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Emmanuel Macron – "l’Europe au bord d’un précipice"

BLOG - 20 Novembre 2019

On a pu dire de l’interview d’Emmanuel Macron publiée par le magazine britannique The Economist le 9 novembre qu’elle constituait l’équivalent d’un "tweet du Président Trump". À vrai dire, par la hauteur de vue du propos, la volonté de regarder les choses en face et de se projeter dans l’avenir, et aussi par l’ampleur des réactions (généralement indignées !), c’est plutôt - du moins pour ceux qui ont connu cette époque – à une conférence du premier des présidents de la Ve République que fait penser cette prise de parole. N’est ce pas un signe des temps que ce soit dans les pages d’un organe de presse anglo-saxon que les citoyens français découvrent désormais les grandes idées stratégiques de leur chef d’État ?

Le langage employé dans cet entretien est incroyablement direct. Comme le conseille l’excellente correspondante de The Economist à Paris, Sophie Pedder, il faut lire – et relire – le transcript de l’ensemble de l’interview. On y trouve un orateur qui prend certaines précautions rhétoriques ("je ne fais la leçon à personne"), mais surtout un dirigeant qui exprime presqu'au débotté, avec une grande franchise, une vision décapante, un homme animé de sentiments forts, malgré sa volonté d’apparaître comme décrivant de manière clinique la situation qu’il observe. Il convient aussi de se souvenir que l’interview a eu lieu le 21 octobre, au lendemain du feu vert donné par Trump à l’offensive turque contre les Kurdes du Nord-Est syrien. Quels principaux messages peut-on en retenir ?

L’outrage fait à l’OTAN

Chez les commentateurs anglo-saxons et européens, ce sont les propos sur l’OTAN qui ont le plus frappé les esprits. Le président de la République est visiblement sous le choc de la pantalonnade américaine dans le Nord-Est de la Syrie, dans laquelle il voit (même s’il ne le dit pas explicitement) une sorte de réplique à "l’effondrement stratégique" (ce sont ses termes) qu’a constitué la non-réponse d’Obama aux frappes chimiques syriennes en août 2013. Pour Emmanuel Macron, "l’OTAN est en état de mort cérébrale". C’est la conclusion qu’il tire de l’abandon des Kurdes syriens par Trump – sans aucune concertation avec les Alliés – et de l’offensive des Turcs – membres de l’OTAN – contre nos alliés des Forces Démocratiques Syriennes (FDS).

Le Président ne nie pas que l’OTAN garde toute son utilité au plan opérationnel. Il indique qu’ "il faut réévaluer la réalité de ce qu’est l’OTAN à l’aune de ce qu’est l’engagement américain". Outrage suprême, lorsqu’on lui demande si aujourd’hui l’article V (engagement de solidarité militaire inscrit dans la Charte Atlantique) fonctionne toujours, il répond par une pirouette : "je ne saurais dire". Il évoque un scénario (peu pertinent en réalité car ce cas de figure ne correspond pas au champ d’application de l’article V) dans lequel les forces turques en Syrie seraient attaquées par l’armée syrienne : devrions nous faire jouer l’article V ? Pour renforcer son argumentation, Emmanuel Macron reprend la thèse assez banale en France – mais moins répandue outre-Rhin – selon laquelle le désintérêt américain pour l’Europe a précédé Trump et se poursuivra au-delà de l’administration américaine actuelle.

Nos principaux partenaires européens ne cachent pas qu’ils auraient préféré une attitude plus "responsable" du Président français.

Le président de la République, en tenant ces propos, a-t-il voulu provoquer un électrochoc ? Avait-il en particulier en tête le prochain sommet de l’OTAN, les 3 et 4 décembre, qui marquera le 70e anniversaire de l’Alliance ? C’est en tout cas ainsi que ses déclarations ont été reçues à l’étranger, où l’on suppose que le Président s’exprime en chef d’État, et non en intellectuel détaché se contentant de commenter l’actualité.

