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Gilets jaunes : et maintenant ?

Trois questions à Laurent Bigorgne

INTERVIEW - 17 Décembre 2018

Le mouvement des gilets jaunes a tenu, samedi 15 décembre, sa cinquième journée de rassemblement. Moins suivi que lors des précédentes manifestations, il est traversé par plusieurs divisions internes, causées par les récentes annonces du président de la République : faut-il poursuivre les contestations ? Les décisions de l’exécutif sont-elles suffisantes ? Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne, analyse ce mouvement et la manière dont Emmanuel Macron s’est adressé directement aux Français lors de son allocution télévisée.

Hausse du SMIC, annulation partielle de la hausse de la CSG, heures supplémentaires défiscalisées... Les mesures annoncées par le président de la République ont-elles finalement contribué à apaiser la colère des "gilets jaunes" ? Sont-elles finançables ?

Moins de violences et beaucoup moins de personnes dans les rues pour ce cinquième samedi… Ce reflux ne préjuge pas de l’avenir, ni d’une éventuelle reprise du mouvement après les fêtes de fin d'année. On a néanmoins le sentiment que le gouvernement veut répondre aux interpellations des "gilets jaunes", comme semble le montrer, après la prise de parole du président de la République la semaine dernière, l’ouverture du Premier ministre au référendum d’initiative citoyenne (ou RIC).
 
Il est évidemment encore un peu tôt pour savoir comment l’opinion publique et les "gilets jaunes" – distinguons les deux catégories – vont réagir. D’abord, les "gilets jaunes" sont mal connus, mal identifiés. Mal connus parce que l’on ne dispose pas du recul nécessaire. Mal identifiés parce qu’il y a confusion entre ce qui se passe dans la rue (et tout n’est pas du même type, entre la manifestation non déclarée de l’extrême-gauche gare Saint-Lazare ce samedi – véritable tentative de récupération politique – et la réunion d’individus mécontents sur les Champs Elysées, qui ne constituent pas un cortège à proprement parler) et la sympathie d’une partie de l’opinion. Olivier Duhamel a justement rappelé sur ce blog il y a quelques jours que la sympathie ne vaut pas soutien, ni adhésion, ni même intention de vote.

On a le sentiment que le gouvernement veut répondre aux interpellations des "gilets jaunes", comme semble le montrer, après la prise de parole du président de la République la semaine dernière, l’ouverture du Premier ministre au référendum d’initiative citoyenne (ou RIC).

Mettons que 130 000 personnes soient descendues dans les rues françaises le 8 décembre et un peu plus de 60 000 le 15 décembre, cela ne représente pas plus de 0,1 à 0,2 % de la population française adulte. C’est très inférieur aux mouvements de mobilisation contre un certain nombre de réformes, comme les réformes des retraites Fillon en 2003 et Woerth en 2010. C’est aussi très inférieur à ce qu’on a connu pendant la "Manif pour tous". Par ailleurs, c’est très inférieur aux manifestations positives, pour le coup, de l’époque de Charlie Hebdo (je rappelle que celle-ci avait rassemblé 4 millions de Français dont au moins 1,5 millions à Paris). Enfin, c’est très inférieur au nombre de citoyens qui se sont abstenus au 2ème tour de l’élection présidentielle de 2017.

Il ne s’agit ni de nier, ni même de minimiser ce mouvement, mais il faut pouvoir analyser l’une des raisons de son succès médiatique. C’est ici que la violence a joué un rôle important, car elle a été le moteur de la double instrumentalisation qui a alimenté ce phénomène ces dernières semaines. Instrumentalisation par des forces antirépublicaines d'extrême gauche, d'extrême droite, par des casseurs – donc des voyous – ces trois catégories de groupes s’en prennent aux centres des villes et forces de l'ordre, entendent terroriser, et évidemment procèdent à des vols ou à des dégradations massives de biens publics et privés. Ces groupes instrumentalisent le mouvement qui est d’une certaine façon un "bouclier humain" pour leurs activités criminelles. Et je parle d’une instrumentalisation double ou réciproque, parce que le mouvement lui-même, de façon parfaitement cynique et sans que personne n’assume bien sûr cette responsabilité, utilise cette situation, c’est-à-dire qu’il utilise la violence de ces groupes, pour impressionner les pouvoirs publics, tout en leur disant "je n’y suis pour rien".
 
