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[Démocraties résilientes] Japon - une démocratie aux pieds d'argile ?

BLOG - 5 Août 2019

Avec le Japon, nous abordons un territoire politique peu connu en France : imposée par les Américains à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la démocratie a connu dans l’archipel depuis lors une stabilité qui en réalité la rendait presque suspecte aux yeux d’Européens habitués à plus de turbulences dans les joutes démocratiques. Le quasi-monopole du pouvoir pendant des décennies par un parti non pas unique mais largement dominant – le PLD – renforçait cette suspicion.

S’ajoutent désormais à cette tendance de fond divers facteurs plus récents : une sorte de retour du refoulé historique, des réformes rompant avec la ligne "pacifiste" du pays, la longévité et le style personnel du Premier ministre Abe. Professeur à Cambridge et Fellow de Chatham House, John Nilsson-Wright – avec ses propres biais de lecture certes, comme nos autres auteurs - nous offre une plongée en profondeur dans la démocratie japonaise. Celle-ci à son tour est atteinte ou pourrait l’être par certaines formes de populismes.

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série de l'été

 

À une époque où la démocratie libérale, à la fois en tant que structure institutionnelle et en tant qu’ensemble de valeurs politiques, semble menacée au niveau mondial - que ce soit par la propagation de l'autoritarisme ou par l'émergence des politiques populistes -, rassurons-nous : le Japon, à première vue, apparaît stable et sûr dans ses traditions et pratiques démocratiques.
 
Sur la base d'une série d'indicateurs, il y a peu de raisons de penser que la démocratie y est en péril, ou que les valeurs et les pratiques qui s’y sont développées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sont menacées. Le Japon est une démocratie représentative parlementaire dont le pouvoir exécutif est attribué au “Cabinet” (le gouvernement). Ce système d’après-guerre, hérité de la Constitution de 1947, fonctionne bien ; en témoigne la régularité des élections aux deux chambres de l'Assemblée nationale japonaise (ou Diète), la dernière en date ayant eu lieu le 21 juillet dernier pour l’élection des membres de la chambre haute du Parlement. Les institutions semblent toutes fonctionner efficacement. Prenons pour exemples le système multipartite concurrentiel, une fonction publique qualifiée et efficace, une magistrature représentée à son sommet par la Cour suprême et un Parlement qui comprend des comités permanents indépendants, ainsi que le système de prévision et d’ordonnancement des débats de la Diète, visant à tenir le gouvernement au courant de son activité. L'électorat japonais est très instruit. La base électorale s'est récemment élargie en raison de l’abaissement de l'âge du droit de vote de 20 à 18 ans. Enfin, les électeurs ont accès à un large éventail de médias, qu'il s'agisse de la presse écrite, des médias classiques ou des médias sociaux en ligne.
 
Le parti au pouvoir, le Parti libéral-démocrate (PLD), est actuellement dirigé par le Premier ministre Shinzō Abe. Depuis sa création en 1955, ce parti s'est forgé une réputation de gouvernant pragmatique, non dogmatique et politiquement flexible qui a trouvé un large écho auprès d’un électorat essentiellement sensible aux enjeux de croissance économique et à la question d’un développement national durable. 

Il y a peu de signes d’extrémisme politique dans le Japon actuel. La vie politique nationale est caractérisée par des normes qui font consensus.

Il y a peu de signes d’extrémisme politique dans le Japon actuel. La vie politique nationale est caractérisée par des normes qui font consensus, que ce soit en termes de style de leadership du Premier ministre, de procédure parlementaire, de relations entre les partis et à l'intérieur des partis, ou de relations entre la société civile et le gouvernement, au niveau national comme au niveau local. Les modèles autoritaires de prise de décisions sont rares, et on n’observe pas particulièrement de politique du ressentiment ou de la colère, ni un populisme anti-élite comme on peut les voir aux États-Unis ou dans certaines parties de l'Europe occidentale et orientale.

Une grande partie de cette stabilité est explicable par des circonstances historiques uniques : la réaction post-1945 contre l'autoritarisme de l'avant-guerre et, surtout, l’opposition à la politique des années 1930, au début de l'ère dite Shōwa. Le système politique japonais était alors centré sur l'Empereur et dominé par le militarisme et un cadre institutionnel dans lequel l'autorité politique n’était qu’imparfaitement définie. Cette autorité s’inscrivait dans une structure ambiguë dans laquelle les anciens hommes d'État, les élites politiques et commerciales oligarchiques et, surtout, les représentants des forces armées, pouvaient souvent coopter l’Empereur pour défendre leurs intérêts particuliers.
 
La stabilité de l'après-guerre est le fruit d'une combinaison de facteurs :

  • les innovations institutionnelles de l'occupation américaine de 1945 à 1952, et tout particulièrement la Constitution de 1947 ;
  • une culture politique fondée sur une recherche du consensus entre les partis au pouvoir et ceux de l'opposition, souvent qualifiée de “système de 1955” en référence à la fondation du PLD en 1955 ;
  • une tradition d'activisme civique et de protestation publique qui a poussé le gouvernement (le plus souvent le PLD) à être réceptif et flexible et a permis de soutenir et de renforcer certaines normes démocratiques d'inclusion et de légitimité ; 
  • et un environnement géopolitique, en particulier pendant la guerre froide, dans lequel le Japon s'est appuyé sur une alliance forte et durable avec les Etats-Unis pour éviter de retomber dans le militarisme des années 1930, tout en minimisant ses obligations de défense et en se concentrant sur la reprise économique et le développement à long terme.

