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Elections en RDC : "Joseph Kabila a quitté la présidence mais conserve le pouvoir"

Trois Questions à Michaël Cheylan

INTERVIEW - 15 Janvier 2019

Initialement prévues le 23 décembre 2018, les élections présidentielles en République démocratique du Congo (RDC) se sont finalement tenues le 30 décembre dernier. Vivement contestés, les résultats publiés par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) proclament l’opposant Félix Tshisekidi vainqueur, avec 38,57 % des voix. Alors que des élections législatives ont eu lieu le 12 janvier, ce dernier et la majorité sortante de l’actuel Président Joseph Kabila s’apprêtent à cohabiter au Parlement, sur fond de contestations internes et externes au pays. Michaël Cheylan, contributeur sur les questions africaines pour l'Institut Montaigne, nous livre son analyse.

Comment expliquer les nombreuses contestations à la suite de la proclamation par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) de la victoire de Félix Tshisekedi, avec 38,57 % des suffrages exprimés ? 

La thèse officielle selon laquelle Félix Tshisekedi aurait remporté l'élection présidentielle est fortement sujette à caution. Personne n'y croit, pour au moins deux raisons :

  • la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), qui jouit d'un grand prestige, a déployé 40 000 observateurs le jour du scrutin et dépouillé près de 72 % des suffrages valablement exprimés à date. Elle a clairement contredit la Ceni devant le Conseil de sécurité de l'ONU, où elle a été invitée à présenter les conclusions de sa mission d'observation. Elle a ainsi implicitement reconnu la victoire de l'opposant Martin Fayulu, qui est en réalité un secret de polichinelle ;
     
  • la Ceni, qui est très liée au pouvoir en place, a donné des chiffres globaux et non par centre local de compilation des résultats (CLCR) et a fortiori par bureaux de vote, ce qui interdit toute traçabilité. Ce refus de la transparence nourrit naturellement le soupçon de fraude. 

Beaucoup considèrent ainsi que c'est l'opposant Martin Fayulu qui a très largement remporté l'élection présidentielle, loin devant Félix Tshisekedi deuxième et Emmanuel Ramazani Shadary, le dauphin de Joseph Kabila. Par conséquent, Félix Tshisekedi est perçu comme le président non pas légitimement élu, mais nommé par Joseph Kabila.

L’accession de Félix Tshisekedi au pouvoir en RDC peut-elle satisfaire le désir d’alternance pacifique ?

Absolument pas. L'impression qui domine est celle d'une alternance en trompe l’œil. Pour prendre une image, l'alternance politique en RDC aujourd'hui est aussi effective que celle en Russie en 2008 lorsque Dmitri Medvedev a succédé, le temps d'un mandat, à Vladimir Poutine. D'abord car, comme indiqué, beaucoup doutent très fortement de la crédibilité des résultats provisoires proclamés par la CENI, qui semblent davantage être le fruit de tractations politiques. Ensuite parce que le système institutionnel RD congolais est très proche du français. Si le Président détient la majorité parlementaire, il est surpuissant. S'il est en situation de cohabitation, il est juste bon à inaugurer les chrysanthèmes. Il suffit de lire la Constitution RD congolaise pour s'en rendre compte. Par exemple, le Président doit impérativement nommer le Premier ministre au sein de la majorité parlementaire et après consultation de celle-ci (article 78) ; pour nommer (ou révoquer) aux plus hauts emplois civils ou militaires, les décrets signés par le Président doivent impérativement être contre-signés par le Premier ministre (articles 81 et 82).

Joseph Kabila a cédé symboliquement la présidence à un "opposant" arrivé selon toute probabilité second afin de conserver en toute tranquillité le pouvoir.

En outre, le Président ne peut dissoudre l'Assemblée nationale que dans des conditions très strictes - en cas de conflit entre le gouvernement et l'Assemblée nationale - qui ne seront pas réunies en l'espèce (article 148). Or la Ceni, précisément, a déclaré ce samedi 12 janvier que l'actuelle majorité parlementaire avait très largement remporté les élections législatives et provinciales, ce qui est totalement incohérent avec les résultats de l'élection présidentielle : peut-on croire que les Congolais, qui avaient voté à 80 % pour l'opposition lors de la présidentielle, auraient porté leurs suffrages à 60 % sur les candidats de l'actuelle majorité lors des législatives ?

Conséquence : Joseph Kabila contrôle l'Assemblée nationale - alors que la coalition "Cach" de Félix Tshisekedi et de son allié, Vital Kamerhe, le président de l'UNC, s'est vu octroyer moins de 10 % des sièges -, mais aussi le Sénat, ainsi que l'appareil sécuritaire (armée, police, services de renseignement).

