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Exemple : Education, Europe, Santé

IA et emploi en santé : quelle stratégie d’accompagnement et de transformation pour les métiers de la santé ?

Regards croisés d'Éric Chaney et David Gruson

INTERVIEW - 18 Janvier 2019

L’Institut Montaigne publie, en coopération avec Ethik IA, une note intitulée IA et emploi en santé, quoi de neuf docteur ? dont l’objectif est de mesurer l’impact de l’IA sur l’emploi en santé, et de proposer une stratégie d’accompagnement et de transformation des métiers du secteur. Elle vise à contribuer à une prise de conscience quant à la nécessité d’engager, dans les meilleurs délais, une méthodologie d’évaluation des effets du déploiement de l’intelligence artificielle sur le secteur de la santé. Quels seront-ils ? Comment les anticiper efficacement ?

Concrètement, qu'est ce que l'IA en santé et comment va-t-elle bouleverser le secteur et les pratiques médicales ?

Eric Chaney
Les premiers pas de l’intelligence artificielle datent des années 1950, ce n’est donc pas nouveau. Les systèmes experts des années 70 et 80 – une forme primitive d’IA – avaient trouvé des applications dans le domaine de la santé, comme la détection des risques de naissance prématurée. Mais c’est vraiment avec le développement des programmes de "deep machine learning", plus récents, que l’IA a décollé. Ces programmes se sont révélés particulièrement adaptés à la reconnaissance des formes, à condition d’avoir accès à un très grand nombre de données. C’est donc tout naturellement dans le domaine de l’imagerie médicale que l’IA a fait les plus grandes percées dans le secteur de la santé, sous forme d’aide au diagnostic. Il est probable que les programmes d’IA vont progressivement toucher à toutes les dimensions de l’aide au diagnostic, en raison de la richesse des données, que ce soit celles recueillies auprès des patients, ou du vaste corpus d’articles scientifiques dans les revues de référence. Par ailleurs, l’IA va également changer la gestion des organisations, qu’il s’agisse des process ou des ressources humaines. De ce point de vue, le secteur de la santé n’est pas différent des autres, si ce n’est que sa complexité et son importance dans l’emploi en feront un secteur de choix pour l’IA.
 
David Gruson
L’intelligence artificielle modifie déjà considérablement l’organisation de la prise en charge en santé. La technologie la plus opérationnelle est en effet celle de l’apprentissage machine par reconnaissance d’image. Elle permet déjà d’obtenir dans plusieurs champs de diagnostic, en radiologie, en ophtalmologie, en dermatologie des résultats meilleurs que ceux d’un "diagnostiqueur" humain. Pour autant, notre étude montre qu’il ne faut pas considérer cette révolution comme un processus linéaire et homogène. Il existe des différences sensibles dans la diffusion de l’innovation. A grands traits, on peut distinguer le développement d’une IA de pointe dans la génétique ou l’immunothérapie, qui apporte beaucoup à la médecine d’excellence et des solutions d’IA plus généralistes qui visent à répondre à des besoins de santé courants. La cible de développement est ici les pays en développement et les régions de nos pays marquées par une pénurie médicale, ou en retard de recomposition de l’offre de soins.

Comment concilier le concept de "RSE digitale", détaillé dans la note, et l’encouragement à l’innovation, indispensable dans le secteur de la santé (dans l’organisation de la prise en charge médicale et dans la transformation des métiers) ?

David Gruson
L’idée de RSE digitale est directement issue de la norme ISO 26000 qui la définit comme le fait, pour une entreprise, de s’engager dans des actions permettant d’accompagner les conséquences à moyen terme de son activité. Dans cette optique, le fait pour un acteur économique d’anticiper les impacts sur les ressources humaines de la diffusion de l’IA et de l’automatisation constitue une façon d’exercer sa responsabilité sociétale.

Les outils de formation initiale et continue des professionnels de santé doivent être rapidement repensés pour intégrer la révolution associée à l’IA.

Concrètement, cela peut passer par l’engagement de programmes de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC), mais également par l’investissement dans des programmes de recherche qui permettront de définir les futurs référentiels de "soft law" qui réguleront les enjeux éthiques de diffusion de l’IA en santé. Plus largement, les outils de formation initiale et continue des professionnels de santé doivent être rapidement repensés pour intégrer la révolution associée à l’IA. Notre étude relève plusieurs avancées en ce sens, comme l’introduction d’un module de formation à la médecine algorithmique dans le cursus des étudiants en médecine dès 2019. Mais nous devons aller beaucoup plus loin.