Vu de France, on peut penser qu’Emmanuel Macron a simplement dit que le roi était nu (et suggéré qu’il se rhabille !). Vu depuis Berlin, Washington, Londres, Cracovie, Rome et beaucoup d’autres capitales, le problème que pose l’ "avertissement macronien" est existentiel, opérationnel, conceptuel :

  • La culture atlantique représente en Europe – et dans des secteurs encore importants de la classe politique américaine – un dogme existentiel, face auquel les Français, depuis l’époque du général de Gaulle, font figure d’hérétiques au moins en puissance. Donald Trump prend cette attitude à contre-pied – un peu comme si le pape François se mettait à tweeter : "Oubliez ce que raconte l’Évangile". La lecture faite chez nos alliés des propos du président Macron ne consiste pas à y voir une pensée "disruptive", mais au contraire un retour du "refoulé" gaulliste, avide de nuire à l’Alliance et exploitant avec cynisme les errements de l’actuel Président des États-Unis.

Dans cette optique, lorsque le Président insiste sur les efforts qu’il fait pour garder une bonne relation avec Trump, il aggrave en quelque sorte son cas.

  • Sur un plan immédiatement opérationnel, les perceptions comptent beaucoup dans les rapports de force. Nos alliés font valoir – non sans raison – qu’en faisant de manière trop crue le constat du déclin de la garantie américaine, on aggrave le problème – surtout si par ailleurs il n’y a pas de dispositif de rechange disponible à court terme. Le président peut répondre à cela qu’il ouvre un débat pour l’avenir ; il fait valoir aussi qu’il a engagé dès le début de sa présidence plusieurs projets pour renforcer la défense européenne. Le fait est que le sommet des 3 et 4 décembre se présente comme un terrain semé de mines : comportement imprévisible de Trump, difficultés que vont soulever les Turcs, tentation de certains alliés de régler directement avec Washington leurs problèmes etc. Notons au passage que le ministre des Affaires étrangères turc a indiqué qu’Ankara exigeait de l’OTAN l’inscription du PYD (l’organisation kurde syrienne) comme organisation terroriste.

Dans ce contexte, la chancelière Merkel a calmement mais très rapidement réfuté les propos d’Emmanuel Macron. Nos principaux partenaires européens ne cachent pas qu’ils auraient préféré une attitude plus "responsable" du Président français.

  • Enfin, sur un plan conceptuel, l’idée qui prévaut notamment en Allemagne (avec des exceptions, dont celle notable d’AKK), est qu’une nouvelle administration américaine permettrait le "rétablissement de la situation antérieure", le retour aux eaux tranquilles de la garantie américaine. Comme déjà noté, le diagnostic est différent en France, ainsi que le montrent par exemple l’excellent livre de Benjamin Haddad, Le paradis perdu, ou les analyses de Gérard Araud, Passeport diplomatique.

La perception allemande relève sans doute du simple déni, l’analyse française est peut-être trop schématique. Suggérons ici que cette question devrait faire l’objet de discussions plus approfondies entre Européens.

Un règlement de compte avec les Européens ?

Pour l’Atlantic Council, un jeune analyste, Olivier-Rémy Bel, fait observer que le sort de l’OTAN ne constitue pas le cœur des propos d’Emmanuel Macron. La préoccupation centrale du Président concerne l’Europe. Pour lui, la remise en cause de la protection américaine ne constitue qu’un aspect de la crise européenne. Les Européens ont oublié que l’Europe est un projet qui va au-delà de l’économie. Ils se comportent comme si le marché avait réponse à tout – le marché protégé par le parapluie américain. "Nous avons vécu, dit-il, dans un monde mercantiliste aux alliances sûres". Nous n’avons pas compris à temps que le tragique de l’Histoire, la fracturation du monde, les agendas politiques et de sécurité dominant les agendas économiques, tout cela est désormais de retour. Nous avons du mal à admettre par exemple que "dans la mondialisation, le garant en dernier ressort du commerce mondial pouvait devenir protectionniste". Des gouvernements européens divisés et affaiblis par la vague populiste (dont, avec les Gilets jaunes, la France n’est pas épargnée, note-t-il) n’ont pas su relever à temps ni le défi de la zone euro ni celui de l’immigration. Alors que, de surcroît, les autoritaires – Russie et Turquie – en pleine résurgence, sont à nos portes et que se dessine la perspective d’un G2 américano-chinois marginalisant l’Europe.

