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Arabie saoudite : quand le pétrole s’enflamme

Regards croisés d'Eric Chaney et Michel Duclos

INTERVIEW - 20 Septembre 2019

Le 14 septembre, deux installations pétrolières du géant saoudien Aramco ont été la cible d’attaques de drone et/ou de missiles de croisière. Ces dernières ont été revendiquées par des rebelles yéménites, les Houthis, ennemis jurés de l’Arabie saoudite, mais Washington a immédiatement accusé Téhéran d’être derrière ces frappes. Quelles conséquences dans la région ? Quel impact pour le marché des hydrocarbures ? Existe-t-il un risque d’escalade entre les puissances régionales ? Analyse croisée d’Eric Chaney, conseiller économique de l’Institut Montaigne, et de Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique de l’Institut Montaigne.


Comment expliquer cette attaque contre l’Arabie saoudite ?

MICHEL DUCLOS

Il y a très peu de doutes sur le fait que les Iraniens soient d’une manière ou d’une autre derrière les frappes sur les installations pétrolières saoudiennes du week-end dernier.

Le secrétaire d’Etat Pompeo a bien entendu été trop rapide en accusant l’Iran d’avoir lancé des missiles ou des drones depuis son propre territoire. Il est possible que les Houthis, comme ils le revendiquent avec insistance, soient techniquement les auteurs des frappes, et que celles-ci aient été tirées depuis le Yémen. Il n’empêche qu’une opération de ce type n’aurait pu a priori se produire sans une participation technique massive et un aval politique de Téhéran. Quelle était l’intention des décideurs qui ont pris le risque d’un coup aussi spectaculaire ? L’interprétation retenue par beaucoup d’observateurs est qu’il s’est agi d’une action de l’aile dure du régime de Téhéran pour couler toute velléité de dialogue qui aurait pu se nouer en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies la semaine prochaine à New York. Dans cette hypothèse, les "durs" auraient été inquiets de constater que le Président Trump, s’étant séparé de John Bolton, parlait de plus en plus de rencontre sans conditions avec le président Rouhani.

Cette hypothèse n’est toutefois pas totalement convaincante pour au moins deux raisons.

  • Tout d’abord, une opération aussi complexe et aussi précise a dû demander un temps de préparation assez long.
     
  • En second lieu, les frappes de ce week-end s’inscrivent dans une séquence : après une phase, sinon vraiment de désescalade, du moins de non-surenchère un peu avant le sommet de Biarritz, l’Iran avait repris ces derniers jours une attitude offensive : annonce de nouvelles mesures de non-respect de ses obligations au titre de l’accord nucléaire (JCPOA), début d'opacité opposé aux inspections de l’AIEA, arrivée en Syrie du pétrolier Grace 1 alors que les Iraniens avaient donné la garantie que cela ne serait pas le cas, enfin conditions (démesurées) posées à une éventuelle rencontre Rouhani-Trump ( "oui à une rencontre si toutes les sanctions sont levées").

On serait tenté de dire qu’il n’était donc pas nécessaire pour les "faucons iraniens" de tuer l’option d’une rencontre à haut niveau irano-américaine car celle-ci était déjà morte.

Si l’on écarte l’hypothèse d’une manœuvre de l’aile conservatrice du régime, il faut donc considérer que c’est le régime dans son ensemble qui est engagé dans une logique d’escalade. L’Iran a parfaitement compris que le Président Trump, plus encore que Barack Obama, veut avant tout éviter un réengagement militaire de son pays dans cette région.

L’Iran a parfaitement compris que le Président Trump, plus encore que Barack Obama, veut avant tout éviter un réengagement militaire de son pays dans cette région.

Dès lors que, selon la formule consacrée, "Trump ne veut pas la guerre", il est tentant, en multipliant les incidents, et en élevant à chaque fois les enchères, de le placer devant un dilemme de plus en plus difficile : réagir et prendre le risque d'entraîner les Etats-Unis dans un nouveau conflit, au grand déplaisir de la base électorale de M. Trump ; ou laisser passer, comme cela avait été le cas une première fois lorsque le Président américain avait renoncé à riposter à une attaque réussie de l’Iran contre un drone américain et, dans ce cas, suivre les traces de Barack Obama au détriment de la crédibilité stratégique des Etats-Unis.

Si l’on est bien dans ce schéma, les Iraniens rétablissent un rapport de force avec l’Amérique et ses alliés dont ils peuvent espérer qu’il rendra plus favorable pour eux une réouverture le jour venu de la négociation sur le nucléaire. Au passage, ils diminuent de beaucoup le zèle des Saoudiens et des autres Etats du Golfe, premières victimes de cette "stratégie de la grenade", à soutenir la stratégie de "pression maximum" de l’Amérique.

