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Le sommet de l’OTAN à Londres – beaucoup de bruit pour rien, vraiment ?

BLOG - 9 Décembre 2019

Qui allait dévorer qui ? Le Président Trump allait-il porter un nouveau coup fatal à l’Alliance Atlantique en avalant les Européens ? Erdogan et Macron allaient-ils s’entredéchirer, comme le laissaient présager des échanges musclés dans les jours précédents ? Le Président français avait au préalable fait monter la température, grâce notamment à son interview dans l’hebdomadaire britannique The Economist du 9 novembre. Se retrouverait-il, à Londres, complètement isolé et contraint de mettre de l’eau dans son vin, voire de renoncer à ce que s’ouvre enfin un vrai débat sur la sécurité européenne à l’heure de Trump, de la Chine et du terrorisme ?

Règlement de compte à O.K. Corral

La célébration du 70e anniversaire de l’OTAN a bien revêtu comme prévu quelques aspects "règlement de compte à O.K. Corral". Le shérif de service, Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’organisation, opiniâtre autant que digne et raisonnable, a su toutefois limiter les dégâts. Aidé par la bureaucratie américaine, il a beaucoup contribué à convaincre Donald Trump que l’OTAN avait changé, qu’elle s’adaptait et surtout que les Européens avaient considérablement augmenté leurs efforts de défense depuis deux ans. L’alchimie propre au couple Macron-Trump n’a par ailleurs pas manqué de jouer. L’homme de la Maison Blanche n’a sans doute pas apprécié d’avoir trouvé en Macron un critique encore plus brutal de l’Alliance que lui-même. Il a morigéné le Président français sur ses propos à The Economist comme on tance un enfant ("unrespectful", "nasty"). S’il s’est montré à Londres un partisan convaincu de l’Alliance – oubliant qu’il y a quelques mois encore, il jugeait celle-ci "obsolète" - c’est probablement aussi par esprit de contradiction à l’égard de son collègue français. Quoi qu’il en soit, quel soulagement pour les autres participants au sommet !

D’un autre côté, la conférence de presse conjointe d’Emmanuel Macron et de Donald Trump, moment le plus spectaculaire de l’exercice, a mis en relief une fois de plus certaines affinités entre les deux dirigeants. Comme à Biarritz, le rendez-vous des deux hommes a précédé le sommet. La tension était cette fois palpable entre l’Américain et le Français. Au cours de quarante minutes d’échanges vigoureux, la plupart du temps en anglais, on ne sait trop ce qui dominait d’une volonté manifeste de Trump d’affirmer son autorité sur son cadet ou d’une sympathie sous-jacente entre deux bêtes politiques. À un moment, Donald Trump revient sur son reproche aux Européens de refuser de faire rentrer leurs nationaux jihadistes aux mains des Kurdes syriens : "Ne voulez-vous pas de mes jolis jihadistes ?" ironise Trump. Macron rétorque "soyons sérieux" et fait valoir que les jihadistes européens ne constituent qu’un phénomène marginal par rapport au vrai problème que constitue la résilience de Daesh (note : que Trump tend à ignorer). De bout en bout de la conférence de presse, et d’ailleurs tout au long du sommet, le président français a remarquablement "assumé" son "wake up call" de The Economist. Il a tenu sa ligne : "nous ne sommes pas là pour parler uniquement de dépenses militaires mais de grande stratégie".

On ne sait trop ce qui dominait d’une volonté manifeste de Trump d’affirmer son autorité sur son cadet ou d’une sympathie sous-jacente entre deux bêtes politiques.

Au cours de cette conférence de presse conjointe avec Trump, le sort du Nord-Est syrien est apparu comme un point de contentieux persistant entre Paris et Washington. De même, le Président américain a continué de se montrer compréhensif avec Erdogan, alors que Macron martèle ses deux griefs à l’encontre du président turc : la divergence sur la définition du terrorisme, l’achat des S 400 russes. D’autres dossiers que ceux de défense – la taxe sur les GAFA notamment – ont fait surface, sans concession du côté français.

Sur trois sujets majeurs, Trump et Macron ont semblé partager la même approche, à savoir la nécessité d’un effort accru de défense de la part des Européens, celle aussi de redéfinir les missions de l’OTAN en direction du terrorisme et enfin la relation "à repenser" avec la Russie. Sur le premier de ces trois sujets, le Français cherche à concilier esprit atlantique et autonomie stratégique européenne en faisant valoir que cette dernière doit pouvoir constituer le "pilier européen de l’alliance".

L’autre grand fauve, Recep Tayyip Erdogan, est resté plus discret. Il a renoncé à bloquer les plans de défense de la Pologne et des États baltes, qu’il tenait en otage pour obtenir la reconnaissance du caractère terroriste de la branche syrienne du PKK. Il doit se contenter sur ce point, dans le communiqué final, d’une formule qu’il sera le seul à interpréter comme allant vaguement dans son sens. Sur les instances de M. Johnson, il a accepté de rencontrer au 10 Downing Street, Angela Merkel, Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique. Cette rencontre doit marquer, sont-ils convenus, le début d’un processus "E3+Turquie", évidemment très souhaitable.

Deux lectures pour un sommet

Ainsi, au total, la fête n’a pas tourné au drame. La famille n’a pas éclaté. Beaucoup de bruit pour rien ? C’est une interprétation possible. Donald Trump a souscrit au communiqué du sommet qui, entre autres, réitère l’engagement de défense collective inscrit dans l’article 5 de la Charte et mentionne les "actions agressives" de la Russie. D’autres éléments plus novateurs du communiqué – la mention des nouveaux défis technologiques, la référence à l’espace comme nouvelle dimension des conflits et surtout la prise en compte de la puissance montante de la Chine – peuvent être perçus comme des signes de vitalité de l’organisation et un gage que l’Amérique, malgré son recentrage stratégique vers l’Asie, continuera à trouver un intérêt dans le lien avec la vieille Europe.