Reprenant des idées qu’il avait formulées dès le début de son mandat, Emmanuel Macron revient avec une insistance particulière sur la nécessité pour l’Europe de raisonner en termes de souveraineté, de géopolitique, de puissance, et cela en particulier en deux domaines : la défense et la technologie. Il souligne aussi le rôle moteur que devrait jouer l’UE sur le changement climatique. C’est peut être sur les enjeux technologiques que le président de la République est le plus saisissant dans son analyse. Il s’arrête sur deux aspects : la 5G et les données, c’est-à-dire d’un côté les mastodontes numériques chinois, et de l’autre les GAFA américaines.

C’est là, explique-t-il, que se joue la souveraineté européenne dans les années qui viennent. Or jusqu’ici, l’Europe n’a traité ces enjeux qu’en termes de libre circulation, de concurrence, de surveillance des règles d’un marché aussi fluide que possible : elle doit enfin adopter une politique de puissance capable de faire respecter sa souveraineté. Allant jusqu’au bout de sa pensée – ou plus simplement répondant sans détour aux questions des journalistes – Emmanuel Macron aborde d’autres sujets, en trahissant ce qu’il faut bien appeler sa frustration à l’égard de l’Europe.

Emmanuel Macron revient avec une insistance particulière sur la nécessité pour l’Europe de raisonner en termes de souveraineté, de géopolitique, de puissance.

Il consent que les Allemands ont bougé sur le budget de la zone euro (bien que nous ayons un "problème de magnitude"). Il remet en cause en revanche, avec force, la politique d’austérité budgétaire ("le débat autour du 3 % dans les budgets nationaux, et du 1 % du budget européen est un débat d’un autre siècle"). Il faut en effet "repenser un schéma macro-économique" dans lequel les Européens financent, par leur épargne, les investissements pour l’avenir des Américains. Et cela au moment où la Chine "investit aussi massivement".

Enfin, le Président défend le choix qu’il a fait de refuser, contre la plupart des autres Européens, l’ouverture de négociations d’adhésion à la Macédoine et à l’Albanie. Il réfute le procès qui lui est fait de perdre une occasion de "jouer géopolitique" en avançant qu’une politique de puissance ne peut se limiter pour l’Europe à une politique d’élargissement. Il lâche au passage que l’intégration de l’Albanie lui parait plus prioritaire et que la vraie bombe à retardement dans les Balkans est la Bosnie musulmane.

Comment ces coups de boutoir seront-il reçus par nos partenaires ? En première analyse :

  • Le Président prend soin de répéter à plusieurs reprises que les projets qu’il a lancés en matière d’Europe de la défense (Initiative européenne d’intervention, PECO, Fonds de défense européen, char et avion du futur en franco-allemand) progressent. Il indique que ce n’est pas le sujet sur lequel il y a le plus de divisions parmi les partenaires. Le lecteur en vient à se demander si sur ce terrain Emmanuel Macron ne substitue pas la méthode Coué à la thérapie de choc. N’est-il pas à craindre cependant qu’en les bousculant sur l’OTAN – et, nous allons y revenir, sur la relation avec la Russie – le président de la République prenne le risque de rendre plus méfiants ses partenaires sur les projets de défense européenne ? N’y aura-t-il pas d’ailleurs un moment où l’articulation entre ces projets et l’OTAN devra être pensée de manière plus approfondie que le seul postulat selon lequel ils sont "complémentaires" ?
     
