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Iran – la fenêtre d’opportunité est-elle en train de se refermer ?

BLOG - 18 Novembre 2019

Ce 12 novembre, le Forum de Paris pour la Paix a accueilli un débat inhabituel (coorganisé par l’Institut Montaigne, International Crisis Group et le Forum de Paris) : une personnalité iranienne et une personnalité saoudienne ainsi qu’une journaliste européenne et le président (américain) d’International Crisis Group, Robert Mallet, ont sereinement discuté de la situation dans le Golfe arabo-persique devant un public nombreux et attentif. Le signataire de ces lignes modérait l’exercice.

Le fait même que cette discussion ait eu lieu montre que quelque chose a changé dans la région : les voisins de l’Iran ne peuvent plus se permettre de tenir la République islamique pour un paria non fréquentable. Pourquoi ce changement d’atmosphère ? La raison est très simple : au cours de ces derniers mois, l’Iran a fait évoluer clairement en sa faveur le rapport des forces dans la région, et cela par une série d’incidents calculés, le plus souvent provoqués par des proxies, qui n’ont pas entraîné de réponse au même niveau de la part des États-Unis. La garantie de sécurité américaine s’est trouvée dévaluée. L’enthousiasme de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis pour la politique trumpienne de "pressions maximales" contre l’Iran a manifestement baissé d’autant.

On se souvient en particulier de l’épisode de la destruction en vol d’un drone américain par la défense iranienne et de la décision de Donald Trump, au dernier moment, de renoncer à une riposte. L’attaque des installations d’Aramco le 14 septembre, revendiquée par les alliés yéménites des Iraniens (les Houthis), d’une ampleur et d’une audace impressionnantes, a eu encore plus d’effets. Elle a été suivie de déclarations du président américain laissant clairement aux Saoudiens le soin de se défendre. Les Iraniens ont eu de surcroît l’habileté de présenter quelques jours plus tard, devant l’Assemblée générale des Nations Unies, une proposition apaisante qui peut passer pour une branche d’olivier. Le projet Hope, qu’a développé le président Rouhani, viserait à négocier entre les voisins du détroit d’Ormuz un pacte de non-agression et toute une série de mesures de confiance. Cela impliquerait de nombreux contacts à tous niveaux entre États de la région.

Le scénario régional iranien, "l’espoir" tant attendu ?

Dans le débat au Forum de Paris, notre interlocuteur saoudien n’a pas écarté d’un revers de la main la proposition iranienne, comme cela aurait sans doute été le cas il y a quelques mois encore. L’impression existe que de premiers contacts, au moins dans des circuits non officiels, se nouent entre Saoudiens et Iraniens. Les Émiratis avaient pris les devants dès cet été en envoyant une délégation officielle à Téhéran. D’autres États du Golfe suivent la même voie. Au fond, l’Iran n’est plus isolé dans son environnement immédiat. Il se peut même que des tractation aient commencé entre Américains et Iraniens sur un éventuel échange de prisonniers.

À partir de là, comment les Iraniens vont-ils jouer leurs cartes ? On peut imaginer qu’ils cessent au moins pour un temps leurs provocations régionales de façon à accroître les gains qu’ils ont engrangés dans leurs relations avec leurs voisins. Tout en mettant en avant le projet Hope, ce sont sans doute les relations bilatérales qui les intéressent de manière à affaiblir l’influence américaine et à améliorer leurs échanges économiques avec leur environnement proche. Dans le même esprit, ils modèrent leur réaction à l’incursion turque dans le nord-est syrien, qui leur déplait souverainement.

On peut inversement craindre que les stratèges iraniens ne veuillent pousser leur avantage, qu’ils planifient de nouveaux coups comme celui du 14 septembre, au risque cette fois de ne plus aussi bien calculer et de provoquer une réponse américaine sévère. Une autre crainte réside dans ce que peut être la réaction des Gardiens de la révolution aux mouvements politiques et sociaux en cours en Irak et au Liban, dans lesquels ils ne manquent pas de voir la main de services ennemis.