 Avec la fin de la guerre froide en 1991, certaines de ces caractéristiques stabilisatrices ont commencé à changer. Au fil du temps, il y a eu une nette, mais progressive, série d’évolutions, ainsi que l'émergence de nouveaux défis stratégiques, tant au niveau national qu'à l'étranger. Tous ces éléments ont favorisé une évolution subtile de l'environnement politique japonais. Si ce n’est par le fait d'un électrochoc inattendu en matière de politique étrangère ou à cause d’un déclin brutal de la situation politique du pays, il est peu probable que celui-ci abandonne ses normes démocratiques durement acquises - ou qu’il embrasse les caractéristiques de l'autoritarisme.
 
Il convient néanmoins de ne pas négliger la possibilité d'un glissement progressif vers un type de politique identitaire plus nationaliste, ou vers une forme de réaction populiste fondée sur l’émotion, qui constituerait une menace pour l’héritage démocratique du pays. À cet égard, le Japon n'est peut-être pas à l'abri de certains des phénomènes populistes les plus perturbateurs révélés ailleurs dans le monde, comme le Brexit au Royaume-Uni à la suite du référendum de 2016, ou aux États-Unis où l’arrivée de Donald Trump a fait émerger un modèle de politique étrangère agressif et polarisant, tant sur le plan national qu’international.
 
L’analyse suivante examine les facteurs façonnant la résilience démocratique du Japon, tout en se penchant sur les récentes évolutions qui pourraient menacer ou, à tout le moins, affaiblir les valeurs et pratiques démocratiques du pays.

Comment expliquer la stabilité démocratique du Japon d'après-guerre ?

LES RÉFORMES PENDANT L’OCCUPATION
 
L'Occupation du Japon entre 1945 et 1952, parfois appelée "intermède américain" en raison de la place prépondérante des Etats-Unis dans l'administration du pays par le général Douglas MacArthur, commandant suprême des puissances alliées (Supreme Commander of the Allied Powers, SCAP), a joué un rôle crucial dans les fondements du Japon comme État démocratique stable. Les réformes du SCAP se sont concentrées sur la décentralisation du pouvoir politique, l'éclatement des conglomérats économiques d'avant-guerre (zaibatsu), la purge des anciens dirigeants conservateurs du pays et la mise en place de formes plus explicitement responsables de gouvernance démocratique, tant au niveau national que local. 

Il serait erroné de considérer qu'il s'agit là d'une forme d'intervention extérieure, d’une sorte de deus ex machina au nom duquel une toute nouvelle forme de gouvernement aurait été introduite au Japon. Le pays présentait une tradition d'institutions démocratiques héritée des réformes Meiji de la fin du XIXème siècle. Ces institutions s’étaient développées au début du XXème siècle, à l'époque de la Démocratie Taishō, entre 1912 à 1925. Cependant, de nombreux aspects de cette structure démocratique - un Parlement bicaméral, un suffrage limité, une concurrence entre les partis et le fonctionnement du gouvernement - étaient entachés par l'absence d'une démarcation claire de l'autorité politique et la nécessité d'équilibrer les intérêts du parlement contre la position dominante de l'empereur, souverain, qui concentrait, du moins officiellement, les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.

Les réformateurs américains ont agi comme catalyseurs de la réforme politique, en reprenant les traditions démocratiques d'avant-guerre du Japon et en leur permettant de s'épanouir sans entraves dans la période d'après-guerre.

Les réformes politiques de l'Occupation ont levé cette ambiguïté définitionnelle en supprimant toute autorité politique de l'Empereur et en réduisant de manière exclusive son rôle à celui de "symbole de l'Etat et de l'unité du peuple", comme le précise la Constitution de 1947 ; il est alors devenu un monarque constitutionnel. L’Occupation a institué un système de gouvernement incorporant les éléments d'un régime parlementaire d’inspiration européenne (notamment le principe de la supériorité parlementaire ou législative et une gouvernance par le Premier ministre et le cabinet), ainsi que des aspects du système américain de “checks and balances" (procédures de contrôles et de contrepoids), comme la création d'une Cour suprême apolitique et dont les membres font l’objet de nominations. Dans les faits, les réformateurs américains ont agi comme catalyseurs de la réforme politique, en reprenant les traditions démocratiques d'avant-guerre du Japon et en leur permettant de s'épanouir sans entraves dans la période d'après-guerre.
 
POLARISATION GAUCHE-DROITE ET POLITIQUES IDENTITAIRES
 
Plus important encore, la Constitution de 1947, rédigée en grande partie (mais pas exclusivement) par les États-Unis, a marqué une rupture psychologique décisive avec l'avant-guerre. En particulier pour l'opinion progressiste au Japon, incarnée par les partis socialistes de gauche et de droite qui ont vu le jour dans les années 1940 et qui se sont ensuite regroupés sous le nom de Parti socialiste japonais (PSJ) en 1955, la Constitution est rapidement devenue un symbole totémique du rejet du militarisme qui, aux yeux de nombreux penseurs progressistes, avait été responsable du flirt désastreux du pays avec l'expansion impériale pendant la période précédant la guerre - expansion impériale dont le point culminant a eu lieu lors de la Guerre du Pacifique. 
 