  • À travers ce qu’il appelle la "souveraineté technologique", le président de la République ne relance-t-il pas (avec habileté il faut le dire) toute la question de la politique industrielle en Europe ? Il note au passage que ces sujets technologiques, de même que les questions de défense, vont incomber au futur commissaire français. La France a-t-elle cependant des instruments ou des politiques précis à proposer ? De même, quelle feuille de route sur la "stimulation budgétaire" qu’Emmanuel Macron appelle de ses vœux ?
     
  • Un autre point encore plus sensible porte sur la relation avec la Russie. Après avoir souligné la grave atteinte à la solidarité que constituent le lâchage des FDS par Trump et l’offensive turque, le Président a cette formule : "cela rend d’autant plus essentiel deux choses sur le plan militaire et stratégique. D’une part, l’Europe de la Défense – une Europe qui doit se doter d’une autonomie stratégique et capacitaire sur le plan militaire. Et d’autre part, rouvrir un dialogue stratégique, sans naïveté aucune et qui prendra du temps, avec la Russie. Parce que ça démontre bien que vous devez réinternaliser votre politique de voisinage, vous ne pouvez pas la laisser gérer par des tiers qui n’ont pas les mêmes intérêts que vous".

Confirmation du virage macronien sur la Russie

Relancer le dialogue stratégique avec Moscou en raison de la dislocation de la solidarité au sein de l’Alliance atlantique ? L’argument risque de paraître contre-intuitif dans les capitales européennes déjà inquiètes de ce qui est apparu comme un "cavalier seul" français enclenché depuis cet été en ce domaine. Le sens commun – qui a parfois ses mérites – ne consisterait-il pas plutôt à considérer que la nouvelle agressivité russe constitue l’une des raisons de la nécessité de renforcer les défenses de l’Europe ?

Emmanuel Macron préfère aborder la relation Russie-Europe par un autre angle. Il reprend l’analyse classique1 du décalage entre les ambitions extérieures de la Russie et ses faiblesses intérieures (PIB égal à celui de l’Espagne, problèmes démographiques et autres). Il considère que le "modèle" actuel de la Russie – "sur-militarisation, multiplication des conflits etc." – n’est pas "soutenable". Quelle seraient les options alternatives de Moscou ? Première option : "reconstruire une puissance tout seul". Selon Emmanuel Macron, le "conservatisme identitaire" de la Russie de Poutine l’a coupé des réserves d’immigrants musulmans qui aurait pu relancer son économie. Cette solution est désormais fermée. Deuxième option : "le modèle eurasiatique". Ce serait accepter la satellisation par la Chine. Pour le président de la République, la seule vraie option pour la Russie est de "rétablir une position d’équilibre avec l’Europe. D’être respectée". La journaliste fait observer à l’interviewé que son raisonnement s’appuie sur la logique et non sur le comportement de Poutine.

Le Président répond qu’au contraire, il tient compte de la psychologie de son interlocuteur du Kremlin : "C’est un homme qui a été formé dans les services, avec un État qui est plus désorganisé qu’on veut bien le penser… une espèce de fièvre obsidionale, le sentiment d’être assiégé de partout… il a vécu le terrorisme avant nous. Il a renforcé la structure étatique (on admirera l’euphémisme !) au moment de la Tchétchénie, et puis après il s’est dit « cela vient de l’Ouest »." Un peu plus haut, le Président avait dit de son homologue russe : "pour lui, le deal de 1990 n’a pas été respecté, il n’y avait pas de « zone de sécurité »." Bref, on retrouve dans les propos de M. Macron un argumentaire bien connu, sans doute renforcé par les conversations maintenant assez nombreuses qu’il a eues avec M. Poutine.

Ce qui frappe en effet dans les analyses de M. Macron, c’est une vision business like de la Russie, la rationalité qu’il prête aux décideurs du Kremlin.