La question nucléaire : l’autre front iranien

En toute hypothèse, tout scénario régional sera nécessairement en relation avec ce qui se passe sur l’autre front, celui du programme nucléaire. Sur ce terrain, c’est nettement l’esprit d’escalade qui continue à prévaloir depuis plusieurs mois, plus exactement depuis la décision américaine de ne pas renouveler les exemptions ("waivers") aux sanctions touchant les achats de pétrole à l’Iran par quelques pays.

Tout scénario régional sera nécessairement en relation avec ce qui se passe sur l’autre front, celui du programme nucléaire.

Le gouvernement iranien a réagi en annonçant en mai 2019 une première étape de non-respect de ses obligations au titre de l’accord nucléaire (JCPOA), puis une seconde le 7 juillet, une troisième le 6 septembre et désormais une quatrième ce 5 novembre, en allant à chaque fois un peu plus loin dans la violation de l’accord.

À chaque fois, les mesures prises sont présentées comme minimales, et réversibles si les Américains renoncent aux sanctions ou que les Européens se montrent enfin capables de contourner l’effet des sanctions américaines.

De fait, les mesures décidées en mai et en juillet avaient une valeur principalement de signal (accroissement du degré d’enrichissement et de la quantité produite d’uranium). Un pas vraiment important a été franchi en septembre avec la relance de la recherche-développement, notion à laquelle Téhéran donne une acception très large (activation de nouvelles centrifugeuses d’un type très moderne). Malgré les déclarations officielles iraniennes, on quitte le domaine de la réversibilité. Un pas encore plus décisif est effectué par l’annonce le 5 novembre concernant la centrale de Fordow – c’est-à-dire la mise en service de plus de mille centrifugeuses, dans un site "sanctuarisé", d’accès difficile pour les inspections et également en cas de frappes venant de l’extérieur.

De nouveau, les officiels iraniens s’efforcent de minimiser ce nouvel écart par rapport à leurs engagements au titre du JCPOA. Pour beaucoup d’experts occidentaux, on est pourtant en présence d’un "game changer" : désormais la course est engagée du côté des Iraniens pour réduire le temps qu’il leur faudrait pour acquérir la bombe nucléaire (en dessous des 12 mois prévus par le JCPOA). Dans le même temps et pour la première fois des difficultés sérieuses apparaissent entre l’AIEA (l’agence onusienne chargée des contrôles du programme iranien) et les autorités de la République islamique. Dans ce contexte, le président Macron a regretté que "cette fois, les Iraniens aient décidé de sortir du JCPOA". Les ministres des Affaires étrangères des trois grands Européens (Allemagne, France, Royaume-Uni) et la Haute représentante de l’Union européenne ont signé une déclaration commune menaçant de déclencher le mécanisme de règlement des disputes inscrit dans l’accord nucléaire, qui pourrait conduire au rétablissement des sanctions des Nations Unies.

Au regard de ces discussions, quelle place pour l’Europe ?

Il y a quelques semaines encore, fin septembre, on pouvait penser qu’en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies, Emmanuel Macron était proche d’obtenir une sorte de trêve dans la confrontation entre les États-Unis et l’Iran. Que s’est-il passé ? Sans doute la défiance entre Washington et Téhéran, et notamment la défiance qu’inspire Donald Trump lui-même aux Iraniens rendaient très difficile une percée. Les relations entre le président américain et son administration sont de fait pour le moins incertaines.

Du côté iranien, des calculs complexes occupent sans doute les décideurs, soit de politique intérieure (élections générales l’année prochaine, présidentielle l’année suivante), soit de personnes (si le Guide suprême, Ali Khamenei, donnait son feu vert à la reprise d’un dialogue avec Washington, il est douteux qu’il accepterait que ce soit le gouvernement de Rouhani qui trouve un accord avec les Américains), soit enfin de politique internationale : les Iraniens peuvent s’imaginer qu’ils ont le pouvoir d’influencer les prochaines élections américaines.

