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Exemple : Education, Europe, Santé

Grèce : 40 ans plus tard, construire l'Europe de demain

ARTICLES - 24 Mars 2021

2021 marque le 40e anniversaire de l’entrée de la Grèce dans les Communautés européennes, sans aucun doute le fait politique le plus marquant depuis la Seconde Guerre mondiale. En effet, cette entrée a à la fois coïncidé, signalé, et aidé à faire de la Grèce, à l’époque une démocratie fragile dotée d’une économie segmentée, un État à la pointe de la démocratie libérale en Europe du Sud-Est. La Grèce et les Grecs, quel que soit leur bord politique, ont rejeté très tôt l’euroscepticisme et ont adhéré en masse au cours des années 1980 au projet européen - même sous ses formes les plus fédéralistes. La crise économique des années 2010 - causée par une longue inertie économique et une récession mondiale - a provoqué un débat sans précédent sur la place du pays au sein de la construction européenne. Cependant, malgré les épreuves et par moyen de sacrifices immenses, nous avons de nouveau fait le bon choix : opter pour plus d’Europe. Ce faisant, la société grecque a démontré qu’elle voyait déjà à l’époque ce qui semble désormais une évidence : les défis engendrés par la nature complexe et interconnectée du projet européen appellent des solutions de plus en plus partagées.

Aujourd’hui, et ce malgré les défaillances ponctuelles de sa structure organisationnelle complexe et jeune, l’Union européenne démontre concrètement son efficacité et les solutions qu’elle peut apporter afin de lutter contre la pandémie, en se concentrant sur le bien-être detous ses citoyens. L’UE a conçu un mécanisme transparent d’allocation des vaccins contre le Covid-19 approuvés à l’échelle de l’Europe, tout en ayant aussi participé activement au financement de la recherche scientifique et au mécanisme mondial de vaccination COVAX au travers de l’initiative "Team Europe". La Grèce et le Premier ministre Mitsotakis ont soutenu de vive voix ces efforts et leur mise en œuvre. Dans le même temps, nous promouvons activement un mécanisme européen visant à relancer rapidement les secteurs du tourisme et du transport en 2021 en établissant un certificat de vaccination commun. Il est important de noter qu’avant cela, l’UE avait en juillet 2020 pris l’initiative historique d’un plan de relance de 750 milliards d’euros passant par l’émission d’obligations communes - là aussi une première historique. Cumulé aux mesures temporaires d’allègement des restrictions budgétaires et au démarrage du nouveau cadre financier pluriannuel, ce fonds de relance sera déterminant afin de relancer la création d’emplois et de se diriger vers une transition numérique et verte viable une fois la pandémie passée.

Malgré quelques erreurs, l’UE a réussi son test de vitalité et de réactivité en maniant habilement le compromis. Elle a montré qu’elle avait les réflexes nécessaires le moment venu, qu’elle savait prendre des initiatives et dépasser le formalisme face à une menace claire et imminente, et qu’elle pouvait faire preuve d’une bonne dose de volontarisme politique et utiliser à bon escient le principe de subsidiarité ; n’oublions pas que les politiques de santé ne relevaient que des "compétences d’appui" de l’UE.

Il n’en demeure pas moins que l’approfondissement de la coordination européenne face à la pandémie n’a fait qu’accentuer les défis auxquels l’Europe fait face en tant qu’entité ; du changement climatique aux désastres humanitaires, à la cyber sécurité et au contrôle des frontières européennes. Le vœu d’Ursula Von der Leyen de faire de la Commission une "Commission géopolitique" a été très bien accueilli, y compris par la Grèce qui y voit une opportunité pour approfondir demain la coopération européenne alors que les institutions et citoyens Européens s’apprêtent à lancer la Conférence sur l’avenir de l’Europe tant attendue.

L’approfondissement de la coordination européenne face à la pandémie n’a fait qu’accentuer les défis auxquels l’Europe fait face en tant qu’entité.

Ainsi, le politique demeure au cœur du projet européen. Il ne pouvait en être autrement. Il est évident que fournir des meilleurs résultats à nos citoyens est donc inévitablement lié à l’avancement du débat européen. Si les enjeux sont aujourd’hui mondialisés, ceci ne fait qu’augmenter l’urgence d’approfondir la consolidation politique et géopolitique de l’UE de l’intérieur.
 