Sa conviction paraît désormais ancrée : "si nous voulons bâtir la paix en Europe, reconstruire de l’autonomie stratégique européenne, nous avons besoin de reconsidérer notre position avec la Russie". Au passage, M. Macron reprend aussi l’argument selon lequel "nous avons le droit de ne pas être les suiveurs des sanctions américaines" sans se départir de son sens du "en même temps" : "repenser la relation stratégique avec la Russie sans naïveté aucune, en étant toujours aussi dur sur le processus de Minsk et sur ce qui se passe en Ukraine".

À la question : "concrètement, cela veut dire quoi ?", Emmanuel Macron répond en évoquant rapidement plusieurs pistes : le terrorisme, les conflits gelés, la cybersécurité. De manière surprenante - compte tenu des divergences sur la Syrie et la modicité des frappes russes contre Daesh - il mentionne le terrorisme comme un sujet "sur lequel on est alignés". Au-delà de ces pistes, le Président imagine une sorte de dialogue à cœur ouvert avec Poutine : "De quelles garanties a-t-il besoin ? Est-ce que c’est une garantie de non-avancée de l’UE et de l’OTAN sur tel et tel terrain ? Quelles sont leurs principales craintes, quelles sont les nôtres, comment on les appréhende ensemble, quels sont les points sur lesquels on peut travailler ensemble ?".

Pourquoi, là-aussi, les propos à The Economist ont-ils suscité des réactions négatives en Europe ?

  • Il y a sans doute des raisons subalternes, le confort des habitudes, l’addiction au suivisme à l’égard de Washington, ou le regret que l’initiative soit venue d’un pays comme la France, qui n’est pas le plus directement intéressé par la question russe (la relation avec la Russie a beaucoup moins d’impact chez nous qu’en Allemagne ou en Pologne).
     
  • La réaction d’un Donald Tusk, alors qu’il prend la direction du PPE, est symptomatique d’un malentendu plus profond : "Lorsque j’entends les paroles de Macron selon lesquelles nous devons reconsidérer notre position vis-à-vis de la Russie, repenser la relation stratégique, je ne peux qu’exprimer l’espoir que cela ne se fera pas au prix de notre rêve commun de souveraineté de l’Europe". Le président de la République ayant exprimé, dans son interview, le souhait que Viktor Orban l’aidera à convaincre les Polonais, M. Tusk indique "peut-être, mais pas moi, Emmanuel".

Ce qui frappe en effet dans les analyses de M. Macron, c’est une vision business like de la Russie, la rationalité qu’il prête aux décideurs du Kremlin. Une grande partie de l’opinion européenne – pas seulement en Pologne et dans les pays baltes mais dans les pays scandinaves et en Allemagne – voit d’abord les agissements d’un pays hostile, et hostile non pour des raisons d’erreurs politiques supposées des Occidentaux, ni non plus pour des raisons historiques, mais pour des motifs à la fois actuels et systémiques (tous les ressorts du système étant construits dans l’opposition au modèle occidental). Le vrai visage de la Russie, pour nos voisins, c’est l’annexion de la Crimée, que M. Macron mentionne en incidente, mais qui est quand même la négation de cette "Europe humaniste", dont le Président est le chantre – une négation récente, une plaie toujours ouverte pour les pays qui sont plus proches géographiquement.

Quel leader de l’Europe Emmanuel Macron veut-il être ?

On avancera que l’interview du président de la République à The Economist fait apparaître un double paradoxe. En premier lieu, les réactions négatives qu’elle a suscitées en Europe tiennent sans doute plus à la forme qu’au fond. Elles recouvrent peut-être en réalité un degré de consensus plus élevé qu’on ne le croit sur un certain nombre de points : l’OTAN, l’autonomie stratégique nécessaire, la souveraineté technologique, voire l’opportunité d’une ouverture calculée à l’égard de la Russie. Le paradoxe serait qu’en "disant tout haut ce que beaucoup pensent tout bas", Emmanuel Macron, par la brutalité de son expression et certaines maladresses, ait fait reculer l’émergence d’un large accord intra-européen ; l’espoir est qu’au contraire, lorsque la poussière sera retombée, probablement une fois passée l’épreuve du sommet de l’OTAN, un débat plus approfondi s’engage entre Européens sur les questions vitales qu’a soulevées le Président.

