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Exemple : Education, Europe, Santé
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La fin de l’État-nation ? Partie 2, les méta-plateformes au service du bien commun

BLOG - 30 Novembre 2018

Dans un premier billet, nous avons vu la manière avec laquelle les méta-plateformes se sont imposées face aux Etats-nations grâce à leur capacité de s’affranchir largement de l’espace géographique et des contraintes inhérentes aux activités économiques traditionnelles. Dans ce second billet, nous tâchons de montrer que ces entreprises sont également en mesure de mieux comprendre les citoyens grâce à leur culture de la donnée. Serait-il possible que les plateformes se saisissent des enjeux de bien commun à la place des Etats ? Gilles Babinet nous livre son analyse.

À l’origine, une culture libertarienne 

En septembre 2018, Jeff Bezos, le fondateur et dirigeant d’Amazon, a investi personnellement 2 milliards de dollars à titre caritatif pour réparer un système éducatif défaillant, quelques mois à peine après avoir lancé un immense système de santé privé, mutualisé entre Amazon et les entreprises de Berkshire Hathaway, la holding de Warren Buffet. 

Ce message est représentatif de celui porté par les plateformes : "nous, entrepreneurs qui savons comment développer des projets performants, à une échelle telle qu’ils sont désormais au service de milliards de consommateurs dans le monde, allons régler tel ou tel problème. Nous le ferons car nous comprenons la technologie mieux que quiconque, nous connaissons les vrais besoins des usagers et nous avons pris acte de la puissance trop souvent insoupçonnée que recèle le numérique". 

Les méta-plateformes : acteurs du bien commun ? 

On peut questionner la fermeté de ces intentions dans la mesure où chacune de ces entreprises semble prête à d’inquiétants compromis lorsque leurs intérêts commerciaux sont en jeu. Ainsi, Apple a retiré les applications de type VPN (Virtual Private Network), permettant de sécuriser les données personnelles, de son i-store ou magasin d’application en Chine, et Google travaille sur un moteur de recherche chinois - DragonFly - expurgé des thèmes et liens politiquement sensibles. Edward Snowden, l’ancien analyste de la NSA, avait quant à lui alerté sur les relations malsaines qui semblaient exister entre le renseignement américain et ces entreprises, affirmation qu’il n’a eu de cesse de répéter, malgré les vives et récurrentes dénégations des intéressés. Il ne s’agit pas là de stigmatiser outre-mesure ces acteurs, mais bien de concéder que la structure même de ces entreprises repose sur la pérennité d’un cours en bourse vaillant (pour continuer d’attirer des financements et surtout des talents via les stock-options) et qu’il serait naïf de les croire lorsqu’elles affirment travailler avant tout pour le bien commun, en omettant de mentionner l’intérêt qu’elles portent - structurellement - pour leurs actionnaires.

Il serait naïf de les croire lorsque les GAFA affirment travailler avant tout pour le bien commun, en omettant de mentionner l’intérêt qu’elles portent pour leurs actionnaires.

Leur efficacité n’en est pas moins redoutable, et les nouvelles activités auxquelles elles s’attaquent augmentent chaque année : transport, énergie, services de santé et éducation sont quelques-uns des univers dans lesquels les ambitions des méta-plateformes semblent sans limites. Songe-t-on ainsi que l’émission d’identité, aujourd’hui prérogative des Etats, pourrait bientôt tomber entre leurs mains ? Celles-ci ont d’innombrables moyens de s’assurer plus sûrement que les États de notre identité, au travers des données : nos empreintes biométriques (yeux, empreintes digitales, voix, vitesse et mode de frappe sur un clavier…), nos lieux de déplacements, les destinataires de nos messages, notre façon de naviguer, etc.

Il est ainsi probable qu’un passeport soit prochainement jugé moins fiable qu’une identité certifiée par Apple. Cet exemple peut aisément être transposé à de nombreux autres secteurs, achevant ainsi de démontrer l’avantage distinctif dont disposent les méta-plateformes.

Santé et éducation semblent ainsi être les prochaines cibles. Car l’enjeu n’est pas d’améliorer, mais de repenser les services de fond en comble. C’est d’ailleurs en partie parce que l’Estonie avait été presque détruite sous le joug soviétique qu’elle a pu s’atteler, après la chute du mur, à la reconstruction d’une administration d’un type radicalement nouveau. En santé, ce sont généralement des régions aux systèmes récents qui détiennent les premières places : Israël, Singapour et Shanghai sont régulièrement cités en exemples pour avoir construit des modèles où la donnée numérique est un facteur de premier plan dans la gestion des soins et du système épidémiologique. Dans l’éducation, l’Estonie est également le premier pays européen au sein de PISA. Est-ce un hasard si le numérique y a été employé pour repenser la presque totalité des protocoles pédagogiques ?

Comme les seigneurs locaux à la fin de la Renaissance, les acteurs politiques et hauts fonctionnaires ne comprennent pas le paradigme à venir

C’est au fond d’un enjeu de culture dont il est question : les hauts fonctionnaires et acteurs politiques ne comprenant pas qu’un paradigme nouveau est en jeu, il leur est impossible d’accompagner une transformation d’une telle ampleur. Dans l’hypothèse peu probable où ils ne s’y opposeraient pas, de sorte à conserver leurs zones de compétences, leur simple passivité suffirait à bloquer la transformation. Car, il importe d’insister sur ce point, la révolution numérique n’est pas de nature incrémentale. C’est une rupture ; et les modalités du monde d’hier sont souvent des facteurs bloquants pour comprendre et mettre en oeuvre le nouveau paradigme. Créer une gouvernance de la donnée qui réponde aux enjeux d’une nation moderne, créer une doctrine antitrust qui ne soit plus basée sur les parts de marché mais potentiellement sur les données et le "touchpoint", ou nombre de points de contact, créer des contextes de régulation favorables à l’innovation… Voici quelques unes des missions des institutions de demain.

