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L’espace au printemps 2021

BLOG - 29 Avril 2021

Le vendredi 23 avril, Thomas Pesquet s’envolait aux côtés de trois astronautes pour rejoindre la Station spatiale internationale dans le cadre d’une mission de six mois. Ce nouvel épisode dans une actualité spatiale en constante évolution illustre plus largement les enjeux et appelle à faire le point sur la situation. Arthur Sauzay, conseiller de l’Institut Montaigne pour les questions spatiales, revient sur trois phénomènes majeurs qui transforment le secteur.

L’accélération de plus en plus visible du "New Space"

Le premier axe montrant le dynamisme de l’actualité spatiale est le New Space. Bien que le concept soit désormais couramment utilisé, il reste difficile à saisir et à définir. Le New Space traduit le phénomène par lequel le secteur privé passe de simple fournisseur à un nouveau rôle de promoteur d’idées, porté par des ambitions et des méthodes nouvelles. Ses nouvelles figures de proue sont bien connues, comme Elon Musk, à l’origine de SpaceX, et Jeff Bezos, créateur de Blue Origin et par ailleurs fondateur d’Amazon.

Les avancées du New Space se matérialisent par deux concrétisations majeures. 

Au niveau des fusées tout d’abord, aspect le plus visible pour le grand public. La "réutilisation" des fusées est devenue réalité, en permettant de s’en servir plusieurs fois et non une seule comme c’était la norme jusqu’à récemment. Avec à la clef une réduction substantielle des coûts et une augmentation des cadences de tirs. Cette avancée transforme le spatial, non seulement aux États-Unis, mais aussi en Chine, en Europe et ailleurs. Elle va continuer à le transformer avec l’arrivée dans les prochaines années de nouveaux lanceurs lourds réutilisables, tels que le "Starship" d’Elon Musk. Celui-ci sera deux fois plus lourd, et plus grand, que la fusée ayant emmené Neil Armstrong et son équipage sur la lune, détentrice actuelle de tous les records. Le programme, en cours de développement sur la côte sud du Texas, pourrait dans les dix ans qui viennent profondément changer l’accès de l’humanité à l’espace.

La deuxième concrétisation du New Space est le déploiement de constellations de satellites, qui regroupe des centaines, voire des milliers, de satellites. En matière de connectivité, elles permettront de fournir un service internet partout dans le monde, avec un débit et une latence comparables à la fibre. Parmi les projets connus on retrouve par exemple Starlink d’Elon Musk et Kuiper de Jeff Bezos, mais aussi Oneweb, une société regroupant aujourd’hui notamment le gouvernement britannique, un opérateur indien de télécommunications et désormais l’opérateur français Eutelsat qui vient d’en acquérir 24 %. 

Par son potentiel d’innovation et d’attraction des talents et de capitaux, le New Space est en train de modifier profondément les méthodes. 

Ces constellations comportent des inconnues quant à leur rentabilité future et aux risques de congestion de l’orbite : elles ont cependant le potentiel d’ouvrir de nouveaux usages que l’on n’imagine pas encore mais qui pourraient jouer un rôle majeur pour le développement de l’internet de objets, des voitures et avions autonomes, ou encore pour servir de nouveaux publics en internet haut débit, y compris à terme dans les pays en développement.

Bien sûr, le New Space représente encore une part minoritaire du capital investi dans le spatial, les États restant largement majoritaires. Mais de par son potentiel d’innovation et d’attraction des talents et de capitaux nouveaux, il est en train de modifier profondément les méthodes. Le New Space transforme la géopolitique du domaine spatial. 


La compétition sino-américaine s’intensifie dans l’espace

Longtemps dominé par la rivalité entre l’Union Soviétique et les États-Unis, le spatial est caractérisé par la rivalité croissante, quoiqu’encore assez discrète, entre la Chine et les États-Unis

Cette rivalité s'observe d’abord sur les terrains du prestige et du soft power. Sur la lune, la Chine a pris les devants ces dernières années (se posant par exemple sur sa face cachée de notre satellite en 2019). Les États-Unis comptent bien réagir, comme en atteste le contrat de 2,9 milliards de dollars attribué à Elon Musk pour développer un atterrisseur lunaire dans le cadre du programme Artemis de retour vers la lune. Ce programme, initié par le Président Trump, a d’ailleurs été confirmé par son successeur, Joe Biden. 


La logique est similaire pour Mars : les États-Unis restent la puissance dominante, comme en témoigne l'arrivée très médiatisée du Rover Perseverance et plus récemment le décollage du premier vol motorisé avec l’hélicoptère Ingenuity. Toutefois, la Chine est bien présente et elle va tenter prochainement de poser son propre atterrisseur. 

