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Exemple : Education, Europe, Santé

Dividende démographique ou fardeau démographique ? Les défis de la formation en Inde

BLOG - 10 Septembre 2019

La population de l’Inde est l’une des plus jeunes du monde : 46 % des Indiens ont moins de 25 ans. Il s’agit d’un atout, certes, mais aussi d’un défi car tous les ans, la population indienne augmente de 16 millions d’âmes et la moitié d’entre elles entre sur le marché du travail. Or l’Inde ne crée guère plus de 5 à 6 millions d’emplois tous les ans. C’est là une des raisons du taux de chômage record que l’Inde enregistre en 2019 – le plus élevé depuis 45 ans, surtout parmi les jeunes (34 % chez les 20-24 ans et même 37,5 % parmi les urbains de cette classe d’âge).

La formation, un facteur de la hausse du chômage en Inde

On pourrait attribuer ce chiffre au déficit de formation de la jeunesse puisque seuls 7 % des Indiens en ont reçu une et que moins de 28 % des classes d’âge susceptibles d’être dans l’enseignement supérieur y entrent véritablement (un chiffre bien inférieur à celui de la Chine, et même de l’Indonésie). Or, plus un Indien a fait d’études, plus il a de risque d’être au chômage. Ce paradoxe s’explique mieux si on considère que 48 % des entreprises indiennes se plaignent de ne pas trouver la main d’œuvre dont elles ont besoin faute d’une formation idoine. En 2018, le secteur de l’IT indien n’est pas parvenu à pourvoir 140 000 des 500 000 postes sur lesquels il souhaitait recruter.

L’enjeu est clairement celui de la formation, que celle-ci soit professionnelle ou se fasse, en amont, sur les bancs de l’école. À cet égard, l’Inde souffre d’un lourd passif. Pour rattraper son retard, le pays a rendu l’école obligatoire jusqu’à 13 ans en 2009 via le Right to Education Act. Cette loi a porté ses fruits, même si le taux de scolarisation retombe à 56 % dans les classes qui suivent. Surtout, la qualité de l’enseignement est telle que l’Inde a fini par se retirer du classement PISA en 2009 lorsqu’elle est arrivée 72ème sur les 74 nations examinées…

Les déboires de l’enseignement supérieur indien

L’enseignement supérieur, lui, souffre à la fois d’un élitisme excessif - les établissements d’excellence étant très peu nombreux et hyper sélectifs – et d’un trop faible intérêt pour la recherche : seuls 0,5 % des étudiants du supérieur s’inscrivent en thèse. En 2017, ils n’étaient que 34 400 à passer leur doctorat. C’est que l’évaluation des universités ne tient pas compte de leur investissement dans les opérations de recherche – dans un pays où la R&D reste très faible. Ce déficit est naturellement lié à un formidable "brain drain" : en 2018, plus de 750 000 jeunes Indiens étudiaient à l’étranger, dont un petit tiers aux Etats-Unis.

Dans ce contexte, la faim d’éducation tenaillant toutes les couches de la société ou presque, les écoles et les universités privées se sont multipliées. Les premières scolarisent 30 % des enfants dans les campagnes et près de la moitié en ville où les parents se saignent aux quatre veines pour offrir des cours en anglais à leurs enfants. Mais ces écoles privées - et davantage encore les universités -, vendent souvent très cher des enseignements à peine meilleurs que ceux du public, rendant les étudiants ainsi formés à peine employables et d’autant plus frustrés qu’ils se sont endettés pour payer leurs études.

"Skill India", la réponse timide de Narendra Modi

Arrivé au pouvoir en 2014, Narendra Modi n’a pas fait de l’éducation une priorité. La part du budget de l’Etat consacrée à ce poste, bien que déjà très faible, a encore baissé, passant de 0,66 % du PNB en 2013 à 0,47 % en 2017. Cette baisse a été à peine compensée par la hausse de l’effort financier consenti par les Etats fédérés qui a grimpé de 2,69 % du PNB en 2014 à 2,77 % en 2017. Au total, le budget de l’Education nationale franchit difficilement la barre des 3 %, un chiffre sans rapport avec l’ampleur du défi.

Plutôt que d’investir dans la formation initiale, Narendra Modi a préféré mettre l’accent sur la formation professionnelle à travers un grand programme baptisé "Skill India" qui, lancé en 2016, a vocation à former 300 millions d’Indiens d’ici 2022. A cette fin, 1 500 nouveaux "Industrial Training Institutions" et 50 000 "Skill Development Centres" ont été créés pour former les jeunes apprentis dans 22 branches de l’économie indienne, en partenariat avec le secteur privé (entreprises et chambres de commerce). Fer de lance de cette initiative, le Pradhan Mantri Kaushal Vikas Yojana (PMKVY), directement supervisé par Narendra Modi a été doté d’un budget de 1,2 milliard de roupies[i]  sur cinq ans (2016-2020) pour financer la formation des candidats à l’apprentissage les plus méritants. À un an de l’échéance, le bilan est des plus mitigés : seuls 25 millions d’Indiens ont reçu une formation et parmi eux, seuls 4,1 millions ont profité en 2017-18 du PMKVY. Pire encore, seuls 15 % de ces derniers ont trouvé un emploi. Et sur ces 615 000 personnes, seules 10 000 ont créé leur entreprise, alors que former des auto-entrepreneurs à l’indienne était l’un des objectifs du pouvoir.

Ce bilan s’explique à la fois par la baisse des moyens mis en œuvre (tant au plan quantitatif que qualitatif, les formateurs n’étant pas tous au niveau), par la médiocrité des formations initiales (qui rend les formations professionnelles illusoires) et par le manque de besoin des entreprises en main d’œuvre enfin : hormis dans l’IT, les compagnies indiennes n’investissent pas faute d’accès au crédit bancaire et de demande (la plupart affichent même des capacités  de production inutilisées en hausse, à hauteur de 20 % en moyenne).

Les résultats de "Skill India" expliquent que dans le discours qu’il a prononcé le 15 août dernier à l’occasion de la fête nationale qu’est le Independence Day, Narendra Modi ne soit pas revenu sur l’un de ses thèmes favoris, le dividende démographique dont jouissait l’Inde à ses yeux, mais se soit au contraire inquiété de "l’explosion démographique" que connaissait le pays.

 

Policy Brief  Demographic Dividend or Demographic Burden? India’s Education Challenge (version anglaise)

 

Copyrigh : INDRANIL MUKHERJEE / AFP

 

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