Les États qui ne comprendront pas la nouvelle donne pourraient bien en mourir et leur indigence numérique ne les aide pas à mettre en place une alternative. L’incapacité d’une large majorité de nations, dont la France, à adopter le principe d’un État-plateforme, à l’instar de ce que fait l’Estonie, est inquiétante. Dans ces pays, c’est souvent la haute administration qui dicte le tempo des réformes. Naturellement, celles qui la concernent directement sont les moins susceptibles d’être mises en oeuvre.

En effet, les États qui parviennent à faire transiter leurs organisations vers des modèles numériques montrent des caractéristiques communes : un investissement politique fort et constant, une formation soutenue de l’ensemble de la fonction publique et en particulier des hauts fonctionnaires, la création de corps dédiés, venant en fonction transverse et de tailles respectables.

L’incapacité d’une large majorité de nations, dont la France, à adopter le principe d’un État-plateforme est inquiétante.

Il est ainsi difficile d’envisager que soit mis en oeuvre en France ne serait-ce qu’une fraction du modèle radical d’e-gouvernement que l’on observe à Singapour ou en Estonie. Ainsi, le principe de créer une e-résidence, permettant d’accéder à de nombreux e-services estoniens et accessible à quiconque paierait un montant de 100 euros serait probablement récusé dès ses premières étapes dans notre pays où la notion de service public est encore essentiellement liée au territoire. Or, ces notions, nous l’avons vu, sont en forte évolution. Ne pas en prendre acte revient à nier l’esprit de ces transformations. A l’ENA, il n’existe en 2018 qu’une formation rudimentaire au numérique, et la France s’illustre aussi du fait d’être l’une des rares grandes nations à ne pas avoir une grande école publique du numérique. En France également, 40 000 ingénieurs sont formés chaque année et, en étant généreux, une dizaine de milliers de programmeurs de niveau acceptable. Il faudrait a minima un nombre équivalent à deux fois celui des ingénieurs pour pallier le déficit en compétence exprimé par le marché et permettre d’alimenter la fonction publique en compétences essentielles.

Il y a donc urgence à ce que ces principes de culture technologique soient largement diffusés et compris. De ceux-là doivent découler de nouveaux modèles de services publics, de systèmes de défense, d’éducation, de santé... Il convient également de prendre acte de l’émergence de nouveaux acteurs : ces méta-plateformes qui interagissent plus souvent avec et connaissent mieux les citoyens d’une nation donnée que leur propre Etat. L’objectif n’est pas de s’opposer frontalement à ces acteurs, car il serait irresponsable de ne pas considérer leurs immenses contributions productives et sociales. Mais il est nécessaire de construire une nouvelle doctrine à leur égard, qui permette d’empêcher que les distorsions qu’ils introduisent sur les marchés ne s’étendent. Il a été démontré que les méta-plateformes peuvent dicter leurs lois ou faire disparaître des acteurs de tailles inférieures, comme ce fut le cas pour les comparateurs de prix.

La concurrence par les données

Il est probable que, sur les marchés, la donnée constitue désormais une forme de barrière à l’entrée de nouveaux acteurs, alors même que les méta-plateformes ne sont pas nécessairement en concurrence avec ces nouveaux entrants. Pourtant, cette donnée n’est que très partiellement considérée comme un facteur articulant la régulation à venir par les autorités de la concurrence des pays importants. Certes, la nature de l’innovation, reposant sur des mécanismes de rupture, justifie probablement que celle-ci s’effectue loin des grandes institutions et plus encore des Etats. Il y a donc une forme de "laissez-faire" à imaginer et une relation nouvelle à structurer entre Etats et start-ups.

Le pouvoir d’influence des GAFA ne cesse de croître et elles n’hésitent pas à employer de puissants relais pour influencer l’opinion et ses décideurs.

Il faut s'inquiéter de l’incapacité des nations à préempter ce nouveau paradigme et à créer une doctrine politique appropriée, car les méta-plateformes n’attendent pas. Tous ces blocages politiques laissent peu à peu les mains libres à ces acteurs pour promouvoir et amplifier leurs idées, leur façon d’organiser le monde et ainsi d’accélérer la décomposition des États-nations et autres institutions.

Leur pouvoir d’influence ne cesse de croître et elles n’hésitent pas à employer de puissants relais pour influencer l’opinion et ses décideurs. Pour l’instant, il est encore possible de créer des contre-pouvoirs efficaces ; mais est-ce que cela sera encore le cas d’ici quelques années, lorsque les valorisations de ces entreprises auront encore cru, que leurs activités de lobbying se sera encore renforcée, et que leur part dans l’économie globale sera devenue plus significative encore ? Il s’agit là d’une hypothèse qu’il y a peu de temps encore beaucoup considéraient comme farfelue, mais qu’il faut toutefois désormais considérer avec attention.

Dans un troisième billet, nous mettrons en évidence l’influence économique et sociale que les plateformes numériques ont sur les Etats, les institutions publiques locales, et la façon dont elles conduisent leurs stratégies d’influence pour tenir tête aux dirigeants politiques.

 

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