Au fil du temps, ce récit de la démocratisation en tant que rupture décisive, mais libératrice d'un passé nationaliste discrédité, est devenu un élément central de l'identité d'après-guerre du pays, largement accepté par la société dominante et particulièrement nourri par les intellectuels, étudiants et professeurs d'université pour lesquels les idéaux progressistes de gauche présentaient un attrait certain. Cependant, tous ne pensaient pas ainsi. À droite, en particulier parmi les hommes politiques conservateurs écartés pendant l'Occupation, les réformes initiées par les Américains étaient perçues avec ambivalence, précisément parce qu'elles étaient d'origine étrangère, considérées comme illégitimes et, par conséquent, vues comme reflétant le statut subordonné du Japon après la guerre et son manque d'autonomie politique. 
 

La virulente lutte politique entre la gauche et la droite au sujet de l'identité nationale d’après-guerre était une ligne de faille majeure dans la vie politique japonaise des années 1950.

Plutôt que de considérer l'Occupation comme un tournant positif, comme un nouveau départ qui a permis l'adoption d'une réforme constructive et modernisatrice (ainsi que le soutient la gauche), la droite l'a qualifiée de rupture brutale, artificielle et surtout coercitive : à ses yeux, l’Occupation a coupé le pays de son héritage culturel et politique. Pour beaucoup de ces personnalités politiques à droite, dont Nobusuke Kishi, le grand-père du Premier ministre Shinzō Abe (lui-même Premier ministre de 1957 à 1960), l'acquisition d'une plus grande influence politique intérieure, malgré la mise en œuvre des réformes américaines, soit en renforçant le statut de l'Empereur, soit plus directement en révisant la Constitution, est devenue un objectif politique majeur.

La virulente lutte politique entre la gauche et la droite au sujet de l'identité nationale d’après-guerre était une ligne de faille majeure dans la vie politique japonaise des années 1950. Elle était souvent présentée comme un débat entre tradition et modernité, avec d’un côté de nombreuses personnalités du PLD qui préconisaient une révision constitutionnelle afin de renouer avec les racines historiques du pays, et, de l’autre, une gauche qui défendait la Constitution de 1947 comme rempart contre les forces politiques qui, à ses yeux, allaient ramener le pays à l’ère d’avant-guerre. Cette lutte s'est accompagnée d'un débat tout aussi virulent sur le rôle du pays dans la guerre froide et sur les raisons ou non de s'appuyer sur la garantie de sécurité fournie par son allié américain d'après-guerre.
 
L'opinion conservatrice a largement approuvé l'idée de soutenir les Etats-Unis et l'Occident dans la lutte contre le communisme, tandis que les penseurs progressistes étaient plus ambivalents. Préoccupés par le risque que le pays soit entraîné dans un conflit régional ou mondial, ils envisageaient plutôt une posture neutre ou même un renforcement des liens avec la Chine communiste comme une manière d’élaborer une nouvelle forme d'identité politique, plus orientée vers l'Asie.
 
Ces deux courants de pensée incarnent une forme paradoxale et frappante de contradiction dans la politique japonaise d'après-guerre : la gauche s'est félicitée que les Etats-Unis soient à l'origine de la nouvelle identité démocratique japonaise et qu'ils la défendent, mais elle est restée fondamentalement sceptique et de plus en plus critique à l'égard de la stratégie de Washington pendant la guerre froide, surtout après le début de la guerre du Vietnam. Pour sa part, la droite s'est opposée à l'imposition d'un système politique étranger, et notamment à la volonté de démilitarisation, une décision confirmée dans l'article 9 de la Constitution de 1947, qui interdisait au Japon de maintenir des forces armées pour tout autre motif qu’exclusivement défensif. Cette critique conservatrice des Etats-Unis en tant que cause de l'autonomie politique limitée du Japon n'a pas empêché les administrations conservatrices successives d'approfondir leur coopération pragmatique avec les Etats-Unis, notamment par la signature d'un Traité de défense mutuelle Etats-Unis-Japon en 1960 sous les gouvernements Kishi et Eisenhower, et le renforcement progressif des liens sécuritaires Etats-Unis/Japon, surtout à partir des années 1980.
 
Avoir en tête cette opposition gauche-droite sur les questions d'identité politique et les débuts de l'histoire politique du pays est utile pour comprendre la durabilité des traditions démocratiques de l'après-guerre au Japon. L'argument en faveur du maintien et, de plus en plus, du respect de la constitution japonaise d'après-guerre a été renforcé par la volonté d'éviter tout retour aux traumatismes psychologiques et physiques collectifs de l'avant-guerre - argument renforcé non seulement par la durée du conflit (la Guerre du Pacifique au Japon date des années 1930, le conflit commençant en 1937 ou selon certains témoignages dès 1931) mais également par les circonstances particulièrement dévastatrices qui ont marqué la fin de la guerre, avec les bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki.
 