En se penchant sur les 40 ans de l'adhésion grecque à l’UE, on constate que la démarche grecque a toujours été de pousser pour plus d’intégration européenne, épousant les mutations de l’environnement international. Malgré sa transition de nouveau membre à membre central, la Grèce n’a rien perdu de sa ferveur en matière d’intégration politique. Plutôt qu’y voir un objectif fini, les Grecs ont choisi d’insister sur la dimension "révolutionnaire" du projet européen, comme l’exprimait en 1979 le père fondateur de la pensée européenne grecque, Konstantinos Karamanlis. L’histoire pré-1981 de l’adhésion grecque a en grande partie défini les contours de notre soutien au projet européen et de notre recherche permanente de nouveautés institutionnelles. Après tout, l’accession grecque a représenté un changement de modèle pour ce qui était à l’époque appelé les Communautés européennes, qui ont par-là démontré leur intention de s’élargir au-delà de l’Europe occidentale en allant au-delà des "quotas de charbon" pour aborder démocratie et sécurité géopolitique. Au cours des 40 ans qu’elle a passés au sein de l’UE, la Grèce a constitué un exemple marquant du potentiel démocratique et géopolitique de l’Union. L’Histoire nous montre que ceci n’est pas ponctuel ou guidé par de simples intérêts étroits.

La route vers l’adhésion : renforcer la démocratie

Le processus qui a mené à l’entrée de la Grèce dans les Communautés européennes a, à juste titre, été décrit au travers des initiatives du charismatique dirigeant grec Konstantinos Karamanlis. La candidature de la Grèce avait été ratifiée en juin 1959 alors qu’il était Premier ministre, menant à la signature d’un accord d’association entre la CEE et la Grèce en juin 1961, le premier accord d’association qu’ait signé la CEE. Cet accord constituait un premier pas vers l’entrée du pays dans les Communautés européennes, mais fut "gelé" à la suite du coup militaire de 1967, avant d’être réactivé une fois la démocratie restaurée en juillet 1974. Après son retour en politique et son élection en tant que Premier ministre, Karamanlis annonçait le 12 juin 1975 son intention de briguer une adhésion complète de la Grèce aux Communautés. Libéral, farouchement pro-européen, il voyait dans le destin européen de la Grèce une voie sûre vers la stabilisation démocratique dans un contexte de menaces géopolitiques grandissantes. Les années 1970 ont pour la Grèce été marquées par l’agressivité de la Turquie, pourtant son alliée au sein de l’OTAN, qui avait envahi Chypre et occupait depuis 1974 la partie Nord de l’île, ainsi que par un anti-américanisme grandissant sur le plan national à une époque où l’Europe du Sud-Est restait marquée par les clivages de la guerre froide. En réponse à ce sentiment palpable de crise, Karamanlis a su formuler les rêves et espoirs de la grande majorité des Grecs en indiquant le chemin de l’Europe. Sa politique clairvoyante consistait à ancrer le pays dans les Communautés européennes en plus de la relation jusque-là dominante, mais aussi tourmentée, avec les États-Unis.

Les ramifications géopolitiques du dossier grec étaient totalement différentes (bien que peu probablement moins complexes) de celles de la signature du Traité de Rome de 1957 ou du premier élargissement de 1973. Tout d’abord, l’adhésion de la Grèce signifiait que les 9 États membres de la CEE allaient accueillir une jeune démocratie parlementaire avec une économie fragile ; mais, de manière plus importante, cela signalait également que le projet européen prenait une dimension sécuritaire jusque-là totalement absente des esprits des dirigeants européens. Cependant, la CEE, poussée par le soutien français, notamment celui du Président Valéry Giscard d’Estaing, a su se montrer à la hauteur de la tâche. L’adhésion grecque a été une démonstration exceptionnelle d’une volonté politique et géopolitiquepartagée de protéger la souveraineté démocratique et les valeurs européennes à un moment où elles étaient menacées.

