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Le monde paradoxal de l'après-Covid-19

Trois questions à Ivan Krastev

INTERVIEW - 15 Juin 2020

Dans son nouvel essai "Est-ce déjà demain ? Le monde paradoxal de l’après Covid-19" le politologue Ivan Krastev dessine les contours d’un monde structuré par de nouveaux rapports de force. Comment analyser la réponse de l’Europe à la crise ? Et quelles leçons tirer de la crise pour penser le monde d’après ? Trois questions à Ivan Krastev par Alexandre Robinet Borgomano, responsable du programme Europe de l’Institut Montaigne.

L’épidémie de coronavirus a immobilisé pendant un temps presque tous les pays du monde. Elle représente une crise sans précédent, radicalement différente de celles que nous avons connues par le passé, et c’est dans un climat d’incertitude que les gouvernements ont dut réagir face à ce nouvel ennemi. Que peut-on apprendre de ces réactions ?

L’épidémie représente une crise mondiale, mais dans un sens paradoxal. Durant une période de sept semaines, on a assisté à une suspension du capitalisme, à une suspension de l’Union européenne, et deux milliards de personnes sont restés enfermées chez elles. À ce moment, le monde s’est trouvé comme synchronisé. Paradoxalement, pendant ce temps de "démondialisation" tous les citoyens ont habité un monde commun. C’était une crise de la mondialisation, liée au rétablissement des frontières, aux mesures de confinement et à la fermeture des usines, mais en parallèle, chacun, depuis chez soi, a pu comparer ce qui se passait dans les autres pays, comparer le nombre de décès liés au coronavirus en Inde, en France et en Allemagne par exemple. En restant chez eux, les citoyens sont devenus d’un seul coup plus cosmopolites que jamais, car ils se trouvaient tous unis par une même réalité dont ils pouvaient comparer les effets.  
 
Cette crise a impacté des économies et des cultures profondément différentes, mais à la fin, tous les gouvernements ont adopté les mêmes mesures. L’économiste Frank Knight a établi dans son ouvrage Risk, Uncertainty and Profit (1921) une distinction entre le risque et l’incertitude. Bien qu’on ne puisse connaître l’avenir, le risque reste mesurable et peut être abordé à partir de données empiriques. L’incertitude à l’inverse, s’applique à des données que nous ne sommes pas en mesure d’évaluer a priori. Les gouvernements et les entreprises passent leur temps à évaluer des risques mais il est impossible de faire de même avec l’incertitude. La crise du coronavirus correspond à une situation d’incertitude car nous ne pouvions pas la comparer à un événement passé. Cette pandémie était-elle comparable à la fièvre espagnole ou à l’épidémie de SARS, ou était-elle plus inoffensive ? Face à cette incertitude, les gouvernements ont dû recourir au scénario du pire pour prendre leurs décisions. En se préparant au pire et en imitant les mesures prises par les autres États, les gouvernement ont avant tout voulu éviter d’être jugés. 

Durant cette crise, les Européens ont compris les limites du nationalisme économique.

Ce mimétisme explique que tous les gouvernements, à l’exception de la Suède, aient pris des décisions similaires. Dans ce contexte, il est important de souligner que le gouvernement suédois, en se démarquant des autres États, a fait preuve de courage.

La Suède au départ était assez fière de son exceptionnalisme, mais au fur et à mesure, les données ont révélé que cette stratégie s’avérait désastreuse sur le plan sanitaire et qu’elle n’empêchait pas la Suède de connaître une récession, même plus importante que pour certains États entrés en confinement.

Cela souligne encore davantage les limites des politiques nationales dans le monde globalisé.

Il est intéressant d’observer comment les différents États se sont imités les uns les autres, non pas parce qu’ils étaient convaincus qu’il s’agissait des bonnes mesures, mais pour atténuer le risque de voir leur action jugée ou remise en cause. 