LA GUERRE FROIDE ET LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE 
 

La protection de la Constitution est également devenue un cri de ralliement pour l'opinion progressiste au Japon, étant donné la nature âprement contestée de la politique dans les années 1950, décennie qui a culminé dans une lutte publique acharnée (Anpo) entourant l'adoption et la ratification du Traité de sécurité mutuelle États-Unis-Japon. Anpo s'est concentré sur le désir de la gauche non seulement d'empêcher le Japon de s'aligner plus étroitement avec la lutte des Etats-Unis pendant la guerre froide, mais aussi sur l'opposition des étudiants, des intellectuels et des syndicats à ce qu'ils considéraient comme un style de leadership de plus en plus autoritaire de la part de l'administration Nobusuke Kishi (PLD). Kishi avait servi comme bureaucrate dans l'administration coloniale du gouvernement d'avant-guerre en Mandchourie et avait été emprisonné pendant trois ans après 1945, en tant que criminel de guerre présumé. Sa personne était donc un rappel vivant de l'expérience discréditée d'avant-guerre dont la gauche voulait se distancier. Tout aussi important, son style de leadership était vu comme agressif et non consensuel. On pense ici à son utilisation des pouvoirs de la police au sein du Parlement japonais afin de forcer l’adoption du traité de sécurité controversé, face aux efforts de l'opposition d’empêcher le PLD d'adopter ce nouveau traité.

Bien que le traité ait finalement été ratifié, il a provoqué une réaction négative tant au sein de l’opinion publique que parmi les rivaux de Kishi à l’intérieur du PLD. La victoire politique de Kishi a été une victoire à la Pyrrhus. Il a été contraint de démissionner et son successeur, le Premier ministre Hayato Ikeda (qui a gouverné de 1960 à 1964), conscient du caractère clivant des questions liées à la sécurité et à la Constitution, s'est éloigné de la politique identitaire soutenue par certains à droite en faveur d'une nouvelle stratégie unificatrice visant à promouvoir la croissance économique et le doublement des recettes nationales. Se concentrer sur la reprise économique s'est avéré être une stratégie rusée pour Ikeda. En tant qu'ancien fonctionnaire du ministère des Finances, son comportement technocratique et sobre a séduit le public, et Ikeda a également profité du soutien et du patronage de Shigeru Yoshida, ancien Premier ministre japonais d'après-guerre qui avait sagement orienté le Japon vers la reprise économique plutôt que le réarmement militaire. Cette approche technocratique et discrète, tout en continuant de s'appuyer sur les États-Unis par le biais de l'alliance bilatérale, avait l'avantage crucial de dépolitiser largement la politique nationale et contribuait à minimiser les tensions entre la gauche et la droite.

La lignée Yoshida, comme on l'a appelée, a aidé le PLD à cultiver une image de parti pragmatique et non doctrinaire, défendant les intérêts économiques du pays, et l’a débarrassé de l'empreinte du nationalisme d'avant-guerre et de sa rigidité idéologique.

Il est important de noter que la lignée Yoshida, comme on l'a appelée, a aidé le PLD à cultiver une image de parti pragmatique et non doctrinaire, défendant les intérêts économiques du pays, et l’a débarrassé de l'empreinte du nationalisme d'avant-guerre et de sa rigidité idéologique. Cette image d'efficacité pragmatique a été renforcée non seulement par le succès économique rapide que le pays a connu dans les années 1960, mais aussi par la rigidité idéologique du principal parti d'opposition, le Parti socialiste japonais, de plus en plus associé dans l'esprit du public à des débats trop stériles sur le marxisme et la lutte des classes.
 
LA DOMINATION D'UN PARTI UNIQUE ET LA POLITIQUE ÉLECTORALE
 
Un élément clé de la stabilité démocratique du Japon d'après-guerre réside dans le succès du PLD à transformer sa réputation d’expertise économique en un soutien populaire prévalent pendant une grande partie de l'après-guerre, à tel point que le Japon est devenu un "régime dominant à parti unique", avec un gouvernement conservateur qui a duré jusqu'au début des années 1990 - une tendance ayant conduit à des comparaisons entre l'emprise décisive du PLD sur le pouvoir et la longue domination des sociaux-démocrates suédois (des années 1930 aux années 1980) ou la domination du Parti travailliste en Israël (au pouvoir pendant une grande partie de la période allant de 1968 à 1990).
 
Malgré la domination du PLD, les électeurs japonais n'avaient pourtant que l’embarras du choix. Pendant la majeure partie de l'après-guerre, le système politique a incorporé un large éventail de partis politiques, de gauche à droite, englobant des partis sociaux-démocrates modérés comme le Parti socialiste démocratique (Minshatō) aujourd'hui disparu, né d'une scission du PSJ en 1959, avec le Parti communiste japonais (Kyōsantō) doctrinalement distinct, et des partis bouddhistes comme Komeitō qui s'appuient sur leur soutien aux marginalisés économiques et sociaux au Japon. La pérennité de ces partis a notamment été fonction d'un système électoral d’après-guerre, fondé jusqu'en 1994 sur un système de vote unique et non transférable à plusieurs membres, qui a permis aux petits partis de survivre et de prospérer même lorsqu'ils avaient peu de chances de former un gouvernement rival au PLD.