Nos interlocuteurs iraniens [...] paraissent sûr d’eux, confiants dans leur capacité à poursuivre le bras de fer engagé avec l’Amérique, voire avec l’Occident.

Ce qui est frappant en tout cas, c’est que nos interlocuteurs iraniens, forts de leurs "succès" régionaux et peut-être aussi rassurés que leur économie ait jusqu’ici absorbé tant bien que mal le choc des sanctions, paraissent sûr d’eux, confiants dans leur capacité à poursuivre le bras de fer engagé avec l’Amérique, voire avec l’Occident. Les Chinois ont un peu durci le ton depuis les décisions iraniennes du 5 novembre, les Russes restent dans un registre flou peu gênant pour Téhéran. Les tweets du Guide Suprême – car celui-ci tweete aussi – sont presque triomphalistes vis-à-vis de l’Amérique ("il ont peur de nous") et désagréables vis-à-vis d’Emmanuel Macron (qualifié de "naïf").

Dans ces conditions, que peut faire l’Europe ? L’initiative de médiation du Président Macron a-t-elle atteint ses limites ? Trois pistes vont sans doute être suivies dans les prochaines semaines :

  • les discussions sur une désescalade de la tension au plan régional vont probablement se poursuivre. Les Iraniens essaient visiblement que ces discussions restent entre acteurs régionaux, sans interférences extérieures (ce que regrettent les Russes, qui souhaitent avancer leur propre plan de sécurité dans le Golfe, pour laquelle ils estiment pouvoir jouer un rôle). On peut penser toutefois que si les relations se tendent entre la communauté internationale et l’Iran sur le sujet nucléaire, les alliés régionaux des États-Unis ne seront pas encouragés par Washington à entretenir un dialogue avec Téhéran ;
     
  • les efforts de la France vis-à-vis de la Maison-Blanche, d’une part, et de Téhéran, d’autre part, vont aussi continuer. On ne peut jamais exclure que Trump révise ses positions. Vis-à-vis des Iraniens, il pourrait être mis en relief que leur intérêt est d’essayer d’avancer avec l’actuel président américain, aussi paradoxal que cela puisse paraître car lui seul est sans doute en mesure d’imposer une levée des sanctions – dans certaines conditions naturellement – à un système américain très braqué contre l’Iran. On peut s’attendre à ce que les Français tentent de pousser dans les prochaines semaines une version ou une autre de leur plan de septembre 2019, dont une composante essentielle est le retour de l’Iran à ses obligations au titre du JCPOA et une certaine atténuation des sanctions du côté américain. Ce qui reste peu plausible, ou plutôt devient encore moins plausible, c’est une initiative européenne qui permettrait aux Iraniens de retrouver une partie des avantages économiques qu’ils attendaient de l’accord nucléaire (Instex, ligne de crédit etc.) car ce type d’initiative n’a de crédibilité qu’avec un minimum d’entente avec les États-Unis.
     
  • la troisième piste concerne la mise en œuvre du JCPOA. Si la reprise du programme iranien se confirme – c’est-à-dire si les rapport de l’AIEA viennent étayer les préoccupations des experts occidentaux –, les grandes diplomaties européennes n’auront d’autres choix que de faire jouer le mécanisme de rétablissement des sanctions. C’est bien pourquoi les diplomates répètent que "la fenêtre d’opportunité pour tenter une médiation entre Washington et Téhéran est en train de se refermer". On peut penser que dans ce cas, la crise autour de l’Iran aura pris de toute façon une dimension extrêmement grave. Il est à craindre que la parole ne sera plus aux diplomates.

 

Copyright : BEHROUZ MEHRI / AFP

 

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