ERIC CHANEY

En 1990, lors de la première guerre du Golfe, Saddam Hussein avait tenté sans grand succès de mettre le feu aux puits koweitiens. L’analyse de risque stratégique s’était donc focalisée autour de deux autres déclencheurs potentiels : une guerre embrasant tout le Moyen Orient, ou un blocage du détroit d’Ormuz, où passe l’essentiel de la production du Golfe. Sophistiquée et parfaitement ciblée, l’attaque des drones et missiles de croisière houthis a montré que le géant Saudi Aramco était plus vulnérable qu’on le pensait. Ironie de l’histoire, les champs pétrolifères de la région sont concentrés sur les rivages du Golfe Arabo-Persique, où les populations chiites sont nombreuses, majoritaires à l’est, en Iran, minoritaires mais importantes à l’ouest, en Arabie Saoudite. Lorsque le porte-parole militaire des rebelles houthis a revendiqué l’attaque dans une vidéo largement diffusée, il a sous-entendu que les rebelles avaient bénéficié d’un soutien local. Il s’agissait peut-être d’un bluff, mais il rappelle une réalité importante : la minorité chiite d’Arabie saoudite, objet de discrimination politique et religieuse, est majoritaire dans la région pétrolifère, y compris parmi les employés d’Aramco. Un éclairage intéressant lorsqu’on observe la nervosité des dirigeants saoudiens, leur comportement impitoyable au Yémen, et leur crainte d’une subversion iranienne.
 
La position iranienne, acteur mineur du marché pétrolier, mais acteur potentiel majeur du marché gazier n’est guère plus sûre. La menace d’actions de représailles saoudiennes doit être d’autant plus prise au sérieux à Téhéran que les principaux sites d’extraction de gaz se trouvent entre le Qatar et le rivage iranien du Golfe, tandis que les champs pétrolifères sont soit dans les eaux iraniennes du Golfe, ou assez proches de la rive et, dans tous les cas à portée des drones et missiles de croisière saoudiens.


La place de l’Arabie saoudite dans le marché des hydrocarbures peut-elle être remise en cause par cette attaque ?

ERIC CHANEY
 
L’attaque du 14 septembre contre les installations pétrolières d’Abdaiq et de Khurais en Arabie saoudite a réduit la production saoudienne de pétrole et de gaz naturel de moitié. Si dans un premier temps, les marchés ont réagi par une hausse d’environ 15 % du prix du pétrole brut pour livraison immédiate, les informations données par Aramco les jours suivants – un calendrier de retour à la normale de quelques semaines, quelques mois au maximum — a ramené le calme. Le prix des contrats à échéance mars 2020 sur le marché Globex est, à 56 $/bl, à peine plus élevé qu’avant l’attaque (55 $/bl) pour le WTI. À moins de nouveaux développements militaires, et c’est une réserve importante, il ne devrait pas y avoir de choc pétrolier significatif, et la pression à la baisse sur le prix du pétrole devrait reprendre, à la faveur du ralentissement économique mondial et de la montée en puissance de la production nord-américaine. Faut-il en conclure que l’attaque est un non-événement sur le plan économique ? Ce serait une grave erreur.

Le Moyen Orient reste l’acteur central du marché des hydrocarbures

Si l’Amérique du Nord est devenue le second producteur marginal de pétrole brut - au sens où les modulations de son rythme de production façonnent le prix mondial- le Moyen-Orient reste bien le premier. Quelques chiffres, tirés de la base de données de BP, pour s’en convaincre : le Moyen-Orient a une capacité d’extraction de brut combinée d’environ 34 % de la capacité mondiale, supérieure à celle de l’Amérique du Nord (22 % avec le Mexique) et à la Communauté des Etats Indépendants (CEI, 15 %), cette galaxie gravitant autour de la Russie, qui, de toute façon n’est ni capable, ni désireuse de jouer le rôle de producteur marginal.

Le poids du Moyen-Orient est encore plus important pour le commerce international de pétrole, avec 45 % des exportations mondiales, contre 13 % pour la CEI comme pour l’Amérique du Nord. Pour le gaz naturel, cette dernière se taille dorénavant la part du lion, avec 26 % de la production mondiale, contre 22 % pour la CEI et 18 % pour le Moyen Orient. Mais à long terme, la situation ne pourra que s’inverser, car le Moyen Orient détient 41 % des réserves "prouvées", contre 31 % pour la CEI et seulement 4 % pour l’Amérique du Nord –chiffres susceptibles d’évoluer il est vrai.

Le poids du Moyen-Orient est encore plus important pour le commerce international de pétrole, avec 45 % des exportations mondiales, contre 13 % pour la CEI comme pour l’Amérique du Nord.

Arabie saoudite, poids lourd du pétrole, Iran, poids lourd du gaz

Ajoutons encore un élément déterminant pour la dynamique du marché dans les années à venir. Par sa production, ses exportations et ses réserves, l’Arabie saoudite reste le poids lourd toute catégorie du pétrole. Mais pour le gaz naturel, dont la CEI domine le marché aujourd’hui, ce sont l’Iran et le Qatar qui auront le rôle central dans les années à venir, car, à eux deux, ils détiennent 30 % des réserves mondiales. Or le gaz naturel est le combustible fossile le plus "propre", au sens où il produit le moins de CO2 à valeur énergétique équivalente, comparé au pétrole et au charbon. Avec le développement des énergies renouvelables (solaire et éolien), le gaz naturel est promis à un bel avenir, étant le complément indispensable de ces sources intermittentes par nature.