La longévité du PLD n'est pas seulement le résultat d'une culture politique qui a privilégié le compromis plutôt que le conflit. Elle a également été soutenue par la capacité astucieuse du parti à dérober certaines innovations politiques à ses rivaux. 

Avec le temps, les deux principaux piliers politiques du système de 1955, le PLD et le PSJ, ont connu un déclin constant de leur soutien électoral à mesure de l’émergence de nouveaux partis, en raison des tensions et des fragmentations internes. A mesure également que l’électorat japonais, de plus en plus riche et urbain, est devenu plus clairvoyant et moins lié par les notions traditionnelles de fidélité aux partis… Le PLD a largement surmonté le déclin de sa popularité en conservant son statut d'organisation large et inclusive et en développant une approche flexible de l'élaboration des politiques, enracinée dans la prise de décision par consensus, tant au sein de sa propre direction qu'en s'efforçant de faire participer les partis rivaux au processus décisionnel pendant les années 1980.

La longévité du PLD n'est pas seulement le résultat d'une culture politique qui a privilégié le compromis plutôt que le conflit. Elle a également été soutenue par la capacité astucieuse du parti à dérober certaines innovations politiques à ses rivaux. C'était particulièrement vrai dans les années 1970, lorsque les personnalités du PLD ont “emprunté” les initiatives anti-pollution des personnalités locales et surtout des militants citoyens et des groupes d'intérêt, qui soulignaient les coûts sociaux du développement économique débridé. Cela s’est avéré vrai également au début du XXIème siècle : des personnalités iconoclastes du PLD comme Jun'ichirō Koizumi ont même exploité la désaffection du public liée à la corruption, à l'inefficacité et aux rigidités des intérêts du secteur public : il s’est agi de repositionner le PLD comme le parti de la réforme économique néolibérale, par opposition au développement économique centralisé et rationnel qui avait caractérisé le parti dans les années à forte croissance, entre 1950 et 1960.
 
Le succès électoral et la capacité d'adaptation du PLD prouvent la vitalité démocratique du Japon plus qu’ils ne seraient le signe d'un système politique trop rigide, insensible aux intérêts et à l'évolution des priorités de l'électorat japonais. De même, les échecs du PLD, qui ont commencé au début des années 1990, lorsque pour la première fois dans la période postérieure à 1955, le PLD a perdu le contrôle de la Chambre basse au profit d'une large coalition dirigée par le Premier ministre Morihiro Hosokawa, et plus récemment le transfert du pouvoir au Parti démocratique du Japon, de 2009 à 2012, prouvent tout autant la capacité de réaction du système politique japonais. Les préférences des électeurs pèsent dans la balance et aucun gouvernement ou administration n'est à l'abri du risque d’une destitution s'il ne tient pas ses promesses ou s'il est victime de scandales politiques, de corruption ou d’incompétences. Ce sont là des phénomènes bien documentés dans l'histoire politique japonaise récente.

L'évolution de la dynamique géopolitique et des normes politiques nationales                                                             

Le Parti libéral-démocrate semble toujours en position dominante après son succès retentissant aux élections du 21 juillet, lorsque, avec son partenaire de la coalition de Komeitō, il s’est assuré une confortable majorité de 245 sièges à la Chambre haute. Malgré ce succès, ce serait une erreur de supposer que la situation politique actuelle est fondamentalement la même que dans le passé, en 1955.
 
Certains des principaux changements reflètent des évolutions géopolitiques de longue date. La fin de la guerre froide et l’émergence de nouveaux défis stratégiques en Asie de l'Est, notamment avec une Chine plus confiante et expansionniste et la montée en puissance de la Corée du Nord comme puissance de facto nucléaire sous Kim Jong-un, ont souligné la vulnérabilité du Japon face à une série de menaces existentielles.

LA NORMALISATION DE LA POLITIQUE DE SÉCURITÉ

Avec le temps, cela a conduit à une attitude plus réaliste en matière de politique étrangère et de sécurité et à l'assouplissement progressif d'un grand nombre de tabous qui empêchaient auparavant le déploiement militaire des forces d'autodéfense du pays. Bien que l'article 9 de la Constitution demeure inchangé, progressivement, les principaux changements législatifs et l'affaiblissement de certaines des conventions entourant le déploiement des ressources militaires du Japon à l'étranger ont renforcé les capacités de projection militaire du Japon. Les contraintes sur les exportations d'armes ont été assouplies et l'adoption, à l'automne 2015, d'une législation clé permettant au Japon de participer à des initiatives d'autodéfense collective (bien que dans le cadre de dispositions strictement définies) a renforcé la capacité du Japon à coopérer pour protéger ses intérêts nationaux, non seulement avec les États-Unis, son allié traditionnel, mais aussi dans une série de partenariats de sécurité multilatéraux avec des pays comme l'Australie, l'Inde et des partenaires européens comme la France ou le Royaume-Uni.
 
