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Exemple : Education, Europe, Santé

Gouverner en crise pandémique

Cinq questions à Olivier Duhamel par Laurent Bigorgne

INTERVIEW - 17 Mars 2020

L’épidémie du Coronavirus s’étend. Elle soulève des questions pas seulement sanitaires mais aussi juridiques et plus encore politiques sur la gestion d’une crise aussi inédite que grave. Entretien avec Olivier Duhamel, président de la FNSP (Sciences Po) et contributeur sur les questions politiques et institutionnelles à l’Institut Montaigne, par Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne.

Nos gouvernants fondent la plupart de leurs décisions sur les recommandations d’un Conseil scientifique installé auprès du président de la République et du Premier ministre1. Est-ce le signe d’un glissement du pouvoir des politiques vers les savants ?

Les premières interventions du président de la République et du Premier ministre ont pu donner cette impression. Le tir me semble avoir été rectifié depuis. Il est parfaitement légitime – et rassurant –, que face à une menace sanitaire extrêmement dangereuse, les décisions politiques ne soient prises qu’après éclairage des experts. Imagine-t-on des opérations militaires engagées et conduites sans l’avis des plus hautes autorités de nos armées ? Mais il est tout aussi nécessaire que la décision finale soit prise par les politiques, en fonction des données scientifiques mais aussi d’autres considérations. Notez que le président de la République dans son allocution du lundi 16 mars, a déclaré se fonder sur "les éclairages scientifiques et les données de terrain".

Quelles autres considérations que sanitaires doivent-elles être prises en compte ?

Soyons clair. Oui, les exigences de la lutte contre le virus sont absolument prioritaires. Mais oui aussi, elles ne sont pas les seules. Il me semble que l’on peut retenir et hiérarchiser trois types d’exigences. Premièrement sanitaires, deuxièmement démocratiques, troisièmement économiques et sociales. Nombre des médecins intervenant dans les médias ont tendance à ne voir que les premières, ce qui est parfaitement compréhensible. Mais regardons les autres. Nous vivons dans une démocratie, pas dans des empires dictatoriaux comme la Chine, la Russie ou la Turquie, ni des régimes théocratiques autoritaires comme l’Iran. Hors de question de plomber les portes d’appartements pour empêcher les gens de sortir de chez eux. Ni d’emprisonner ceux qui ne respecteraient pas les consignes ou diffuseraient des propos critiques.

Est-ce à dire que le pouvoir a eu raison de maintenir le premier tour des élections municipales et qu’il a raison de reporter le second ?

Dans une telle crise et en démocratie, les décisions les plus lourdes doivent se fonder sur un minimum de consensus, et sur un double consensus scientifique et démocratique.

Il a eu et il a raison. Pourquoi ? Parce que dans une telle crise et en démocratie, les décisions les plus lourdes doivent, comme je n’ai cessé de le dire depuis le début, se fonder sur un minimum de consensus, et sur un double consensus scientifique et démocratique. Dans les jours précédant le premier tour ce double consensus existait… pour le maintenir. D’aucuns allaient même jusqu’à dire que le report serait un "coup d’État". Tandis qu’au soir du premier tour, avant-hier (cela paraît déjà si loin…), le double consensus s’est inversé, demandant sinon même exigeant le report.

Fleurissent parfois non plus les "Y a qu’a – faut qu’on", mais, pire, les "Y avait cas – fallait qu’on". Certains ont même dénoncé la tenue d’un premier tour dont ils exigeaient pourtant le maintien quelques jours auparavant, ce qui les déconsidère quelque peu.

Vous êtes politologue, mais aussi constitutionnaliste. Quelle est votre réaction quand le pouvoir exécutif contourne le droit, la loi, voire le législateur la constitution ?

D’abord le contournement est aussi limité que possible. Le Parlement est convié à voter une loi. Quant à ceux qui objecteraient des atteintes au principe d’égalité, avec des maires élus dès les jours suivant le 15 mars et d’autres seulement fin juin, ainsi que des durées de mandat inégales, je leur rappellerai que depuis plus d’un siècle, exactement le 28 février 1919, le Conseil d’État a construit la théorie des circonstances exceptionnelles2. Elle permet de contourner la légalité lorsque la gravité de la situation l’exige. Ajoutons que le Conseil constitutionnel a validé cette théorie et a ainsi accepté l’annulation d’un second tour d’élections législatives pour cause de cyclone3.

Vous considérez donc que nos gouvernants agissent au mieux ?

Globalement et compte tenu des circonstances exceptionnelles que nous traversons, oui. Les Français partagent plutôt ce jugement global, malgré leur défiance à l’égard des politiques, des médias et des experts. Admettez que cela allait tout sauf de soi. Les esprits les plus critiques, ou les plus hostiles au pouvoir, ou les plus pinailleurs, ou encore les complotistes – et cela finit par constituer un groupe non négligeable – proclameront le contraire. Chacun peut évidemment pointer telle incohérence, oubliant parfois que la vérité sanitaire du matin ne l’est plus le soir ; ou s’interroger sans relâche sur le fait qu’Emmanuel Macron n’ait pas prononcé le mot "confinement" – que sais-je encore… Ces bémols me paraissent cependant très secondaires. D’autres le sont probablement moins, par exemple dans l’encombrement de nos systèmes d’urgence ou dans les imperfections de l’enseignement à distance.

Lorsque tout cela sera enfin derrière nous, le temps sera venu de dresser un bilan de bonne foi des réussites et des erreurs des uns et des autres. [...] En attendant, chacun chez soi, mais chacun pour tous.

Reste que le pouvoir agit de façon responsable et les Français comprennent de plus en plus la nécessité du civisme. Lorsque tout cela sera enfin derrière nous, le temps sera venu de dresser un bilan de bonne foi des réussites et des erreurs des uns et des autres. Et, au-delà, de penser ce qui mérite d’être sérieusement modifié dans notre système sanitaire, économique, social, commercial international, dans nos règles juridiques, dans nos modes de vie. En attendant, chacun chez soi, mais chacun pour tous.

 

 

Copyright : Yoan VALAT / POOL / AFP


1Le Conseil est présidé par Jean-François Delfraissy, médecin immunologiste et président du Comité consultatif national d’éthique. Dix autres experts constituent le groupe. Trois infectiologues : Yazdan Yazdanpanah (hôpital Bichat, Paris), Denis Malvy (groupe hospitalier Pellegrin, Bordeaux), Didier Raoult (CHU de la Timone, Marseille). S’y ajoutent Lila Bouadma (hôpital Bichat) réanimatrice, Bruno Lina (Hospices civils de Lyon), professeur en virologie, Pierre-Louis Druais, médecin généraliste et membre de la Haute autorité de santé, et Arnaud Fontanet (Institut Pasteur), épidémiologiste, spécialiste des maladies émergentes. S’y ajoutent trois spécialistes des questions de santé dans d’autres disciplines, Lætitia Atlani Duault, anthropologue, Daniel Benamouzig. sociologue , Simon Cauchemez, modélisateur des maladies infectieuses. 

2Arrêt Dames Dol et Laurent, qui réjouit les étudiants en droit administratif. Deux prostituées s’étaient vu interdire de racoler ainsi que de se faire servir à boire dans des estaminets. Elles ont attaqué l’arrêté du préfet du Var. Il était effectivement illégal, mais puisque nous étions alors encore en guerre, le Conseil d’État a validé la décision préfectorale.

3Décision 73-607 / 741 AN du 27 juin 1973, donnant donc tort au requérant, Paul Vergès, bien que le préfet n’ait pas eu compétence pour annuler le second tour dans cette circonscription de La Réunion.

 

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