En réalité, l'écart de voix était manifestement trop grand pour déclarer une victoire de son dauphin Emmanuel Ramazani Shadary. En outre, en pareille hypothèse, le tollé aurait été général. Ainsi, pour des raisons tactiques, afin de soulager la pression tant à l'intérieur qu’à l'extérieur du pays, Joseph Kabila a cédé symboliquement la présidence à un "opposant" arrivé selon toute probabilité second afin de conserver en toute tranquillité le pouvoir. C'est ce deal qui a eu lieu. M. Kabila a accepté de se couper le doigt pour sauver le bras. Si en apparence, perdre la présidence est spectaculaire, cela ne change rien : le pouvoir reste concentré entre les mains de Joseph Kabila et de son camp. En contrôlant les 3/5ème du Parlement (Assemblée nationale et Sénat), ceux-ci peuvent potentiellement modifier la Constitution, et ainsi possiblement modifier le mode de scrutin présidentiel au suffrage indirect. En outre, certains évoquent déjà la possibilité pour Joseph Kabila de devenir le prochain président du Sénat, ce qui en ferait le deuxième personnage de l'Etat. En cas d'empêchement ou de retrait de Félix Tshisekedi de la Présidence de la République, il retrouverait son fauteuil présidentiel. Mais de mon point de vue, M. Kabila à tout intérêt à rester dans l'ombre afin d'accréditer l'idée d'une réelle alternance et préparer au mieux sa candidature à la prochaine élection présidentielle en 2023, fort d'une image redorée à l'international. En attendant, quoi qu'il advienne, la situation actuelle fait penser au mot du comte de Lampedusa dans le roman Le guépard : "Il faut que tout change pour que rien ne change". Joseph Kabila a quitté la présidence mais conserve le pouvoir.

Alors que, le 27 décembre dernier, Kinshasa a donné 48 heures à l’Union européenne pour rappeler son ambassadeur, comment envisager l’avenir des relations entre la RDC et l’UE ?

Si la situation devait rester en l'état, les relations entre la RDC et l'UE demeureraient tendues à court et moyen terme. L'UE, comme le reste de la communauté internationale, a été tenue à l'écart de l'organisation et de l'observation du scrutin du 30 décembre en RDC. Elle a, en outre, maintenu ses sanctions contre de nombreux responsables du régime de Joseph Kabila. Qui plus est, elle connait la "vérité des urnes", comme l'a indiqué très spontanément la semaine dernière le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. Et aujourd'hui, tant à Bruxelles, qu'à Paris, Londres, mais aussi Washington, personne n'est dupe de la scène qui s'est jouée à Kinshasa, que les diplomates qualifient de "supercherie électorale".

A l'échelle plus large de l'Afrique, ces élections envoient un bien mauvais signal : le fait que le pouvoir en place n'est pas tenu de respecter le verdict des urnes. Toutefois, il y a fort à parier que les choses ne resteront pas en l'état.

Désormais, l'UE observe la situation, au même titre que le reste de la communauté internationale. Celle-ci risque d'être volatile car, loin de régler la crise politique qui sévit depuis 2016 en RDC, ce processus électoral, compte tenu des résultats officiels proclamés, ne fait que l'aggraver. A l'échelle plus large de l'Afrique, ces élections envoient un bien mauvais signal : le fait que le pouvoir en place n'est pas tenu de respecter le verdict des urnes. Toutefois, il y a fort à parier que les choses ne resteront pas en l'état. Dans un communiqué publié ce dimanche 13 janvier, la SADC, l'organisation sous-régionale sud-africaine, qui est considérée comme la tête de pont de la communauté internationale sur le dossier RD congolais, a demandé le recomptage des voix en mentionnant explicitement les chiffres en possession de la Cenco. Une position forgée de concert avec l'Union africaine dont le président en exercice est le très influent chef de l'Etat rwandais, Paul Kagamé. Dans un communiqué publié le même jour, la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs (CIRGL), une autre organisation sous-régionale présidée actuellement par Denis Sassou Nguesso, leur a emboîté le pas. Si les pays voisins sortent ainsi du bois, c'est parce qu'ils se rendent compte que le scénario que le pouvoir RD congolais est en train de leur servir n'est pas suffisamment crédible, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur du pays, pour garantir ce qu'ils recherchent par dessus tout : la stabilité sous-régionale. C'est pourquoi la situation risque d'évoluer. Les choses sont loin d'être terminées.

 

Crédit : ©MONUSCO/John Bopengo

 

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