Cette évolution de la politique de sécurité a été progressive et date des années 1990. Elle a été marquée par des tournants décisifs comme la formulation des Directives en matière de défense américano-japonaises en 1997 face à la menace des missiles balistiques de la Corée du Nord, l'acquisition d'une technologie de défense antimissile toujours plus sophistiquée, le renforcement du partenariat avec les États-Unis pendant la deuxième guerre du Golfe et le déploiement en Irak du personnel des Forces de défense autonome du Japon en 2003, la création en 2011 d'une base permanente outremer à Djibouti et la participation des forces maritimes du Japon à une série de mesures anti-pirates. Nombre de ces changements ont également reflété un consensus entre le PLD et son principal rival de l'opposition, le Parti démocratique du Japon (PDJ), sur les mérites du renforcement des capacités du pays en matière de sécurité.
 
POUVOIR ACCRU DU PREMIER MINISTRE
 
Ces changements pratiques, mais aussi symboliquement importants, se sont accompagnés d'un renforcement progressif de l'autorité décisionnelle du Cabinet du Premier ministre (Kantei) ainsi que de la mise en place, depuis 2013, d'une structure décisionnelle plus centralisée et mieux coordonnée en matière de sécurité nationale après la création du National Securitry Council (NSC) du Japon. Cette centralisation de l'appareil gouvernemental s'est également accompagnée d'un affaiblissement progressif du système fractionnel au sein du Parti libéral-démocrate - une mesure qui a sapé certaines des normes de prise de décision par consensus au sein du PLD, tout en contribuant à renforcer le pouvoir du Premier ministre en général. Ce n'est pas un hasard si le premier ministre Shinzō Abe est sur le point, s'il reste en poste jusqu'en 2021, de battre le record du plus ancien Premier ministre d'après-guerre, record qui reflète un changement par rapport au modèle quelque peu chaotique de bouleversements quasi annuels de la direction du Premier ministre caractérisant la période entre 2006 et 2012 et qui semblait pour beaucoup refléter une faiblesse institutionnelle chronique des capacités politiques du Japon. La longévité de Shinzō Abe est le produit de l'innovation institutionnelle, d'une opposition de plus en plus fragmentée (via, par exemple, la division du PDJ après 2017 en deux partis plus petits, le Parti démocratique constitutionnel et le Parti démocratique pour le peuple, plus conservateur) et du succès du PLD dans la croissance économique certes modérée, mais soutenue.
 
UNE POLARISATION GAUCHE-DROITE ACCRUE ET LE RISQUE D'UNE RÉACTION POPULISTE
 
Aucun de ces changements ne constitue en soi une menace pour le processus démocratique. Cependant, ils ouvrent de nouvelles possibilités pour des conflits politiques plus forts et une certaine polarisation. Ces éléments pourraient augmenter le risque d'une réaction populiste. Le populisme est un concept très contesté, mais il comporte un certain nombre de caractéristiques essentielles : une opposition aux élites dirigeantes, un processus politique souvent motivé par des émotions intenses, y compris la colère et le ressentiment (souvent au détriment du discours rationnel), une tendance à se replier sur des récits nostalgiques et souvent exagérés, sinon fabriqués, d'une grandeur nationale, une réceptivité à la xénophobie et aux sentiments anti-étrangers, en particulier en réaction à l'immigration, et une prédisposition à formuler les choix politiques en des termes diamétralement opposés entre d’une part l’opinion d'un concept fourre-tout mais finalement illusoire, celui du "peuple", et d’autre part l’opinion de l'establishment.

Vu sous cet angle, il est possible de deviner les germes d'un mouvement populiste à la fois à gauche et à droite de l'éventail politique du Japon contemporain. Preuve troublante de cette incertitude politique : la baisse du taux de participation aux élections nationales et locales. Par exemple, lors des dernières élections à la Chambre haute, le taux de participation électorale a été de 48,8 %, soit l'avant-dernier taux le plus bas depuis la Seconde Guerre mondiale, nettement inférieur à celui d'autres pays avancés, comme le Royaume-Uni ou la Suède, où le taux de participation aux élections législatives a généralement été élevé, respectivement dans les années 1960 ou 1980. Si les électeurs japonais ont moins confiance dans les partis politiques établis ou sont découragés d’aller voter, ils risquent de se tourner vers les options les plus extrêmes du paysage politique. La croissance de la popularité du Parti de la restauration (Nippon Ishin no Kai), plus nationaliste, et le succès de celui-ci et de ses candidats affiliés lors des récentes élections locales, municipales et gouvernementales à Osaka laissent présager un glissement vers la droite de certaines parties du corps électoral.

Si les électeurs japonais ont moins confiance dans les partis politiques établis ou sont découragés d’aller voter, ils risquent de se tourner vers les options les plus extrêmes du paysage politique.

De même, l'opinion progressiste a réagi vivement contre la politique étrangère et de sécurité plus active de l'administration Abe, en particulier la nouvelle législation d'autodéfense collective ainsi que la nouvelle loi gouvernementale sur le secret d'État adoptée en 2013. Pour les détracteurs de ces lois, les changements qu’elles apportent marquent une érosion des libertés civiles, une augmentation de l'autorité et de la réglementation gouvernementales intrusives et un virage vers une politique étrangère en opposition à la position diplomatique non interventionniste et discrète qui avait été un élément clé de l'identité collective du Japon d'après guerre. Dans le même ordre d'idées, les critiques progressistes de l'establishment politique conservateur soulignent les efforts déployés par l'administration Abe pour gérer sa réputation auprès de l’opinion publique, soit par la nomination de “personnalités sympathiques” aux postes d'influence de la NHK, entreprise publique gérant les stations de radio et de télévision du service public japonais, soit par des efforts indirects visant à marginaliser les opinions de ceux qui sont considérés comme indûment hostiles au gouvernement.
 