La trajectoire qui a mené à l’adhésion finale de la Grèce n’a pas été linéaire, loin de là. Elle a impliqué d’âpres négociations entre les 9 de la CEE, ainsi qu’entre la CEE et la Grèce, la remise à niveau de la bureaucratie grecque, des élections nationales dans plusieurs pays et, bien sûr, de nombreuses présidences tournantes de la CEE, la présidence allemande ayant marqué les esprits comme particulièrement influente et encourageante dans la dernière ligne droite menant à l’adhésion de la Grèce.

Des européens de tous bords rendent encore hommage au rôle déterminant qu’ont joué certaines personnalités charismatiques dans le deuxième élargissement - surtout Karamanlis et Giscard d’Estaing, qui, en plus d’être tous deux admiratifs des civilisations française et grecque, étaient amis.

La trajectoire qui a mené à l’adhésion finale de la Grèce n’a pas été linéaire, loin de là.

Cependant, la leçon à tirer de ce chapitre de l’histoire européenne est que tous les acteurs impliqués ont su saisir les enjeux de l’époque. Konstantinos Karamanlis a exprimé les rêves et les aspirations du peuple grec à la démocratisation à une époque où la Communauté économique européenne commençait à dépasser son statut de simple union économique. Et bien que les fondations aient déjà été posées dans le rapport Birkelbach de 1962, c’est l’adhésion grecque, suivie peu après par l’adhésion de l’Espagne et du Portugal, qui a montré que le projet de la CEE avait changé de dimension, et que la démocratie en faisait désormais partie intégrante. Ainsi, la vision grecque a fait écho - de manière plutôt dialectique - aux impératifs politiques émergents plaçant la démocratie au cœur des institutions et aux discours des Communautés européennes, que la Grèce voulait rejoindre. De plus, la Communauté a, en accueillant la Grèce, fait le choix conscient de s’ouvrir aux défis géopolitiques à travers l’élargissement, après une décennie de stagnation et d’introversion ; un choix qui a été reconduit de nombreuses fois depuis, notamment après la fin de la guerre froide.

Ce n’est pas une coïncidence si les dimensions géopolitiques et démocratiques de l’intégration européenne ont défini, avec les bénéfices concrets tirés du Marché commun, des Fonds structurels et bien sûr de l’extraordinaire tour de force qu’est l’Union monétaire, la présence grecque dans l’UE dans les années qui suivirent son adhésion. À bien des égards, l’insistance de la Grèce pour que l’Europe soit plus politique et géopolitique n’est pas ponctuelle, ou liée à des circonstances diplomatiques, mais reflète au contraire l’idée profondément ancrée que l’engagement démocratique se doit d’être l’élan vital de tout projet politique s’il veut être viable à long-terme. L’histoire ancienne et moderne de la Grèce peut clairement servir d’inspiration : la Grèce est l’exemple d’une communauté de pratiques, de valeurs et d’identité qui a toujours su mobiliser la politique afin de répondre à des menaces extérieures. À chaque fois, optimiser la démocratie s’est révélé être la solution et défendre notre souveraineté une évidence.

2021 : devenir en agissant

Alors que le monde se prépare à l’après-Covid, l’Union européenne s’apprête à s’embarquer dans une de ses initiatives les plus ambitieuses en termes de délibération et de mobilisation démocratique : la Conférence sur l’avenir de l’Europe. La Grèce et les Grecs soutiennent catégoriquement cet exercice multidimensionnel de dialogue social qui rappelle l’héritage démocratique profondément ancré dans notre culture commune libérale européenne, dans toute sa diversité - débattre et décider ensemble de manière libre et concertée. Cela constitue la vraie force du processus démocratique, un processus capable de libérer le potentiel créatif de toute société politique et de ses individus, à l’inverse de la nature moribonde des régimes autoritaires dans l’histoire et encore aujourd’hui dans le monde.