Après avoir assumé une position de retrait et laissé les États membres en première ligne, l’Union européenne retrouve avec son plan de relance un rôle essentiel. Que signifie cette période paradoxale pour le futur de l’Europe ?

La crise a débuté par la fermeture des frontières et la contrainte imposée aux citoyens de rester enfermés chez eux. La fermeture des frontières représente la traduction géopolitique de la distanciation sociale. Mais durant cette crise, les Européens ont compris les limites du nationalisme économique. La crise a montré la force de la "mystique des frontières" mais également ses faiblesses dans la mesure où cette fermeture a eu des impacts négatifs sur l’économie. La pandémie a également montré combien l’Union européenne était seule sur la scène internationale. 
 
On aurait pu s’attendre à une réponse globale à cette pandémie mais la réalité fut bien différente. En termes géopolitiques, l’effet principal de cette crise fut d’exacerber la concurrence entre les États-Unis et la Chine. La crise a détérioré l’image des États-Unis, incapable d’apporter une réponse efficace à la crise, mais également celle de la Chine, dont la diplomatie du masque a été un échec. 

Ainsi, bien que les Européens se soient montrés déçus de l’action de l’Union durant la crise, les sondages montrent qu’ils sont attachés à une action mieux coordonnée au niveau européen. C’est donc un autre paradoxe. On peut s’attendre à un renforcement du projet européen et à un renforcement des pouvoirs de Bruxelles, non pas parce que les Européens seraient devenus plus fédéralistes, mais davantage pour des considérations pratiques. Durant cette crise, les Européens ont pris conscience de l’importance de l’Union européenne pour continuer d’exister sur la scène internationale. 

Durant cette crise, les Européens ont pris conscience de l’importance de l’Union européenne pour continuer d’exister sur la scène internationale.

Qu’il s’agisse du projet de taxe carbone, de la nouvelle répartition des ressources ou du plan Macron-Merkel, ces avancées européennes auraient été impensables sans la crise. La construction européenne était au départ profondément liée à la mondialisation. Désormais, c’est la peur de la démondialisation et l’affaiblissement de l’Europe sur la scène internationale qui justifient le renforcement de l’Europe.  

Vous écrivez dans votre nouvel essai : "Alors que la crise du Covid-19 a fait exploser l’imagination politique du public, elle semble paradoxalement paralyser celle des élites". Quel sera selon vous l’héritage de cette crise sur l’Union européenne et plus largement sur nos sociétés mondialisées ? 

À bien des égards, cette crise peut être considérée comme un tournant. On peut souligner deux principales tendances. Tout d’abord, on constate que les citoyens expriment le désir d’un retour à la normale. Mais en même temps, la crise a profondément transformé notre vision de ce qui était possible et de ce qui ne l’était pas. Pour les écologistes, qui, pendant deux mois, ont vu les avions cloués au sol, l’idée d’une réduction drastique des émissions de CO2 est désormais une réalité tangible. Pour les conservateurs, qui réclament depuis plusieurs années un renforcement des contrôles aux frontières, l’idée d’une maîtrise totale de ces frontières devient également une possibilité. 
 
Les aspirations sont plus radicales et une forme de consensus sur le conservatisme vert pourrait émerger de cette crise. Cependant, même si l’Union européenne adopte de nouvelles politiques, le changement ne se fera pas du jour au lendemain. Pour construire un monde plus vert, il faudrait que l’UE accepte de mettre en place une taxe importante sur les produits polluants. Et la fermeture des frontières n’est pas tenable sur le long terme. La crise a montré que l’impossible devenait possible mais que ce possible se heurtait également aux contraintes de la réalité.  
 
Ce qui importe par dessus tout, c’est de saisir que cette crise a libéré l’imagination du public. Le monde va changer en profondeur, mais dans des directions qui ne sont pas déterminées structurellement par la crise. 

 

 

Avec la contribution de Margaux Tellier

Copyright : Oli SCARFF / AFP

 

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