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Djihadisme en France : une menace toujours présente 

ARTICLES - 9 Septembre 2021

Le mercredi 8 septembre a débuté le procès des attentats du 13 novembre 2015 devant la cour d’assises de Paris. D’une durée estimée de neuf mois, le procès rassemble vingt accusés, dont le Franco-Marocain Salah Abdeslam, le seul des dix membres des commandos encore en vie. Six ans après cet événement majeur, quel est aujourd'hui l'état de la menace djihadiste en France ? 

Si la France n’a plus connu d’attaque terroriste de grande ampleur depuis les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et celui du 14 juillet 2016 à Nice, la menace demeure cependant bien réelle. En plus du nombre important d’attaques isolées depuis 2015, les renseignements estiment à 1 300 le nombre d’individus identifiés comme terroristes djihadistes. Ce chiffre regroupe à la fois 500 individus détenus en milieu carcéral pour des faits de terrorisme et 800 individus eux aussi incarcérés identifiés par les services de renseignement comme radicalisés et donc considérés comme susceptibles de passer à l'acte et de commettre un attentat terroriste. Il s’agit, pour la plupart, de jeunes Français d’origine maghrébine de deuxième génération et vivant dans les quartiers pauvres des grandes villes, dont une grande majorité a déjà un passé violent. Si les djihadistes se caractérisent par la réalisation d’actions violentes, ils se singularisent aussi par la volonté de rejoindre une entreprise terroriste, comme l’État islamique entre 2014 et 2019. Dès lors, aux 1 300 personnes désignées comme “terroristes et radicalisés” par les services pénitentiaires s’ajoutent 10 000 individus fichés S pour radicalisation (qui sont libres car seulement identifiés comme potentiellement dangereux), soit dix fois plus qu’il y a dix ans. Le vivier djihadiste en France est donc très actif et la menace terroriste encore présente. Quelle forme le djihadisme prendra-t-il dans les années 2020 ? 

Trois scénarios se dessinent pour l’évolution du djihadisme

Tout d’abord, même si rien de concret ne permet pour l’instant de corroborer cette hypothèse, il est possible que le djihadisme soit un "effet de mode". La guerre civile syrienne qui a débuté en 2011 a sans aucun doute encouragé les jeunes Français radicalisés à prendre les armes et convaincu une génération qui préparait des actions violentes en Europe. Le djihadisme serait alors une réaction conjoncturelle à la guerre civile syrienne et à la déstabilisation du Moyen-Orient résultant des Printemps arabes, entretenue par un effet de groupe. La menace djihadiste est en effet étroitement liée aux phénomènes de déstabilisation des États. En Afghanistan, en Irak et en Syrie, la faillite de l’État s’est en effet traduite par des guérillas voire des guerres civiles, brèches qui ont permis la création d’organisations terroristes. Ces organisations ont ensuite attiré à elles des étrangers : d’abord des jeunes d’Afrique du Nord, du Golfe et du Moyen-Orient en Afghanistan entre 1979 et 1989, puis, avec le développement d’Al-Qaïda et surtout de l’État islamique, des Européens, des Américains, des Russes, des Indonésiens… Actuellement, aucune déstabilisation géopolitique majeure propice à l’ouverture d’un front terroriste n’est visible. La chute de Kaboul ne devrait pas ouvrir de nouvelle ère pour le terrorisme international, les Talibans étant les ennemis de Daech en Afghanistan et ils ont bien compris qu’ils seraient à nouveau chassé d’Afghanistan s’ils recommençaient à protéger des organisations terroristes. Dans cette optique, le calme relatif actuel traduit non pas une diminution de la colère des jeunes musulmans de deuxième génération en quête d’identité mais une absence de points de fixation de leur frustration. Le contexte des années 2019 et 2020 n’a en effet pas engendré de spirale violente. Il manque de plus au djihadisme une figure charismatique, en mesure d’incarner une lutte organisée et de regrouper les individus radicalisés.

Au vu du nombre particulièrement important d’individus radicalisés que compte la France, c’est en son sein que pourrait se trouver l’épicentre du djihadisme européen. 

Il se pourrait cependant qu’en l’absence de théâtre étranger et en présence de djihadistes potentiels dans les pays européens, un nouveau théâtre de conflits se développe précisément en Europe. Il prendrait la forme d’un djihadisme violent visant à poursuivre les attaques ciblées contre des représentants des forces de l’ordre, des enseignants prônant la laïcité, des individus de confession juive ou chrétienne, etc. Au vu du nombre particulièrement important d’individus radicalisés que compte la France, c’est en son sein que pourrait se trouver l’épicentre du djihadisme européen. Les services de renseignement y dénombrent en effet trois à quatre fois plus de djihadistes qu’en Allemagne ou en Grande-Bretagne.

Cette singularité française s’explique par un modèle d’intégration très exigeant. En effet, en France, pour qu’un individu se fonde pleinement au sein de la société française, il doit passer par une rupture anthropologique, renoncer à ses habitudes et modes de pensée particuliers pour adopter ceux de la France. La majorité des Français d’origine maghrébine de deuxième génération parvient à s’intégrer, mais une minorité se sent rejetée ou rejette le modèle français qui ne leur fait pas, disent-ils,  assez de place. C’est ce que l’on avait identifié en 2016 lors de notre travail “Un islam français est possible” : 28 % des musulmans de France et plus de 40 % des moins de 25 ans pratiquaient un islam que nous avions qualifiés de “sécessioniste”. Ils font face à une crise identitaire, leurs parents et notamment leurs pères sont décrédibilisés ainsi que la religion traditionnelle, et l’islam radical devient un projet de vie, une identité, bien plus qu’une religion.
 
