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Lettre du lac de Van – La grande tristesse des Kurdes après le référendum au Kurdistan irakien

BLOG - 15 Novembre 2017

La bataille de Kobané, de septembre 2014 à fin janvier 2015, a été un moment décisif pour le mouvement national et la conscience identitaire kurdes. Avant Kobané, il était encore possible d’envisager une poursuite du dialogue entre Ankara et les dirigeants du PKK (Parti des Travailleurs Kurdes, listé comme organisation terroriste par l’Union européenne et les États-Unis). Erdogan avait été, au début de son mandat, l’homme qui avait donné une chance sérieuse à une solution négociée avec le PKK en engageant des négociations secrètes avec ses dirigeants à Oslo dès 2009. Les Kurdes avaient commencé à obtenir des gains importants comme l’installation de stations de télévision, la diffusion de journaux ou la création d’écoles privées en langue kurde. Une "trêve" dans l’interminable guérilla dans les zones kurdes a été en place de juin 2012 à juin 2015

Une partie non négligeable de l’électorat kurde continue d’apporter ses suffrages à l’AKP (le parti de M. Erdogan) comme on l’a vu lors des derniers scrutins. C’est un des paradoxes de la situation : les Kurdes hostiles au PKK sont les "faiseurs de roi" dans la Turquie actuelle et M. Erdogan leur doit largement son maintien au pouvoir.

Longue, spectaculaire, intensément médiatisée, la bataille de Kobané, opposant des combattants kurdes principalement syriens à Daesh, a marqué la rupture totale entre Ankara et d’autres courants de la population kurde en Turquie. Le président Erdogan a réagi à Kobané en cherchant à rendre les choses le plus difficile possible pour les combattants kurdes du PYD (branche syrienne du PKK), en refusant en particulier qu’ils reçoivent de l’aide de leurs frères de Turquie et d’Irak. La bataille de Kobané a rappelé au monde la bravoure dont est capable ce peuple et dans des circonstances où il faisait barrage au terrorisme djihadiste. Il est vrai que les États-Unis et leurs alliés n’ont pas ménagé leur appui, notamment aérien et en équipements. Les Kurdes ont aussi bénéficié dans les médias du traitement bienveillant qu’entraîne en Occident leur cause et leur identité singulières (sécularisme, place des femmes etc.). Au même moment, des combattants arabes sunnites, avec une aide extérieure beaucoup plus limitée, contraignaient Daesh à se retirer d’Alep, dans une relative indifférence générale.

"C’est cette alliance entre les Occidentaux et les Kurdes en Irak et en Syrie qui a imposée depuis un ou deux ans l’idée que «l’heure des Kurdes était venue»"

Rétrospectivement, il apparaît que Kobané a enflammé l’imaginaire d’une partie significative de la jeunesse kurde et provoqué chez M. Erdoganune colère qu’il a ensuite "recyclée" à des fins politiques mais qui n’en était pas moins réelle. S’en est suivie une relance du conflit entre Ankara et le PKK, ce que l’on a appelé la "guerre des villes" (par opposition aux modes d’action habituels du PKK essentiellement en zones rurales), guerre sanglante et d’ailleurs perdue par l’organisation terroriste, enfin l’état actuel de blocage de toute perspective politique sans doute profitable aux extrémistes des deux bords.

Pendant ce temps, les Kurdes d’Irak, sous la direction du Président du gouvernement régional kurde, Massoud Barzani, menaient aussi le bon combat contre Daesh et consolidaient leurs positions vis-à-vis de Bagdad, malgré leurs habituelles dissensions internes, une situation politique dégradée dans la région autonome et l’aggravation des difficultés économiques.Le Kurdistan irakien restait en bons termes avec la Turquie, qui constituait sa soupape de sécurité économique. En Syrie, l’alliance nouée à Kobané entre les États-Unis et leurs alliés et le PYD s’approfondissait. Le PYD, fournissant à la coalition anti-Daesh les troupes au sol dont elle avait besoin, parfois appuyé par la Russie mais épisodiquement frappé par les avions russes, agrandissait son territoire à la grande fureur des Turcs, sans jamais rompre avec le régime de Bachar al-Assad.

Malgré les revers éprouvés par le PKK en Turquie, c’est cette alliance entre les Occidentaux et les Kurdes en Irak et en Syrie qui a imposée depuis un ou deux ans l’idée que "l’heure des Kurdes était venue". Beaucoup d’augures tenaient pour acquis ce constat ou plutôt ce mythe : "Daesh a éliminé les frontières et affaibli les États issus des accords Sykes-Picot et les Kurdes saisissent la chance qui est la leur de réaliser enfin leur destin national".

