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Le trumpisme menace-t-il les ambitions de Biden ?

Trois questions à Maya Kandel

INTERVIEW - 18 Février 2021

Le 13 février 2021, Donald Trump a été une seconde fois acquitté à l’issue de son procès en destitution. Si cette décision souligne l’emprise de Trump sur le parti républicain, qui en quatre ans est devenu plus extrême, complotiste et anti-démocratique, la tenue du procès a également confirmé les divisions qui règnent au sein du parti républicain. Quel avenir pour le trumpisme et le parti républicain ? Quelles implications pour l’administration Biden ? Maya Kandel, historienne et spécialiste de la politique étrangère américaine, répond à nos questions. 

Comment interpréter le verdict du second procès en destitution de Donald Trump, qui s’est conclu le 13 février ?

Le résultat était attendu et souligne une nouvelle fois l’emprise que Donald Trump conserve sur le parti républicain. Les sénateurs ont contesté le procès sur le principe (Trump n’étant plus au pouvoir) davantage que sur le fond, c’est-à-dire son rôle dans le déroulement des événements ayant mené à l’assaut du Capitole. Sur ce point, le procès aura eu le mérite, avant une probable commission d’enquête parlementaire, d’établir la réalité des faits du 6 janvier (voir par exemple cette courte vidéo). 

Sur le fond, la dynamique est similaire à ce que l’on a observé depuis l’investiture de Trump en 2016 puis pendant les quatre ans de sa présidence : des élus républicains qui rejettent l’homme (en off) mais s’en accommodent car ils adhèrent aux idées et, surtout, partagent les mêmes électeurs. On soulignera tout de même qu’il s’agit du vote de destitution le plus bipartisan de l’histoire américaine : sept républicains ont voté avec les démocrates, pour un score final de 57 voix contre 43. Mais parmi les sept, deux prennent leur retraite à l’issue de leur mandat, et les autres n’ont pas de campagne avant 2026, une éternité en politique. La seule à avoir réellement pris un risque politique est Lisa Murkowski, qui est coutumière du fait. Le trumpisme, défini comme la rencontre entre un socle électoral et les politiques menées par Trump, définit bien le parti républicain contemporain. 

On soulignera qu’il s’agit du vote de destitution le plus bipartisan de l’histoire américaine : sept républicains ont voté avec les démocrates.

Une majorité d’élus républicains aurait souhaité conserver le trumpisme tout en tournant la page de Trump, mais la popularité de ce dernier auprès des électeurs républicains - de 81 % -, ainsi que la mainmise du clan Trump sur l’appareil du parti républicain à tous les échelons, les a dissuadés de prendre ce risque. Cette dynamique a été illustrée de manière éclatante une semaine plus tôt à la Chambre, lorsque le groupe républicain a dû se positionner sur Liz Cheney et Marjorie Taylor Greene, deux élues républicaines représentant les deux ailes du parti républicain actuel.

Liz Cheney, numéro trois du leadership à la Chambre, avait condamné Trump pour son rôle dans le "grand mensonge" (Big Lie) sur le résultat de la présidentielle et dans l’incitation à l’insurrection ; tandis que Marjorie Taylor Greene, figure de proue des nouveaux "bébés Trump", adepte de QAnon et d’autres théories complotistes, relayait des appels au meurtre contre des élus du Congrès sur les réseaux sociaux. Or, si le groupe républicain a voté aux deux-tiers pour soutenir Cheney lors d’un vote secret, il a également voté le lendemain contre l’exclusion de Greene de deux commissions dans un vote public. Seuls trois élus ont voté pour l’exclure, dont Adam Kinzinger, l’un des républicains qui avait aussi voté la destitution de Trump. Seul républicain à s’être engagé ouvertement dans une croisade pour détourner son parti de Trump, il est aujourd’hui bien seul, ostracisé par ses pairs, critiqué par ses électeurs, et même déshérité par sa famille. 

L’impératif pour le parti républicain demeure de maintenir l’unité et donc la coexistence de ses deux ailes, l’une "modérée", l’autre extrémiste, comme c’est le cas depuis 40 ans. La différence en 2021, après quatre ans de présidence Trump, est que l’aile extrémiste est devenue plus extrême, complotiste et anti-démocratique, et surtout qu’elle est désormais dominante. Comme Marjorie Taylor Greene a conclu le 7 février, "le parti lui appartient". En l’acquittant une seconde fois, les républicains du Congrès laissent donc ouverte la possibilité de son retour en 2024, et d’après les sondages, 53 % des sympathisants républicains voteraient pour Trump aux primaires, les autres prétendants recueillant 5 % ou 6 %, et Pence 12 % d’intentions de vote. 