Enfin, le dernier scénario, déjà en cours de réalisation, est celui du développement du djihadisme idéologique ; il n’est pas forcément violent, sauf quand des jeunes élevés dans un environnement fréro-salafiste, où l’islam le plus réactionnaire est l’alpha et l’oméga de toute la vie sociale et personnelle, se croient investis d’une mission : après les frères Kouachi, ce fut le cas du djihadiste d’origine tchétchène assassin de Samuel Paty. Je crains que la campagne présidentielle française qui commence ne nourrisse ce djihadisme idéologique. En effet, la potentialité d’une candidature d’Eric Zemmour par exemple pourrait engendrer des débats tendus et son discours légitimé par son statut de candidat à la présidentielle va entretenir l’idée chez les militants salafistes qu’il existe une  "islamophobie d’État". 

Que faire ? 

Contre la menace djihadiste, la solution consiste à faire en sorte que les jeunes français musulmans de la deuxième génération, qui forment son terreau, se sentent pleinement intégrés à leur nation. Aujourd’hui, la moitié des terroristes sont issus de 12 communes, soit une trentaine de quartiers. Les politiques de répression sont nécessaires mais pas suffisantes, il est donc crucial de cibler ces zones et d’y développer des politiques de prévention. 
 
1. Proposer un discours alternatif sur l’islam

La plupart des individus qui se radicalisent en France le font au contact d’imams salafistes, qui transmettent une version agressive et totalisante de l’islam. Ces imams sont sur les réseaux sociaux beaucoup plus que dans les mosquées. Et leurs propos ne sont que rarement délictueux. Le salafisme est une idéologie, pas une organisation. On ne peut pas l’interdire mais on doit le combattre, sur son terrain. Dès lors, il est nécessaire de développer un discours alternatif sur l’islam en affirmant que cette religion est compatible avec une identité républicaine. Qui doit faire ce travail ? Les musulmans. Ils doivent engager un véritable travail de réorientation, non violent et guidé par l’empathie, auprès des publics à risque, notamment sur les réseaux sociaux.

Contre la menace djihadiste, la solution consiste à faire en sorte que les jeunes français musulmans de la deuxième génération, qui forment son terreau, se sentent pleinement intégrés à leur nation.

L’objectif est de créer un nouveau consensus sur l’islam, qui soit compatible avec l’identité républicaine française. 

2. Un travail théologique, historique et critique 

Plus concrètement, l’État doit par exemple encourager la formation des imams – mais pas croire qu’il va la faire lui-même – ou allouer davantage de crédits à la recherche en islamologie. Intervenir en prison est également essentiel : parmi les 1 300 individus radicalisés en France, 250 le sont devenus en milieu carcéral. La coercition est importante mais il faut aussi tout faire pour créer le doute chez les radicalisés. Pour y arriver, il faut créer une relation de confiance : donner des cours d’arabe, de lecture du Coran ou encore de calligraphie pour commencer. Parler ensuite des interprétations du Coran et des hadiths pour faire douter. C’est un travail long, fin, avec des chances de succès variables. Mais c’est un travail indispensable ! 
 
3. Travailler avec la société civile

Enfin, l’État doit travailler en partenariat avec des militants. Un discours alternatif sur l’islam ne peut se créer qu’avec des interlocuteurs issus de la communauté musulmane. L’État doit donc identifier des individus capables d’incarner un nouveau discours sur l’islam et de mener cette campagne idéologique sur les réseaux sociaux. Il doit aider par ailleurs à la mise en place d’un système de financement du culte via l’instauration d’une redevance sur les activités économiques liées à l’islam (le halal, le pèlerinage). Beaucoup a été fait pendant le quinquennat Macron : des actions opérationnelles avec la mise en place dans les “quartiers de reconquête républicaine” d’une action coordonnée de tous les services de l’Etat (police, justice, douane, répression des fraudes…) ; une intégration dans le droit commun d’une partie de la loi sur l’état d’urgence permettant un suivi plus efficace des personnes radicalisées ; des décisions d’éloignement du territoire, de fermetures de mosquées, de lutte contre les contenus haineux volontaristes ; une action volontariste pour tenter de mieux organiser l’islam de France qui n’a malheureusement pas abouti.. Reste encore beaucoup à faire, notamment travailler avec les musulmans… Ils ont été les oubliés de ce combat. Pour deux raisons : d’une part, l’État a du mal à associer la société civile à ce combat ô combien régalien et, d’autre part, les musulmans prêts à s’engager dans ce combat restent malheureusement peu nombreux. 

→ Retrouvez l’ouvrage de Hakim el Karoui et Benjamin Hodayé publié par l’Institut Montaigne aux éditions Fayard (2021), Les militants du djihad.

 

Copyright : Anne-Christine POUJOULAT / AFP

 

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