Quelles conséquences peut-on d’ores et déjà anticiper ?

MICHEL DUCLOS

C’est donc vers la réaction des États-Unis et de l’Arabie saoudite que les regards se tournent maintenant.

Les premiers commentaires du Président Trump ont été, comme c’est généralement le cas, crûment révélateurs : ce sera aux Saoudiens de prendre la responsabilité de la riposte ; et s’ils demandent aux États-Unis d’intervenir, ils devront payer les frais que ceux-ci engageraient. C’est peut-être la première leçon de cet épisode : la "garantie de sécurité" des États-Unis à l’égard de leurs alliés n’a plus dans le monde d’aujourd’hui qu’un caractère relatif. Il est vrai que l’impopularité des Saoudiens au Congrès et dans la classe politique américaine ne favorise pas un engagement très net du gouvernement américain.

Puis, deux jours plus tard, le Président demandait à son administration d'accroître encore les sanctions contre l’Iran. Cela signifie que toute possibilité de rencontre Trump-Rouhani est encore moins plausible puisque l'intérêt d’une telle rencontre pour les Iraniens serait précisément un allégement des sanctions. Les Saoudiens eux-mêmes paraissent donner crédit à la revendication des Houthis, ce qui tend à "banaliser" l’incident, si grave soit-il. S’ils retenaient la thèse d’une responsabilité directe iranienne, il serait beaucoup plus difficile pour eux de ne pas laver l’affront.

Les autres acteurs internationaux se gardent de prendre des positions trop tranchées. M. Poutine maximise son atout d’interlocuteur de tous les pouvoirs de la région. On l’a vu à Ankara en compagnie de M. Rouhani, ironisant étrangement sur la faiblesse des systèmes anti-défense de l’Arabie saoudite ("ils peuvent acheter soit des S300 soit des S400"). Puis le lendemain, il appelait au téléphone le prince Mohamed ben Salman. Peut-être voit-il dans cette affaire, outre un développement positif pour les exportations russes d’hydrocarbures, une occasion de mettre en valeur la fiabilité de la capacité de "pourvoyeur de sécurité" russe face au manque de fiabilité de l’Amérique.

Les consultations et les manœuvres entre Riyad et ses alliés sont maintenant engagées. Il reste à voir si la réaction de Washington et de ses alliés restera vraiment minimale. Si tel était le cas, ce serait en fait un aveu de faiblesse étonnant : l’incitation serait forte pour les Iraniens de continuer à jouer de leur capacité de prendre en otage le marché mondial du pétrole. Moins d’une vingtaine de frappes très précises ont suffi à détruire en quelques minutes 5 % de la capacité de production mondiale du pétrole. On peut en déduire qu’en réalité, la capacité de production du premier fournisseur mondial est à la merci d’une attaque plus systématique. 
 
ERIC CHANEY
 
La principale conséquence à long terme, de mon point de vue, est qu’il est rationnel de se passer des hydrocarbures, même si leur prix baisse.
 
Obsession des importateurs de pétrole après les embargos décidés par l’OPEP en 1973 et en 1979, la sécurité de l’approvisionnement en huile est à nouveau déstabilisée. Le rôle des marchés à terme du pétrole, qui, bien souvent, fournissent le fil directeur du marché spot est d’anticiper l’équilibre offre demande à moyen long terme et d’assigner une prime de risque à l’instabilité d’origine géopolitique de l’offre, celle de la demande étant plus d’origine économique. La pente normale de la courbe des prix futurs devrait donc être fortement ascendante, l’incertitude future ne pouvant qu’augmenter. Or c’est l’inverse qui se produit : le prix du baril de WTI livré en mars 2020, 56 $, est plus élevé qu’à l’échéance fin 2025 (53 $).
 
Même si le marché inclut une prime de risque croissante dans le futur, les fondamentaux de l’offre – surabondante — et de la demande – structurellement en stagnation, voire en baisse, notamment en raison de la prise de conscience du changement climatique –, l’emportent largement. Cela ne facilite évidemment pas la tâche des politiques économiques visant à réduire les émissions de CO2, la tendance à la baisse du prix venant contrecarrer l’affaiblissement structurel de la demande.
 
Voilà une raison de plus d’avancer vers la fixation d’un prix du carbone croissant dans le temps et prenant en compte les dégâts futurs des émissions de CO2, indépendamment des prix de marché. Et puisque les hydrocarbures servent aujourd’hui essentiellement aux transports, les technologies de substitution aux moteurs thermiques traditionnels, qu’il s’agisse de la filière électrique ou de la filière hydrogène, doivent être encouragées, à condition, bien sûr que l’encouragement ne soit pas lui-même une source de gaspillage.

 

Copyright : FREDERIC J. BROWN / AFP

 

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