Au-delà, ce deuxième procès de Trump aura des conséquences sur le poids et le rôle du Congrès, d’autant plus qu’il s’agissait cette fois d’une attaque physique contre le Congrès et les élus (et souvent leur famille, traditionnellement invitée pour ce vote symbolique du transfert du pouvoir), encouragée par le président au nom d’un mensonge contestant les élections. Ce deuxième acquittement entérine l’affaiblissement de la procédure d’impeachment et donc du contrôle de la présidence par le Congrès. C’est une autre illustration de la crise institutionnelle que traverse l’Amérique, un nouveau symbole de l’incapacité de ses institutions à fonctionner en accord avec l’esprit de la Constitution à l’âge du tribalisme politique et alors que les partis ont évolué vers un fonctionnement "à l’européenne", avec une discipline partisane et une direction nationale, ce qui n’était pas le cas pendant la majeure partie du XXe siècle. 

Quels enjeux se posent aujourd’hui au parti républicain, qui est fortement divisé ? 

Le refus de sanctionner le grand mensonge sur les élections illustre la nouvelle fracture au sein du parti républicain, entre ceux qui acceptent la réalité et ceux qui la refusent. Ce refus laissera des traces et est porteur de dangers dans une démocratie affaiblie, avec une part importante de l’électorat - et en particulier les deux-tiers des sympathisants républicains - qui considère Biden comme illégitime. 

La différence en 2021, après quatre ans de présidence Trump, est que l’aile extrémiste est devenue plus extrême, complotiste et anti-démocratique, et surtout qu’elle est désormais dominante.

La radicalisation du parti républicain, qui se poursuit depuis quatre décennies, a pris un tour ouvertement anti-démocratique le 6 janvier, illustrant aussi les liens toujours plus étroits unissant certains leaders républicains aux milices d’extrême-droite. Ces milices ont également connu une double évolution inquiétante cette dernière décennie, en recrutant en masse auprès de militaires de retour des guerres d’Irak et Afghanistan, et en embrassant le culte de Trump contre leur ADN foncièrement anti-statiste, au point d’apparaître parfois comme une "armée privée du parti républicain". On l’a vu dans le Michigan, où le leader républicain local est apparu aux côtés des miliciens (arrêtés depuis par le FBI) qui voulaient enlever la gouverneure de l’État ; ou en Géorgie, où certains assuraient le service d’ordre des rendez-vous de Marjorie Taylor Greene. Cette radicalisation se nourrit de tendances paranoïaques anciennes, suralimentées par tout un écosystème médiatique, de Fox News aux talk-shows radiophoniques, désormais complété de nouvelles chaînes comme OAN et Newsmax, qui ne font plus d’information mais servent le culte de la personnalité trumpien.

Cette vision paranoïaque de la réalité nourrit et légitime les tentatives, là aussi anciennes côté républicain mais encore plus nombreuses, pour réduire l’accès au vote : ainsi, plus de 33 États ont déjà déposé depuis début 2021 des projets pour limiter l’accès au vote par de nouvelles exigences qui visent les minorités. Les États concernés ne relèvent pas du hasard : Arizona, Pennsylvanie et Géorgie sont en tête de cette offensive ; Texas, Caroline du Sud ne sont pas en reste.

Pour le parti républicain, et notamment le sénateur McConnell, qui est désormais le républicain le plus puissant de Washington, l’enjeu principal est de reprendre la majorité au Sénat en 2022 (un siège suffirait).

La radicalisation se nourrit de tendances paranoïaques anciennes, suralimentées par tout un écosystème médiatique, [...] qui ne fait plus d’information mais sert le culte de la personnalité trumpien.

Le défi est de maintenir l’unité du parti et surtout d’éviter une réédition des élections de 2010, où la vague Tea Party avait permis aux républicains de remporter la Chambre, mais où plusieurs candidats trop extrêmes leur avaient fait perdre le Sénat. Les découpages des circonscriptions font qu’à la Chambre, l’issue se joue souvent aux primaires. Or, si les candidats les plus extrêmes l’emportent souvent dans de petites circonscriptions acquises aux républicains - les extrêmes et la base étant plus mobilisées -, cette dynamique peut être défavorable au niveau des États, en particulier dans les États dits "violets" (entre rouge et bleu), où les tendances démographiques ont fait évoluer la population, notamment autour des centres urbains.