Après un mois, ce mouvement ne se structure pas, et semble ne pas vouloir se structurer, au sens où à chaque fois qu’un leader semble émerger, il fait savoir aussitôt qu’il est l'objet de pressions ou de menaces de violence qui le font se retirer. Quand les "gilets jaunes" apparaissent sur les plateaux de télévision, on découvre la plupart du temps qu’ils ont un passé, généralement nourri aux extrêmes, un passé pour certains de syndicalistes étudiants, pour d’autres des traces nombreuses laissées sur les réseaux sociaux d’appartenance à des mouvements d’extrême-gauche, ou plus souvent encore identitaires.
 
Dans ce contexte, les tentatives d’instrumentalisation sont nombreuses par des forces politiques qui ont perdu la main, comme la France Insoumise ou une partie de la gauche. Le Rassemblement National s’en sort mieux. Un sondage réalisé les 5 et 6 décembre montrait ainsi que si les élections européennes avaient lieu maintenant, avec une liste des "gilets jaunes", LREM s’en sortirait correctement (21 %), le RN résisterait mais perdrait 3 points comme LFI (le parti de Mélenchon se retrouvant avec moins de 10 % derrière LREM, le RN, EELV et les "gilets jaunes").

Cela constitue-t-il un changement de cap dans la politique menée depuis deux ans ? Les contradictions au sein du gouvernement annoncent-elles un remaniement forcé ?

Pour tenter de reprendre la main, le président de la République a voulu manifester un changement de posture et une forme d’ouverture sur des revendications qui, il est vrai, ont séduit le cœur des Français, qui se plaignent de la charge fiscale qui pèse sur eux depuis très longtemps (on sait qu’elle est aujourd’hui parmi les plus lourdes de l’OCDE et de l’UE). C'était déjà le cas en 2012, avec les hausses de fiscalité décidées par François Hollande. En réalité, le problème vient de là : depuis 2012, l’opinion publique s’estime à raison être la victime d’une politique fiscale qui étouffe ménages et entreprises.
 
Le président de la République a souhaité s’adresser à l'opinion par-delà les "gilets jaunes", afin de rétablir le lien qui est celui d’un Président avec le peuple français. Les premiers indicateurs dont on dispose aujourd’hui montrent un premier retournement dans l'opinion, même s’il continue de faire l’objet d’une forte sympathie. Effet de la réponse gouvernementale ? Lassitude ? Proximité des fêtes ? Il n’y a pas eu coagulation en tout cas avec les revendications des lycéens (peu claires au demeurant et exprimées de façon très violente), ni des étudiants (dans ce cas, les syndicats étudiants, réduits à pas grand-chose, essaient d’exister sans vraiment y parvenir).
 
Nous nous trouvons dans une situation marquée à la fois par des violences en milieu urbain et par une lassitude d’un nombre croissant de Français par rapport à un cycle de violences extraordinairement préoccupant, ouvert ces dernières semaines et alimenté aussi bien par les réseaux sociaux, les médias en continu, que par des stratégies politiques extrémistes. La réalité, c’est que face à cette situation exceptionnelle, tous les citoyens attachés à la République étaient d'accord sur la nécessité de renouer les fils du dialogue – un geste était attendu du Président, et il a eu lieu.

Il devait par ailleurs faire montre de ce qu’il était prêt à renouer les fils du dialogue sur le fond avec une double exigence : la première, de ne pas dégrader davantage la compétitivité de l’économie française ; la seconde, de rester dans la logique de son engagement européen, à un moment où nous sommes évidemment scrutés par nos pays partenaires qui se demandent si nous tiendrons ou pas nos engagements dans le temps, notamment en matière de finances publiques… Il est clair, pour le moment, que nous dépasserons sans doute la barre des 3 % de déficit en 2019, ce qui n’est pas une bonne nouvelle.

Il est clair, pour le moment, que nous dépasserons sans doute la barre des 3 % de déficit en 2019, ce qui n’est pas une bonne nouvelle.