Il est rude de savoir si ces préoccupations sont profondes et fondées. La société civile japonaise a une longue tradition de contestations publiques actives, et ce dans toute une série de domaines. Pensons aux mouvements antinucléaires (en particulier à la suite du triple tremblement de terre, du tsunami et des catastrophes du réacteur nucléaire de Fukushima en mars 2011), aux manifestations contre les bases américaines à Okinawa, et aux manifestations du SEALD (Students Emergency Action for Liberal Democracy) contre la législation sur la légitime défense collective de 2015. La société japonaise reste dynamique dans la contestation de certaines décisions et dans la contestation de l’autorité. Cependant, les protestations ne suffisent pas à elles seules à maintenir la confiance de la population dans le processus démocratique, surtout si elles n'entraînent que peu ou pas de changement perceptible dans la politique gouvernementale. D'après un récent sondage indépendant réalisé par l'organisation japonaise à but non lucratif Genron, la confiance dans le système politique japonais est en forte baisse, 60 % des personnes interrogées exprimant un manque de confiance dans les partis politiques japonais et dans l'Assemblée nationale. Une grande partie de ce pessimisme se concentre chez les jeunes électeurs entre 20 et 30 ans.
 
Parallèlement, on constate un mécontentement similaire à la droite du spectre politique. Au niveau local, des personnalités controversées, comme Shintarō Ishihara, l'ancien gouverneur de Tokyo, ont adopté des discours réactionnaires et xénophobes (qu'ils soient dirigés contre des migrants chinois ou des résidents de longue date d'origine coréenne au Japon) qui ont peut-être trouvé un écho chez certains électeurs. Même l'actuelle gouverneure de Tokyo, Yuriko Koike, a été critiquée pour avoir adopté un discours similaire, que ce soit en rejetant l'histoire de la discrimination vécue par les Coréens de souche au Japon ou en se présentant en public avec des représentants du groupe de pression viscéralement anti-coréen, le Zaitokukai. De plus, lors de l'élection à la Chambre basse de 2017, alors qu'elle faisait campagne en tant que cheffe du Kibō no tō (ou Parti de l'espoir), Koike a adopté des tactiques et des messages politiques qui avaient une nette teinte populiste en se présentant, avec son parti, comme un mouvement anti-establisment et populaire. En fin de compte, le parti n’a pas véritablement percé, n'obtenant que 50 sièges sur 465, bien en deçà des attentes initiales. Cet échec est dû en partie à la mauvaise gestion d'une fusion avec le Parti démocrate de l'époque et à l'insistance de Koike sur une mise à l’épreuve stricte des anciennes personnalités du DPJ souhaitant rejoindre le nouveau parti. Dans ce contexte, son échec signale les limites d'un récit nationaliste comme source de mobilisation politique et d'appel populaire au Japon.
 
NOSTALGIE POLITIQUE ET DÉPASSEMENT DE LA RUPTURE DE L'HISTOIRE
 
Malgré le succès limité de personnalités comme Ishihara et Koike, il est trop tôt pour affirmer que l'attrait pour la droite a atteint son point le plus haut. Le succès extraordinaire de Shinzō Abe en tant que Premier ministre a permis le retour sur le devant de la scène de nombreux thèmes identitaires auparavant au cœur de la politique japonaise dans les années 1940 et 1950. La question de la révision de la Constitution et la volonté personnelle de Shinzō Abe de la promouvoir dans le cadre de son héritage politique sont essentielles à cet égard. Pour lui, il ne s'agit pas seulement d'honorer la mémoire de son grand-père, Nobusuke Kishi (pour qui il éprouve une grande affection), mais aussi de redonner au Japon, à l’échelle nationale et à l'étranger, un sentiment d'appartenance politique et de fierté, et surtout de vouloir corriger le récit artificiel de la “rupture” qui a suivi l'Occupation. Dans cet objectif, Shinzō Abe est rejoint par beaucoup, sinon la plupart, de ses collègues du PLD, en particulier les membres de Nippon Kaigi (Conférence du Japon) - un groupe de parlementaires créé en 1997 qui promeut une vision plus patriotique de l'identité nationale du Japon. Cette vision s’organise autour du respect de l'Empereur, d’un appel à une révision constitutionnelle et du soutien aux réformes éducatives visant à renforcer la confiance du public à l’égard d’un discours historique révisionniste - que ses critiques considèrent comme suspect et trop susceptible de viser à excuser les excès du pays commis avant la guerre.

Il semble que la politique mémorielle, avec la réaction émotionnelle intense qu'elle provoque souvent, s'est diffusée plus largement dans la vie publique et a commencé à influencer, souvent de façon surprenante, la vie politique.