C’est ce qu’on a observé en 2020 dans des États comme la Géorgie ou l’Arizona, et qui pourrait se dessiner même au Texas si les obstacles au vote n’étaient pas si nombreux et taillés pour pénaliser les électeurs démocrates. L’autre enjeu majeur est celui du financement du parti, car pour certains donateurs, l’assaut du Capitole a franchi une ligne rouge. La répudiation virulente de Trump par McConnell, alors qu’il venait de voter son acquittement, illustre cette inquiétude. 

Quelles implications cela peut-il avoir pour l’administration Biden et sa capacité à mener sa politique ?

C’est toute la question, comme le montrent les leçons opposées tirées par Trump et Biden de l’exercice, le premier évoquant un nouveau souffle, le second la fin d’un sombre chapitre.

L’objectif suprême de McConnell et des élus étant de maintenir l’unité du parti, on peut s’attendre à une opposition et une obstruction tout azimut au Congrès, de toute façon coutumière du leader républicain du Sénat - et qui présente l’avantage de pouvoir unir les deux ailes contre un "ennemi" commun. Certains nouveaux élus voulaient d’ailleurs entamer leur carrière législative par une procédure de destitution de Biden. Cela augure mal des possibilités d’accord bipartisan.

Si les démocrates lisent ainsi la réalité politique, le procès pourrait les libérer de la recherche d’unité et de consensus : d’ailleurs nombreux sont ceux qui voient la fin de la "flibuste" comme la prochaine étape politique. Pour mémoire, le filibuster est une règle du Sénat qui établit dans les faits la majorité à 60 voix pour le vote d’une loi (on ne compte plus le nombre de lois, du climat au contrôle des armes à feu, qui auraient été votées depuis longtemps sans cela). La plus longue "flibuste" de l’histoire américaine a été menée par le sénateur de Virginie Strom Thurmond en 1957 pour empêcher le passage de la loi sur les droits civiques. La suppression de cette règle, qui peut se faire par un vote à la majorité du Sénat, faciliterait donc le passage de l’ambitieux agenda intérieur de Biden. 

L’hypothèse d’un nouveau parti MAGA ("Make America Great Again") créé par Trump est peu crédible, et il n’y aurait guère d’intérêt, d’autant qu’il a la main sur les finances, notamment grâce aux 255 millions de dollars récoltés après le 3 novembre, sous prétexte de financer l’effort de contestation d’une élection "truquée" (et qui pour l’essentiel n’ont pas été dépensés). En l’absence de scission, quelques défections suffiraient cependant à modifier l’équilibre partisan, particulièrement au Sénat, mais également à la Chambre. 

Au-delà, les effets les plus inquiétants concernent la paix civile aux États-Unis. Une étude de l’American Enterprise Institute publiée début février montrait des évolutions de plus en plus préoccupantes côté républicain : 79 % des républicains pensent que le système politique est dirigé contre eux, 55 % sont prêts à prendre les armes pour défendre par la force "l’American way of life" traditionnel ; un tiers croit à QAnon. Une autre étude de l’Université Vanderbilt donnait des résultats similaires en 2020, avec 51 % des républicains considérant la violence politique justifiée pour "défendre leurs valeurs".

L’hypothèse d’un nouveau parti MAGA ("Make America Great Again") créé par Trump est peu crédible.

Par ailleurs, les spécialistes estiment les suprémacistes blancs armés, membres de milices et enclins à la violence, à environ 75 000 à 100 000 personnes. 20 % des républicains ont en outre applaudi l’insurrection du 6 janvier (contre 8 % à 10 % pour la population générale). Autre conclusion, peu surprenante, de l’étude de l’AEI : les électeurs les plus enclins à justifier la violence politique et à soutenir des propositions anti-démocratiques sont les plus représentatifs du socle électoral trumpiste, dont le marqueur le plus déterminant est l’hostilité aux évolutions démographiques et culturelles de l’Amérique contemporaine. 

Tous ces signes témoignent à nouveau de la profonde crise du politique et de la démocratie aux États-Unis, comme le démontrent l’appétence de l’électorat pour un "tiers parti", qui n’a jamais été aussi élevée, ou encore les appels à réformer le mode de scrutin, comme ailleurs, pour améliorer la représentativité. On retombe alors sur le problème du Collège électoral, et du statut sacro-saint de la Constitution américaine, et la difficulté à la réformer, d’autant plus que ces enjeux sont existentiels pour un parti républicain trumpiste au socle électoral déclinant.

 

Copyright : GEORGE FREY / AFP

 

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