Des grandes idées du Président français, il reste assez peu de choses dans le communiqué final. Emmanuel Macron avait proposé la constitution d’un groupe de sages pour procéder à une révision stratégique des finalités de l’OTAN. Un mécanisme de ce type figure bien dans le communiqué final mais sous une forme atténuée, laissant présager une ferme intention de la part des conservateurs dans l’Alliance de contrôler l’exercice, et probablement de le banaliser, sur fond de paysage politique européen peu propice aux percées stratégiques (Allemagne, Royaume-Uni). D’ailleurs, au moment même où les leaders de l’OTAN étaient réunis, on apprenait que la présidence finlandaise de l’UE proposait une réduction de moitié de la dotation du Fonds Européen de Défense – exemple flagrant des limites de la pédagogique française sur "l’autonomie stratégique".

Une lecture plus positive des résultats de ce sommet ne doit cependant pas être écartée. "Le chat est sorti de sa boîte" a tweeté notre ambassadrice auprès de l’OTAN, voulant dire par là qu’il se sera pas si évident de refermer la discussion ouverte par Emmanuel Macron. Un représentant au-dessus de tout soupçon de l’establishment atlantiste, l’ancien ambassadeur de Sa Majesté Peter Rickett, soutient dans le Financial Timesqu’Emmanuel Macron a eu raison de "bousculer le pot de fleur" (reprenant une expression du Général de Gaulle). À Londres même, les propos de la Chancelière Merkel ou du Président polonais ont montré des signes d’ouverture. On avancera que quatre facteurs pourraient dans les prochains mois favoriser une prise de conscience et donc le développement d’un vrai débat intra-européen et transatlantique.

  • "La menace Trump" : si les participants au sommet ont été soulagés du ton exceptionnellement positif du Président américain, ils ont pu noter aussi que celui-ci n’a pas abandonné sa rengaine sur les dépenses militaires supplémentaires qu’il attend des Européens. Il a même menacé ceux-ci – cela vise en priorité l’Allemagne – de sanctions commerciales s’ils n’atteignaient pas l’objectif de 2 % de leur PIB consacrés à la défense.

Autrement dit, l’une des raisons invoquées par le Président français pour refonder la défense européenne – l’approche transactionnelle américaine se substituant à l’engagement inconditionnel de jadis – va rester d’actualité pour l’avenir prévisible ;

  • Le jeu français : l’interview à The Economist prenait à rebrousse-poil à peu près tous nos partenaires. Dans sa conférence de presse à l’issue du sommet de Londres, Emmanuel Macron s’est livré au contraire à un exercice très maîtrisé, notant que l’amélioration du dialogue avec Moscou était conditionnée par une "précondition" ( l’Ukraine) et affirmant sa volonté de tenir compte des intérêts de sécurité des pays d’Europe centrale et nordique. Il a marqué un point vis-à-vis de ceux-ci en proposant un rôle européen dans la négociation d’un nouvel accord FNI (missiles de portée moyenne emportant des armes nucléaires) et en observant que les États d’Europe centrale étaient directement sous la menace des missiles russes Iskander ;

Une préoccupation centrale d’Emmanuel Macron qui est de nature à la fois à inquiéter nos partenaires et à légitimer sa démarche, est notre engagement au Sahel, payé du prix du sang de nos soldats : sans indiquer si cela concernait l’OTAN ou non, le Président a fait état sans ambiguïté de sa volonté de partager le fardeau ;

M. Poutine occupe en quelque sorte la place du mort dans la partie de bridge qui s’engage.

  • Le facteur russe : M. Poutine occupe en quelque sorte la place du mort dans la partie de bridge qui s’engage. Ce qui est en général considéré comme une faiblesse de la position de M. Macron ne peut-elle se retourner en sa faveur ? Si, en effet, la Russie consent un certain nombre de gestes (Donbass, arm’s control), elle crédibilise la démarche du Président français ; si ce n’est pas le cas, elle donne des arguments à ceux qui voient dans son comportement une menace continuant à justifier les défenses occidentales ;
     
  • La question turque : c’est peut-être celle qui a le moins progressé au sommet de Londres. Elle va peser sur la suite des discussions. Lord Rickett, dans l’article précité, observe qu’une alliance peut survivre en l’absence d’une menace identifiée, à condition de se structurer autour de valeurs partagées : c’est le problème que pose la Turquie actuelle, même si personne ne peut souhaiter son départ de l’Alliance. Ce problème risque de se doubler dans les prochains mois d’un désaccord entre les Européens et la Maison Blanche sur la manière de traiter M. Erdogan.

Le premier Président français à prendre l’OTAN au sérieux depuis de Gaulle

Offrons en conclusion un argument à la vieille garde atlantiste méfiante à s’engager dans le débat que le Président français veut déclencher : en homme de sa génération, Emmanuel Macron n’éprouve vraisemblablement pas d’attachement particulier à l’égard de l’Alliance Atlantique, mais il la considère sans a priori idéologique ; il appréhende celle-ci comme une pièce parmi d’autres d’un puzzle à réussir pour établir ce qui le motive par-dessus tout, la souveraineté de l’Europe dans un monde où celle-ci est battue en brèche de toutes parts ; pour cette raison, et comme le montrent ses actes et ses propos, Emmanuel Macron est peut-être le premier Président de la Ve République depuis de Gaulle à prendre l’OTAN vraiment au sérieux.

 

 

Copyright : PETER NICHOLLS / AFP / POOL

 

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