En orbite terrestre, alors que l’ISS où séjourne Thomas Pesquet devrait prendre sa retraite dans les prochaines années au profit d’une nouvelle station autour de la lune (le "Gateway"), la Chine prend les devants puisqu’elle va dans tous prochains jours commencer l’assemblage en orbite de sa propre station spatiale. Exclue de l’ISS par les États-Unis, elle a décidé de lancer son propre projet et invite à participer l’ensemble des États, y compris ceux qui n’ont pas d'activités spatiales, renforçant ainsi son prestige. 



Mais au-delà du soft power, la confrontation sino-américaine se traduit par des réalignements géopolitiques.
 

S’agissant des constellations, la lutte va s’intensifier. La Chine, craignant que les États-Unis l’occupation massive de l’orbite terrestre, a confirmé l’envoi de sa propre constellation. Ceci n’est pas sans poser de questions pressantes quant au risque de collision et à la nécessité d’une véritable coordination internationale. 

Le spatial est caractérisé par la rivalité croissante entre la Chine et les États-Unis.

Au-delà, les enjeux vont désormais au-delà de l’orbite terrestre puisque la domination de ce que l’on appelle "l’espace cislunaire" est également en jeu. Cet espace, théorisé notamment par les responsables spatiaux chinois, concerne l’espace entre l'orbite terrestre et la surface de la lune où transiteront navettes et satellites entre les deux corps célestes. 

Enfin à plus court terme, la confrontation sino-américaine entraîne un réalignement des autres puissances spatiales. En particulier la Russie, présente dans l’ISS mais qui peine à rester dans la course, a récemment fait le choix de s’aligner avec la Chine, comme en témoigne l’accord signé entre Pékin et Moscou pour le développement d’une base lunaire. 


Le difficile positionnement de l'Europe et de le France

Face au réalignement des principales puissances spatiales, l’Europe doit trouver un nouvel équilibre. 

La stratégie spatiale européenne se caractérise historiquement par une très forte coopération avec les autres nations spatiales. Du fait des rivalités grandissantes entre Washington et Pékin, il est à craindre que l’UE se voit sommée de choisir. Ainsi, les US ont récemment proposé à leurs partenaires de signer les accords Artemis visant à instaurer de nouvelles règles pour les missions lunaires. Malgré les vives critiques de la Russie et de la Chine, certains États européens ont tout de même signé le projet.

Il serait a minima préférable que l’Europe se coordonne avant de se positionner sur de tels sujets, particulièrement sensibles pour l’avenir de la conquête spatiale. À cet égard, les deux institutions impliquées dans le spatial que sont l’Union européenne et l’Agence Spatiale européenne doivent impérativement trouver une coordination nouvelle dans les prochains mois. L’arrivée de Thierry Breton, commissaire européen, à la tête d’une direction défense et espace (DEFIS) et celle de l’autrichien Josef Aschbacher à la tête de l’Agence Spatial Européenne, ouvre une perspective encourageante.

Plus généralement, l’Europe doit préserver sa position d’équilibre entre les puissances afin de pouvoir faire la promotion de ses valeurs, notamment celles du maintien de la paix, de sécurité collective et du multilatéralisme. 

 
 
De son côté, enfin, la politique spatiale française se trouve elle aussi sommée de se réinventer. Le contexte est propice aux changements. Ainsi, dans la dernière année, la politique spatiale est passée de la tutelle du ministère de l’Enseignement et de la Recherche à celle du ministère de l'Économie et des Finances : ceci traduit une prise en compte plus forte des réalités du New Space et notamment des enjeux économiques. 

De même, la présidence du Centre national d'études spatiales (CNES) vient de changer avec la nomination de Philippe Baptiste, passé notamment par le privé et le CNRS, et n’ayant donc pas de longues années derrière lui dans le spatial. Le choix de ce profil est intéressant et cohérent avec l’évolution de ce domaine, caractérisé par un abaissement des frontières entre un secteur spatial parfois perçu trop centré sur lui-même et le reste de l’économie. 

Ces trois évolutions sont ainsi autant de défis pour la France et l’Europe, comme le soulignait par ailleurs l’Institut Montaigne dans la note Espace : le réveil de l’Europe (février 2020). 

L’année 2021, avec notamment le renouvellement des responsables du spatial européen, est l’occasion de se relancer, dans un contexte de sortie progressive de crise sanitaire. De même, la perspective des élections allemandes puis françaises devrait permettre de mettre dans le débat la question de nos ambitions dans un secteur toujours plus stratégique et essentiel pour l’économie de demain. 

 

Copyright : JOE RAEDLE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AF

 

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