En attendant le début de la Conférence et les contributions citoyennes, le Programme stratégique 2019-2024 de l’UE et ses quatre priorités fournissent déjà une base sur laquelle construire nos consensus et nos ambitions à venir. Celles-ci sont :

  • Protéger les citoyens et les libertés
  • Mettre en place une base économique solide et dynamique
  • Construire une Europe neutre pour le climat, verte, équitable et sociale
  • Promouvoir les intérêts et les valeurs de l’Europe sur la scène mondiale

La tournure dramatique de la pandémie, mais aussi d’autres menaces auxquelles l’UE est confrontée à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières, illustrent plus que jamais à quel point le bien-être des citoyens, l’économie, la protection environnementale, et la sécurité géopolitique sont inextricablement liés. L’histoire a prouvé que l’on doit se tenir prêt à surpasser le formalisme face aux défis concrets et matériels. La stratégie de vaccination de la Commission visant à établir un mécanisme d’allocation des vaccins commun constitue un bond en avant à bien des égards, et démontre la vitalité de l’Union européenne lorsqu’elle est confrontée à des menaces imminentes et existentielles face auxquelles tous les européens doivent faire front commun, a minima par besoin stratégique. De plus, les défis qui découlent de cette crise, en particulier les conséquences socio-économiques et les questions de solidarité et de cohésion, rendent encore plus urgente une réinvention radicale de l’avenir de l’Europe par ses citoyens.

Les conséquences socio-économiques et les questions de solidarité et de cohésion, rendent encore plus urgente une réinvention radicale de l’avenir de l’Europe par ses citoyens.

Le débat sur l’avenir de l’Europe a pris une dimension existentielle, illustrant, entre autres, les enjeux colossaux de la résilience de l’UE, de son autonomie stratégique et enfin de sa place dans un monde en rapide mutation et devenant chaque jour plus imprévisible. Nos points de départ sont les aspirations et les besoins des citoyens européens, car ce sont avant tout les politiques et institutions rendant l’UE pertinente et efficace qui sont les plus importantes. La Conférence devrait se concentrer sur le fond, plutôt que sur la forme, c’est-à-dire sur les sujets politiques fondamentaux : les politiques publiques communes, les institutions et l’action coordonnée.

Si nous voulons que la Conférence soit un succès, il est essentiel de trouver le bon équilibre entre d’une part, les politiques publiques, et, d’autre part, les débats sur la bonne procédure à adopter.

L’année écoulée a renforcé notre volonté de construire une Union plus résiliente pour faire face aux crises internes et externes. En s’inspirant des leçons de la crise du Covid-19, la préoccupation de toutes les parties à la Conférence, à commencer par les gouvernements européens, devrait être de déterminer comment renforcer l’UE, la rendre plus durable, et accroître son influence dans le monde. Avoir d’importants moyens d’action est la condition sine qua non de toute entité politique viable, et l’UE n’échappe pas à la règle. L’avenir de l’UE dépendra des ressources qui lui sont allouées, chose qui dépend à son tour de ses finances et de son budget pluriannuel (CFP), mais aussi à long-terme de son champ de compétences.

L’engagement du gouvernement grec quant au potentiel créatif de la Conférence à venir a déjà été soulevé à de nombreuses reprises avec nos homologues européens. Les délégations grecques ont de manière constante encouragé discussions et échanges d’opinions au sujet des thèmes mis à jour que le Conseil européen pourrait contribuer afin de compléter ceux qui seront soulevés par la société civile et les organes collectifs. 

Lancer le débat

Les priorités fixées par la présidence portugaise, c’est-à-dire donner un nouveau souffle à l’agenda social européen, alors que nous entrons dans l’ère post-pandémie, constituent déjà une précieuse contribution. Le modèle social européen est un atout distinctif qui nous maintient sur le chemin d’une société plus cohésive et plus équitable, nous aidant à atteindre aussi les cœurs et les esprits des non-européens.

L’intégration économique devrait être approfondie, notamment en allant plus loin sur l’Union monétaire européenne, malgré les difficultés et les obstacles que la pandémie a engendrés. La finalisation des unions bancaires et des marchés des capitaux est une des initiatives qu’il nous faut prendre dans le but de relancer la productivité et la compétitivité de l’économie afin d’affronter de futures crises, ainsi que les conséquences du Brexit. La durabilité de notre économie, ainsi que son influence sur les marchés mondiaux, dépendent du projet d’union monétaire, auquel il manque toujours une série d’instruments budgétaires adéquats et certains arrangements nécessaires. La Grèce a bien accueilli la proposition faite à cet égard par la France et est déterminée à s’engager sur la voie des nouvelles innovations institutionnelles dont l’Union a besoin.