Le second paradoxe tient à la vocation évidente de leader de l’Europe qui incombe à Emmanuel Macron, et pas seulement par défaut, contrastant avec l’unilatéralisme qu’il paraît pratiquer de plus en plus (formation au forceps de la nouvelle Commission européenne, dialogue avec la Russie, élargissement et maintenant OTAN). Comment le Président français peut-il entraîner derrière lui les Européens s’il les traite avec aussi peu de ménagement ? Peut-on bâtir l’Europe sur des bases qui ne seraient que françaises ? Le commentaire le plus cinglant à cet égard est venu d’un journaliste russe, Vladimir Frolov, dans un article pour le Moscow Times du 14 novembre. L’éditorialiste estime que "Macron a pris le relais du président Poutine et de Donald Trump pour devenir la principale force de déstabilisation de l’ordre occidental". Ce commentateur considère que la vision géostratégique du Président français recoupe très largement celle du Président Poutine, s’agissant par exemple des responsabilités de l’Occident dans la déstabilisation du monde arabe et la crise migratoire qui en a résulté ou encore du rôle des États-Unis contraires aux intérêts russes en Europe.

Cependant, Vladimir Frolov conclut que "si Macron est de notre côté", ce n’est pas une raison pour Moscou de lui être favorable car "il est perçu comme un poids léger au Kremlin" et "il ne sera pas suivi par Merkel et d’autres dirigeants importants de l’Europe".

Laissons les éditorialistes russes à leurs spéculations. M. Macron note lui-même que si son projet de relance de la relation avec la Russie est à long terme, seuls des résultats assez rapides, notamment sur l’Ukraine, peuvent lui permettre de surmonter les réticences des autres Européens. Plus généralement, le président français a creusé un incontestable fossé avec ses partenaires, en partie d’ailleurs parce que ceux-ci – et d’abord l’Allemagne – n’ont pas su prendre au bond la balle qu’il leur avait lancée au début de son mandat.

Le président français a creusé un incontestable fossé avec ses partenaires, en partie d’ailleurs parce que ceux-ci n’ont pas su prendre au bond la balle qu’il leur avait lancée au début de son mandat.

Ne peut-on penser qu’il y a maintenant, au moment où une nouvelle Commission s’installe et où les périls s’accumulent, une marge de mouvement de part et d’autre d’autant plus grande entre lui et les grandes capitales européennes ? En bloquant certains dossiers ou en prenant les devants sur d’autres, Emmanuel Macron s’est créé des marges de manœuvre pour mieux négocier au sein de l’Union européenne et monter les coalitions nécessaires pour faire avancer ses idées. Sa frustration fondamentale vis-à-vis de l’Europe vient de l’Allemagne. L’un des aspects les plus intéressants de l’interview à The Economist est la préoccupation sous-jacente de ménager les Polonais et de travailler avec Viktor Orban (l’ennemi emblématique il y a un an !). Macron le stratège a lancé son cri d’alarme. Macron le tacticien va-t-il chercher à envelopper l’Allemagne par des alliances inattendues ? Compte-t-il à un moment donné relancer la relation avec Berlin par d’autres biais, en tablant par exemple sur un infléchissement de l’agenda de la CDU sous l’influence des Verts ? Quel leader de l’Europe pourrait-il être s’il fait le vide autour de lui ? Ne va-t-il pas chercher désormais à davantage fédérer pour atteindre ce statut de vrai leader dont l’Europe a besoin ?

 

1 Classique et néanmoins contestable : pour la direction russe actuelle, le critère de succès réside dans la capacité d’exister dans le monde et non dans la puissance économique. C’est toujours une erreur de projeter sur les calculs des dirigeants du Kremlin les réflexes qui seraient les nôtres si nous étions à leur place.

 

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