"Une solide alliance existe maintenant entre Ankara, Bagdad et Téhéran pour faire barrage aux ambitions kurdes"

Dans ce Proche-Orient si versatile, une toute autre image apparait aujourd’hui. Le référendum déclenché le 25 septembre de cette année dans le Kurdistan irakien par M. Barzani a bien massivement approuvé l’indépendance mais s’est aussitôt retourné contre les intérêts kurdes. Le Kurdistan irakien est maintenant l’objet d’un quasi embargo de Bagdad et de la Turquie. La ville de Kirkouk – "disputée" entre l’État irakien et les Kurdes d’Irak qui la considèrent comme leur "Jérusalem" (et qui contrôle les richesses pétrolières dont ils bénéficiaient ces dernières années) – est tombée en quelques jours entre les mains des forces de Bagdad, dont les milices chiites affiliées à l’Iran. La prise de Kirkouk a cruellement donné des peshmergas une idée moins flatteuse que leur légende et exposé en outre les divisions entre les différentes factions kurdes irakiennes (UPK des Talabani contre PDK des Barzani notamment). Plus grave, une solide alliance existe maintenant entre Ankara, Bagdad et Téhéran pour faire barrage aux ambitions kurdes.

En France, les chantres traditionnels de la cause kurde, M. Kouchner et M. Bernard Henri-Levy, crient à la trahison de la part des Occidentaux, qui utiliseraient l’alliance kurde lorsqu’ils en ont besoin et la répudieraient au premier obstacle. C’est un étrange procès : toutes les capitales occidentales, ainsi que les Nations Unies et d’autres ont demandé jusqu’au dernier moment à M. Barzani de différer un référendum dont les conséquences nuisibles pour la cause kurde étaient prévisibles. Les Américains sont allés jusqu’à offrir à M. Barzani et à Bagdad une formule qui aurait permis de sauver la face des uns et des autres. Dans certains cercles kurdes, et même si la solidarité est de mise en public, les langues se délient. On reconnaît que M. Barzani a agi pour des raisons essentiellement personnelles. Habitué depuis des années à un pouvoir de type féodal, il a été, dit-on, "mal conseillé par ses amis étrangers célèbres, et notamment les Français".

En fait, il faudra de longues années de négociations entre Erbil (capitale du Kurdistan irakien) et Bagdad pour réparer les torts causés par le référendum. Ce devrait être une raison supplémentaire pour les Occidentaux de s’investir davantage en Irak qu’ils ne l’avaient fait sous l’administration Obama.

"Les Kurdes syriens ou leurs chefs redoutent bien entendu une nouvelle "trahison""

Une question qui se pose après le référendum est de savoir quel sera son impact psychologique sur les Kurdes de Turquie et de Syrie. Il peut y avoir un "effet de dégrisement". La prudence, pour les leaders kurdes, serait de considérer que M. Ocalan le fondateur du PKK,  avait eu raison de se rallier en 2003 à l’option d’une autonomie maximale au sein des États existants, loin de tout grand dessein "pan-kurde". Mais on peut craindre que le référendum du 25 septembre, autre "moment décisif" sans doute pour la conscience kurde, ait un effet exactement inverse, qui serait de renforcer le camp des partisans de la violence, en Turquie notamment, selon l’argument : "voyez ce qui se passe lorsque l’on privilégie la voie politique". C’est là un scénario d’autant plus vraisemblable que M. Erdogan s’est lui-même enfermé dans une alliance avec le parti nationaliste, le plus hostile à toute forme d’émancipation kurde. 

En Syrie, l’après référendum pourrait renforcer la méfiance des cadres du PYD à l’égard des alliés occidentaux – et donc donner plus d’attractivité à l’option d’un compromis avec le régime d’Assad sous protection de la Russie (même si celle-ci n’a pas eu sur le référendum au Kurdistan irakien une attitude différente de celle des Occidentaux). Car désormais, un autre "moment décisif" pourrait intervenir pour les Kurdes après la chute du califat de Daesh en Syrie, qui va amener les Américains et leurs alliés à réexaminer leurs options. Les Kurdes syriens ou leurs chefs redoutent bien entendu une nouvelle "trahison", c’est-à-dire que les Américains se retirent en les laissant à découvert ou règlent le sort de leurs alliés locaux dans le cadre d’un grand deal avec la Russie.

Quelle pourrait être l’alternative ? On suggérera ici que l’objectif des Occidentaux devrait être d’offrir aux Kurdes syriens, et donc en pratique au PYD, un pacte politico-militaire : garantie durable de leur protection et soutien à leurs droits dans la Syrie du futur, en échange d’assurances (vérifiables) de leur part qu’ils ne constitueront pas une base arrière pour les actions du PKK en Turquie. Nous serions alors en meilleure position pour demander à Ankara des assurances comparables de non-agression à l’égard des Kurdes syriens. Le résultat à atteindre serait une relation entre la Turquie et les Kurdes de Syrie comparable à celle qui existait entre Ankara et le Kurdistan irakien avant le référendum. C’est une proposition ambitieuse : il sera très difficile de recréer un minimum de confiance avec le président turc sur le sujet, la direction du PKK fera tout pour empêcher l’autonomisation de sa branche syrienne, et surtout cette proposition suppose que les Occidentaux soient capables d’une vraie stratégie.

 

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