Un cadre réglementaire transparent et fonctionnel est également nécessaire afin que l’Europe puisse mettre en œuvre sa "double transition" tant attendue : l’axe écologie/numérique incarne la vision ambitieuse de l’UE pour atteindre le leadership mondial en matière d’innovation. Ceci soulève un grand nombre de sujets, d’intérêts opposés et touche à des groupes sociaux différents dont les besoins devront être pris en compte par les institutions et gouvernements européens. La Grèce est parfaitement au courant de la complexité de cette "double transition" mais est aussi déterminée à mettre à l’œuvre toutes ses capacités productives qui peuvent mobiliser tous les secteurs, depuis le BTP jusqu’à l’agro-industrie et les transports. Ayant déjà mis en place des initiatives concrètes d’optimisation numérique et environnementale avant que la pandémie ne surgisse, l’administration et les citoyens grecs sont plus que disposés à partager la vision de l’UE pour une décennie verte et numérique.

Lutter contre le réchauffement climatique est d’une importance capitale pour l’Europe et pour la Grèce. Ce n’est certainement pas une chose facile, avant tout en matière de percée politique. Comme l’a déclaré le Premier ministre Mr. Mitsotakis, nous nous sommes engagés à cesser l’utilisation de lignite pour l’électricité d’ici 2028, malgré le fait que nous la produisions. L’économie bleue et la protection des océans sont aussi des préoccupations stratégiques de la Grèce, nation méditerranéenne. Il devrait en être de même pour l’Europe. L’économie circulaire et les efforts faits afin de mobiliser les économies urbaines, rurales et insulaires se révèleront cruciaux à long terme.

De même, les efforts réalisés pour une transition numérique illustrent notre volonté politique de réaliser pleinement le potentiel productif et la capacité de réseau de l’économie européenne, sans sacrifier pour autant l’intégrité de chaînes d’approvisionnement vitales.

Afin de réaliser ces changements de paradigmes, il est crucial de reconnaître pleinement l’interaction de la recherche, de l’innovation, et de l’éducation pour répondre aux défis scientifiques et technologiques européens, comme le définit déjà la Stratégie de Lisbonne. Le basculement progressif vers des stratégies visant à développer le capital humain a déjà marqué une évolution bienvenue des politiques de financement de l’Union. "Horizon Europe" et d’autres programmes de recherche similaires ont placé l’Europe à l’avant-garde de l’innovation scientifique. 

Il est crucial de reconnaître pleinement l’interaction de la recherche, de l’innovation, et de l’éducation pour répondre aux défis scientifiques et technologiques européens. 

Cependant, il faut en faire plus si l’on veut faire évoluer notre rôle et notre puissance à l’échelle mondiale. Le succès connu par le CERN pourrait être appliqué dans les domaines de la santé, de l’industrie pharmaceutique ou tout particulièrement des sciences bio-médicales, avec un centre de recherche analogue devenant une référence mondiale. Ces secteurs sont critiques et sujets à des manipulations venues de l’extérieur de l’Europe.

Au-delà de l’opposition domestique/géopolitique : l’autonomie stratégique comme solution

Comme cela devrait désormais être clair, la multitude de défis nationaux auxquels les États membres de l’UE sont confrontés ne peut être détachée de la position qu’occupe l’UE en tant qu’acteur du système international, de l’interconnexion et des synergies entre ses éléments constitutifs (depuis les gouvernements nationaux jusqu’aux institutions européennes en passant bien sûr par les populations nationales), et, enfin, de la résilience et performance de son système. L’actualité appelle de nouvelles manières, plus intégrées, de concevoir les politiques publiques, à même de les inscrire dans le contexte plus large sans se limiter à des dichotomies strictes telles que national/ européen, privé/ public, etc. Cette approche holistique est un autre défi que devront relever la Conférence et ses participants.

