

 

Copyright : MAHMUD TURKIA / AFP

 

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