Ensuite se posent deux questions : le Président va-t-il être en mesure de commencer une politique de diminution de la dépense publique et donc de réforme du modèle et de protection sociale, et de la dépense publique, d’une part ? Et va-t-il pouvoir faire la pédagogie de la situation française aux autres Etats européens, d’autre part ? Il a, je pense, deux atouts pour plaider à Bruxelles. Le premier, c’est que tout le monde a vu que la lame de fond à laquelle nous sommes confrontés n’est pas que française : elle est italienne, elle est belge, elle est américaine, britannique et même allemande à certains égards. Aucun de nos partenaires européens ne voudrait que la situation se dégrade en France au point de risquer de contaminer d’autres pays européens. Ma conviction profonde est que, sauf à être d’une extraordinaire mauvaise foi, la plupart des dirigeants européens sauront gré au Président Macron d’avoir mis fin à ce mouvement de contestation. C’est la première des raisons.
 
La deuxième, c’est que les gouvernements qui nous regardent, ainsi que la Commission, sont suffisamment au fait de la situation budgétaire française pour savoir que 2019 est une année de double comptabilisation du CICE et de la barémisation de l’allègement des charges. Cette double comptabilisation, cette double charge, va créer de l’emploi et de la croissance : elle offrira des marges aux entreprises, et le président de la République a bien pris soin hier de ne revenir en arrière ni sur les mesures d'allègement de la fiscalité des entreprises (notons néanmoins que le Premier ministre a indiqué un report de la baisse de l’IS), ni sur les mesures d'allègement de la fiscalité du capital.
 
23 millions de personnes ont suivi l’intervention du président de la République la semaine dernière. Que des ministres, en temps réel, n’aient pas été au courant des arbitrages qui ont été rendus entre l’Elysée, Matignon et Bercy, sur ce qu’allaient être les mesures du Président, cela ne me paraît pas choquant et même marginal eu égard aux circonstances dans lesquelles nous nous trouvons.

Les thèmes non-budgétaires ont été nombreux, même si peu développés, dans le discours du Président. La crise des gilets jaunes peut-elle bouleverser l'ordre de priorité des réformes à venir ? Peut-on regretter que certains thèmes n’aient pas été assez développés ?

C’est trop tôt pour le dire. Ce qui est sûr, c’est que la problématique des territoires, de ceux qui s’estiment aujourd'hui les laissés-pour-compte de la globalisation, des opportunités de croissance, de la transformation digitale… se sont, d’une façon ou d’une autre, réinscrits à l’agenda, et c’est heureux. C’est heureux parce que, le Président l’a dit dans son interview, il a pu blesser, il le reconnaît, il a pu oublier aussi ce que devaient être les priorités d’un gouvernement qui, c’est vrai, dans la logique de la République, doit défendre les plus faibles.

La cohésion de la Nation permet sa prospérité, et que sa prospérité permet sa cohésion. L’un ne va pas sans l’autre.

Il me semble qu’il faut faire confiance aux responsables politiques, qu’ils soient au gouvernement, à l’Assemblée ou ailleurs, pour se rappeler désormais que la cohésion de la Nation permet sa prospérité, et que sa prospérité permet sa cohésion. L’un ne va pas sans l’autre. C’est d’ailleurs ce sur quoi nous travaillons au quotidien à l’Institut Montaigne. La cohésion par la croissance, la croissance par la cohésion.

Donc il y aura sans doute, je l’espère, un effort d’expression, de pédagogie, de méthode, dans les mois qui viennent. Cet effort serait le seul garant d’un retour à l'ordre des choses, à la paix civile, à davantage de cohésion. Sur le fond, je suis convaincu que dans les différentes réformes qui seront envisagées, il faudra mettre l’accent sur deux choses : la baisse de la dépense, qui est le seul moyen de baisser la fiscalité sans peser sur les déficits et donc sur l’avenir de nos enfants ; et une réforme profonde, trop longtemps différée, de l’action publique. D’une certaine façon, c'était le chantier un peu impensé de ce début de quinquennat, la part mal assumée du programme du candidat Macron. CAP22 a été une occasion manquée. Il y a des projets qui ont été menés à bien, mais CAP22 aurait dû être un grand rendez-vous. Il l’a été ponctuellement. C’est ce qu’il faut réussir désormais et le débat est au cœur des préoccupations de chacun désormais.

 

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