Ceci suppose de comprendre que la vitalité de l’économie et du marché dépendent de la vitalité des processus libéraux et démocratiques, et vice versa. La souveraineté nationale est directement liée à la puissance et à la sécurité du projet européen, et inversement. Enfin, il est impossible d’affronter les défis au sein de nos frontières tout en fermant les yeux sur les menaces extérieures, et inversement.

La pandémie a d’abord révélé nos vulnérabilités en ce qui concerne les chaînes d’approvisionnement d’équipements médicaux et de médicaments. Elle a aussi montré que nos citoyens attendent des initiatives plus coordonnées dans le domaine de la santé publique, même si ce dernier reste hors du domaine de compétence exclusive de l’Union. Ainsi, la mobilisation politique et financière des investissements privés est une priorité, tout comme la mise en place de directives standardisées en matière des structures et des protocoles de protection civile. Le mécanisme d’allocation des vaccins et la coopération transfrontalière au cours de la pandémie nous fournissent de précieux précédents de coordination entre États membres. Dans le même temps, la pandémie a rendu plus claire l’importance de l’action coordonnée afin d’établir une position commune à l’égard de tiers. Si on ne peut peut-être pas encore parler de moment transformatif pour la consolidation géopolitique de l’UE, cela nous aura clairement permis d’apprécier le rôle que l’Union doit remplir au travers de sa participation dans la gouvernance mondiale.

Par conséquent, la perméabilité des frontières nationales aux menaces numériques et hybrides orchestrées par des tiers malveillants a souligné la futilité des réponses isolées. Comme le rappelle le Programme stratégique européen 2019-2024, la protection de nos citoyens exige de construire des mécanismes partagés et une coordination sans faille pour affronter les menaces extérieures.

Ainsi, nous croyons que les enjeux plus larges de l’autonomie stratégique et de la résilience européennes nécessitent de repenser radicalement son champ et son degré.

Notre résilience dans la défense des valeurs libérales, de l’intégrité territoriale ou de l’État de droit, est finalement une contribution à la sécurité de l’Europe.

Une leçon à tirer de la crise est qu’il faut comprendre l’autonomie stratégique en termes de chaînes d’approvisionnement critiques, de fonctionnalité économique, de résilience des structures administratives, et de coordination en matière de politique étrangère. Ceci ne requiert pas seulement de discuter de la solidarité entre les États membres sur le plan des valeurs, mais aussi de tirer les leçons en termes d’efficacité et de fonctionnalité si nous voulons améliorer la puissance et la résilience des mécanismes européens de gouvernance.

La bonne gestion de l’UE des négociations sur le Brexit constitue un petit, mais important succès qui a démontré la capacité des européens à communiquer à l’unisson et à tenir les rangs. En somme, une démonstration bien exécutée d’actions coordonnées qui démontre une efficacité à long-terme, ainsi que le poids diplomatique de l’Union dans ses domaines de compétences.

De plus, notre propre expérience tirée de la gestion d’une campagne hybride déclenchée en février-mars 2020 par les autorités turques à la frontière terrestre gréco-turque à Evros a aussi été un moment critique au cours duquel l’Union a agi en soutien total de la Grèce, en accord avec le principe de subsidiarité (dans un domaine de compétences partagées). La protection des frontières externes de l’UE contre la menace hybride posée par les autorités turques, qui ont instrumentalisé et exploité comme cela n’avait jamais été fait auparavant des milliers de migrants sans papiers, a été assurée par les forces de l’ordre grecques, mais le soutien fourni par l’UE a été extrêmement précieux, à la fois à travers des déclarations politiques et par la visite de trois chefs d’État, et par le soutien des agents de FRONTEX sur le terrain. Ceci doit clairement servir de précédent.

Bien que cette menace hybride ait été repoussée de manière efficace, nous ne pouvons que rappeler que celle-ci illustre les ramifications de la protection de nos frontières et la gestion des flux migratoires. C’est avant tout un défi commun européen, dont le résultat affectera le potentiel à venir de l’Europe en termes de résilience et de puissance politique. Une Europe intégrée a besoin d’une réponse commune aux sujets complexes de migration et d’asile, ainsi que d’une organisation durable et globale comprenant le maintien efficace et transparent de la loi et de l’ordre, des infrastructures et une gestion partagées, du soutien politique, de la coopération internationale, et des politiques de développement. Il est crucial que tous les États membres réalisent que la réussite de ces politiques dépend de leur engagement. Les discussions en cours au sujet du nouveau Pacte sur la migration et l’asile seront un test de notre compréhension commune du rôle de l’UE.