Une révision constitutionnelle apparaît peu probable dans un futur proche. Bien qu'il contrôle les deux chambres de la Diète japonaise, Shinzō Abe ne bénéficie pas de la majorité des deux tiers à la Chambre haute, nécessaire pour mener à bien la révision constitutionnelle, et encore moins du soutien sans faille de l’électorat dans l’éventualité d’un référendum national. L'opinion publique japonaise reste assez divisée sur la question de savoir si la Constitution doit être révisée, même si celle-ci restera probablement un sujet de débat qui continuera à figurer dans l'agenda de long terme des personnalités politiques conservatrices du pays.

Les questions relatives à l'histoire et à l'identité du Japon d'aujourd'hui sont délicates, mais il ne fait aucun doute que la nostalgie et la contestation de la mémoire ont crû en importance auprès de nombreux conservateurs japonais, et d'une façon qui rappelle certaines tendances observées en Europe et en Amérique du Nord - et qui pourrait annoncer l’avènement du populisme au Japon. De plus, il semble que la politique mémorielle, avec la réaction émotionnelle intense qu'elle provoque souvent, s'est diffusée plus largement dans la vie publique et a commencé à influencer, souvent de façon surprenante, la vie politique. En témoigne la récente et brutale détérioration des relations entre le Japon et la Corée du Sud. Les différends bilatéraux irrésolus au sujet du dédommagement lié aux politiques coloniales du Japon ont déclenché un débat extraordinairement agressif entre deux gouvernements qui, compte tenu de leur statut libéral-démocratique, de leurs alliances avec les États-Unis et de leur nécessité de relever le défi commun de sécurité posé par la Corée du Nord, devraient en théorie travailler en étroite collaboration. Au lieu de cela, suite à la décision japonaise d’imposition de restrictions à l'exportation de la technologie des semi-conducteurs vers la Corée du Sud, Séoul et Tokyo semblent au bord d'une guerre commerciale mutuellement destructrice, qui alimente une animosité croissante entre les citoyens des deux pays et qui pourrait croître de manière incontrôlée et imprévisible.
 
DES ALLIANCES QUI S'EFFILOCHENT 
 
Tout cela pourrait n’être qu’inquiétant, mais avec des Etats-Unis qui mènent, sous la direction de Donald Trump, une politique étrangère plus égoïste et transactionnelle, peu encline à une intervention médiatrice entre leurs deux principaux alliés du Nord-Est asiatique, il convient de ne pas écarter le risque que cette forme de politique plus émotionnelle ne crée de nouvelles perturbations. Un choc économique mondial ou encore l'intensification des conflits régionaux en Asie du Nord ou du Sud-Est autour de territoires contestés ou autour de l'accès à des ressources naturelles limitées, pourraient tout à fait être une occasion que les dirigeants saisiront pour renforcer le soutien de leur base électorale, et, ce faisant, encourager une forme de nationalisme économique ou culturel stérile. Il serait trop facile de supposer que le Japon est immunisé contre de telles tendances. L'histoire moderne du pays depuis le XIXe siècle nous rappelle que les garde-fous de la démocratie sont fragiles et que, s’il ne sont pas protégés, ils peuvent s'effondrer et entraîner des conséquences dévastatrices. Gardons-le à l’esprit, car, en plus des défis auxquels il fait face à l’étranger, le Japon est confronté aux défis tenaces d'une population vieillissante, d'une économie à croissance lente et de la nécessité d'accepter l’arrivée de migrants comme moyen de remédier à sa grave pénurie de main-d'œuvre - une mutation qui exigera inévitablement que le pays s'adapte à une société plus diverse.
 
Anticiper les tendances politiques futures n’est jamais chose facile. Pour l'instant, le succès de l'expérience démocratique du Japon après 1945 suggère que le pays restera un fervent partisan des valeurs démocratiques libérales, des institutions et de la primauté du droit - principes que l'administration de Shinzō Abe a largement mis en avant dans sa diplomatie ouverte et sa politique étrangère. En même temps, il faut comprendre le pouvoir universel de l’émotion et l'attrait du nationalisme, surtout lorsque ce dernier est formulé dans un langage moins conflictuel et plus lisse d’un point de vue politique (par exemple, par un appel au “patriotisme inclusif”), qui expliquent pourquoi le discours politique demeure important au Japon. C’est le discours politique qui pourra façonner l'avenir du pays - de manière difficile à prévoir. Ce discours est varié et complexe ; le présent article n’en donne qu’un bref aperçu. Les récits conservateurs et progressistes japonais sur l'identité nationale embrassent des thèmes multiples : la croissance économique rapide, la modernisation menée par l'État, l'innovation démocratique au début du XXème siècle puis sa consolidation ultérieure dans la période post-1945, ainsi que l'image du Japon comme puissance engagée aux niveaux régional et mondial, par son soutien aux Nations-Unies, le rôle central de l'alliance entre les États-Unis et le Japon, ou plus récemment par un Japon plus stratégique et plus "actif". L’impact de ces récits auprès des dirigeants et des électeurs japonais, ainsi que l’ampleur de leur influence en tant que direction claire pour le pays dans un monde de plus en plus incertain, seront des éléments clés dans le façonnement de l'avenir politique et, dans l’idéal bien sûr, démocratique et libéral de ce pays.

 

Copyright : Charly TRIBALLEAU / AFP

 

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