Eric Chaney
L’idée de RSE digitale est intéressante car les sujets d’éthique dans la programmation même des logiciels, dans l’accès aux données individuelles et dans l’usage fait des programmes intelligents, aussi bien pour les patients que pour les personnels, sont importants. Et comme ils suscitent des craintes dans la population et parmi les professionnels, un cadre de réponse organisé peut se révéler déterminant pour que les apports de l’IA – qualité, productivité et baisse des coûts — soient réalisés. Il y a cependant un danger : une réglementation excessive peut étouffer l’innovation d’origine française ou européenne, si elle décourage les investissements humains et capitalistiques locaux. Cela n’empêcherait d’ailleurs pas la diffusion de l’IA, tout au plus cela la retarderait, car les firmes américaines ou chinoises, déjà très avancées dans ce domaine, pénètreraient le marché européen. Une protection excessive aboutirait au résultat paradoxal que les risques de l’IA seraient moins bien pris en compte par les producteurs eux-mêmes, car ils ne seraient pas soumis aux mêmes contraintes dans leurs marchés domestiques.

La note de l’Institut Montaigne montre que les fonctions support aux soins seront également exposées aux bouleversements induits par l’IA. Comment les accompagner et recentrer leurs fonctions sur des actes à plus haute valeur ajoutée ?

David Gruson
La note est avant tout un travail de sensibilisation de l’opinion, des pouvoirs publics et des professionnels du secteur sanitaire et médico-social. Dans la transformation numérique du système de santé, il y a, en l’état, un angle à compléter, celui de l’accompagnement au niveau des ressources humaines. Des orientations politiques ont été prises depuis le rapport Villani et le plan "Ma Santé 2022" pour favoriser l’émergence de solutions françaises d’IA en santé. Mais il faut associer à ces démarches un volet puissant d’accompagnement à la transformation des métiers. Nous avons montré précisément que, contrairement à une image véhiculée souvent dans le débat public sur l’IA en santé, les métiers les plus concernés ne sont forcément ceux que l’on croit. S’il y aura un impact sur les disciplines médicales dont la "matière première" est déjà du code numérique, un chiffrage précis de cet effet sur les ressources humaines médicales reste très difficile à faire. En revanche, à partir du Répertoire des métiers de la santé, qui inclut les métiers non médicaux, nous avons pu quantifier l’impact potentiel sur les fonctions support au soin. La méthodologie retenue vise à apprécier le potentiel de substitution – faible, moyen ou fort – de l’activité concernée.
 
Eric Chaney

La note apporte des éléments cruciaux et, à ma connaissance, inédits sur ce sujet, qui suscite le plus de craintes dans la population et les professions concernées. Il me paraît très important de souligner, comme le fait la note, que l’IA est une révolution technologique bien différente de celles des machines, à commencer par les métiers à tisser du 18ème siècle. La différence essentielle est que, pour la plupart des activités, l’IA augmentera la productivité du travail humain, et, dans certains cas limités, le remplacera. Comme l’indique bien ce travail, la substitution sera, en règle générale, partielle, avec un taux qu’on ne peut connaître avec précision.

L’IA est une révolution technologique bien différente de celles des machines [...] La différence essentielle est que, pour la plupart des activités, l’IA augmentera la productivité du travail humain, et, dans certains cas limités, le remplacera.

A ce sujet, on peut prévoir d’avance qu’il y aura un débat public difficile sur les retombées de la pénétration de l’IA : les gains de qualité devraient se traduire par des prix plus élevés, mais, d’un autre côté, les gains de productivité devraient entraîner une baisse des coûts. L’expérience des produits technologiques (ordinateurs, téléphones, avions…) fait penser que le second effet devrait l’emporter largement, à condition que la concurrence joue son rôle, ce qui est moins évident dans le secteur de la santé que dans celui de l’électronique.

Conclusion

David Gruson
Cette étude participe d’une logique plus générale, celle d’une régulation positive de la diffusion de l’IA en santé que nous avons portée dans le cadre de l’initiative Ethik-IA. L’idée est de montrer que nous avons plus à perdre qu’à gagner en retenant une approche fermée de l’IA. Celle-ci va transformer positivement notre système de santé en permettant des gains de qualité de prise en charge pour les patients et d’efficience pour le système de santé. Mais les enjeux éthiques et sociétaux de cette diffusion doivent faire l’objet de modes de régulation adaptés. 
 
Eric Chaney
Nous aimons beaucoup le mot "régulation" en Europe et encore plus en France, surtout lorsqu’il s’agit de réguler des technologies importées. Il est bien clair que la pénétration de l’IA demande une réflexion approfondie sur le type de régulation nécessaire, réflexion à laquelle la note de l’Institut apporte une contribution concrète et détaillée. De ce point de vue, je trouve que le concept de "régulation positive" avancé par David est très utile. Mais n’oublions pas la dialectique protection-innovation : un excès de la première pourrait enrayer la seconde et tuer dans l’œuf le développement d’une offre d’IA adaptée au secteur de la santé dans notre pays, alors même que de nombreuses jeunes entreprises très innovantes s’y intéressent.

 

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