Le défi que pose à la Grèce l’agressivité turque dans la mer Égée et la Méditerranée Orientale nous ramène à des complexités géopolitiques et des menaces auxquelles la Grèce fait face depuis longtemps, bien avant l’adhésion à la CEE. Notre résilience dans la défense des valeurs libérales, de l’intégrité territoriale ou de l’État de droit - à la fois national et international - est finalement une contribution à la sécurité de l’Europe et à la protection de ses valeurs fondamentales et de ses intérêts face à l’interférence étrangère et aux puissances révisionnistes.

Alors que notre chemin au sein de l’Europe a atteint une certaine maturité institutionnelle, nous gardons l’enthousiasme pro-européen des premiers jours mais sommes désormais également forts du réalisme d’un État membre expérimenté. Nous demandons le possible, le moment venu, afin de défendre les intérêts grecs et européens à nos frontières extérieures.

Mettre des mots sur l’avenir

La pandémie a surtout mis en évidence le besoin criant de flexibilité afin de répondre à des crises imminentes en combinant les ressources politiques et institutionnelles de manière ciblée et efficace. Nous devons attendre de nos citoyens qu’ils participent ouvertement au débat à venir, au-delà de la rigidité qu’entraînent naturellement les catégories légales de compétence ; ainsi, nous devons être prêts à interroger nos propres préconçus. La pratique et la nécessité nous ont amené à aller au-delà des réserves que nous avions sur la gestion de la pandémie. C’est un pas important que nous devons noter.

La division, ou l’introversion nationale alors que surgissent de nouveaux défis pourraient envoyer un mauvais signal : que l’Union est sélective dans ce qu’elle considère comme essentiel afin d’assurer la protection et le bien-être de ses citoyens. La gestion des menaces extérieures récurrentes qui affectent des états membres en particulier est critique afin d’assurer l’avenir de l’Union. Au lieu de les voir comme des cas isolés, les citoyens et officiels européens doivent urgemment comprendre qu’elles sont en fait des tests de la viabilité de l’Union.

Au lieu de voir les menaces comme des cas isolés, les citoyens et officiels européens doivent urgemment comprendre qu’elles sont en fait des tests. 

L’Union européenne a fait bien du chemin sur le plan géopolitique. L’autonomie stratégique est aujourd’hui le principe guidant nos discussions sur son avenir géopolitique, soutenu par la Politique étrangère et de sécurité commune, qui fournit une base solide pour coordonner les politiques étrangères, et par les mécanismes de CSP qui émergent comme une alternative cruciale afin de fournir des réponses rapides, efficaces et ciblées à des défis externes. Nous soutenons pleinement des initiatives telles que le Plan d’action pour la démocratie européenne, la Législation sur les services numériques ou la finalisation de la Boussole stratégique européenne, tout en restant attentifs au développement des projets de défense commune.
 
Une telle vision flexible et pratique des actions de l’Union visant à dissuader et contrer les menaces externes ne devrait pas nous mener à l’attentisme ou à une forme de lassitude géopolitique vis-à-vis des enjeux politiques actuels. Comme nous allons le découvrir à l’occasion d’une réelle délibération démocratique avec nos citoyens, l’Europe ne peut se permettre d’adopter une perspective tronquée ou ambigüe sur son rôle dans le monde et ses responsabilités géopolitiques. Il y a 40 ans, l’adhésion grecque aux Communautés européennes a démontré que les Européens étaient déterminés à se voir comme formant une entité géopolitique. Aujourd’hui, alors que l’Europe renouvelle son partenariat transatlantique avec les États-Unis et travaille à son élargissement dans les Balkans Occidentaux, avec le plein soutien stratégique de la Grèce, l’heure semble venue pour que nous puissions articuler et nommer nos espoirs et nos attentes : c’est-à-dire, une Union européenne géopolitique cohérente.

 

Copyright : LOUISA GOULIAMAKI / AFP

 

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