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La délégation de compétences, un moyen de lutter contre les déserts médicaux ?

BLOG - 2 Juillet 2019

La lutte contre les déserts médicaux est un axe fort des débats qui ont eu lieu au Sénat autour du projet de loi santé. Pour cela, certains parlementaires préconisent un élargissement du rôle des pharmaciens et des infirmiers pour prendre le relais des médecins sur certains actes. Qu’il s’agisse de confier la prescription de certains médicaments aux pharmaciens, la vérification de la vue aux opticiens ou la surveillance d’une perfusion aux aides-soignants, les délégations de tâches suscitent des résistances et interrogent à l’heure où les nouvelles technologies entendent elles aussi répondre à certains besoins de santé. Qu’attendre de ces délégations de compétences ? Comment peuvent-elles participer à la transformation des métiers de santé ? Réponses de David Gruson, membre du comité de direction de la Chaire Santé de Sciences Po Paris, auteur pour l’Institut Montaigne de la note IA et emploi en santé : quoi de neuf docteur ? (janvier 2019).

Quelle forme la délégation de compétences pourrait-elle prendre de façon concrète (protocole, organisation des soins, etc.) et quelles seraient les conséquences pour les médecins ?

Les analyses comparées des systèmes de santé au niveau international – comme dans le cas du Québec ou des pays d’Europe du Nord – montrent effectivement que l’extension des délégations de compétences représente un levier majeur pour aider à répondre aux besoins de santé. Mais attention, les exemples réussis en France montrent que c’est en associant les médecins à ce processus qu’on obtient les meilleurs résultats de prise en charge.

L’extension des délégations de compétences représente un levier majeur pour aider à répondre aux besoins de santé.

En effet, ceux-ci doivent participer à l’élaboration de cette réorganisation des soins. Par exemple, la transformation de l’ophtalmologie ces dernières années est spectaculaire sur ce point avec des schémas de délégations de tâches très avancées aux orthoptistes. Le dépistage des maladies oculaires pourrait ainsi disparaître progressivement des structures ophtalmologiques qui n’auraient plus vocation à recevoir que les patients porteurs de pathologies chroniques ou sévères, ce qui réduirait considérablement les délais d’attente pour un rendez-vous. 

Le professionnel médical se repositionnera alors vers des actes plus complexes et à plus haute valeur ajoutée. Son rôle – essentiel – sera d’assurer la validation médicale d’un diagnostic et la supervision de la qualité tout en étant garant du dispositif de sécurité des soins. Nous devons avancer en gardant ces paramètres à l’esprit tout en s’ouvrant à l’innovation numérique qui, elle aussi, va grandement participer à la transformation des métiers. Les enseignements internationaux et français montrent en effet l’intérêt de stratégies de changements combinant délégations de compétences et innovation numérique en santé.

Dans un secteur où l'intelligence artificielle est de plus en plus présente, ne peut-on pas questionner une telle délégation de tâches si celles-ci sont effectuées dans quelques années par des solutions technologiques de pointe ?

C’est ce que nous analysons effectivement dans l’étude publiée pour l’Institut Montaigne en janvier 2019 IA et emploi en santé : quoi de neuf docteur ? sur le déploiement de l’intelligence artificielle en santé. Dans l’évaluation de l’impact sur les ressources humaines de cette diffusion, les effets des délégations de compétences ont été trop rarement analysés jusqu’ici. À cet égard, la biologie apparaît comme un exemple pertinent. En effet, la robotisation des plateaux techniques en biologie ne s’est pas traduite par la disparition du métier de biologiste ni même par une réduction massive des effectifs de biologistes.

Le contenu du métier s’est, en revanche, déplacé vers des activités de validation à plus haute valeur ajoutée humaine et vers un rôle nouveau de management. Un autre paramètre créateur d’incertitudes quant aux effets sur les ressources humaines pour les métiers médicaux porte sur le niveau de délégation susceptible d’être accordé aux professions paramédicales intervenant dans le même champ d’activité. La manière dont évoluera le métier de radiologue en contexte IA dépend ainsi, en partie, des choix qui seront faits pour l’évolution de la profession de manipulateur en radiologie. 

Le contenu du métier s’est, en revanche, déplacé vers des activités de validation à plus haute valeur ajoutée humaine et vers un rôle nouveau de management.

C’est pourquoi nous soulignons dans cette étude la nécessité d’avancer très rapidement vers de véritables stratégies de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences, tâche par tâche, puis métier par métier. Une méthodologie en six étapes est d’ailleurs proposée.

Quels sont les leviers à activer pour enclencher une vraie réflexion sur la transformation des métiers de la santé, notamment les fonctions paramédicales et non médicales ?

Il est clair que cette transformation ne pourra pas se faire sans un choix politique fort en faveur des délégations de compétences. Des signaux positifs sont constatés en ce sens depuis 2017 avec le déverrouillage réglementaire – longtemps attendu – des délégations de compétences et pratiques avancées pour les infirmiers ou les extensions de compétences des pharmaciens. 

Cependant, c’est d’une approche d’ensemble, impliquant tous les acteurs, dont nous avons besoin. Cette stratégie doit impliquer les médecins qui doivent être parties prenantes du mouvement pour aider à la bonne définition des délégations de tâches. Bien sûr, ces repositionnements – accélérés par ailleurs par la diffusion de l’innovation numérique – impliquent une adaptation des outils de formation initiale et continue. Les choses avancent sur ce point avec la reconnaissance de l’IA en 2018 comme orientation prioritaire de développement professionnel continu. En effet, en juillet dernier, la directrice générale de l’Agence Nationale du développement professionnel continu (DPC) a annoncé que l’IA ferait l’objet d’une inscription parmi les priorités nationales du DPC en 2019, ce qui permettra le déploiement de programmes adaptés pour soutenir l’effort de formation continue des professions médicales et paramédicales. De même, la Conférence des Doyens des facultés de médecine a annoncé sa volonté d’inscrire la médecine algorithmique dans le programme des étudiants, et ce dès la première année, via l’UNESS (Université du Numérique en Santé et Sport). 

Ces nouveaux leviers de sensibilisation au numérique devront naturellement aborder les interactions avec le mouvement d’élargissement des délégations de compétences. 

 

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