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Dégel dans le Golfe : une unité de façade ?

BLOG - 11 Janvier 2021

La réalité sportive précède parfois les symboles politiques : le 6 janvier, le qatari Nasser al Attiyah remportait pour la troisième fois consécutive la victoire d’étape de la compétition automobile Dakar 2021, qui se déroule cette année - ironie de l’Histoire - en Arabie saoudite. La veille, l’émir Tamim al Thani assistait au 41e Sommet du Conseil de Coopération des États Arabes du Golfe (CCEAG), et se retrouvait pour la première fois depuis trois ans et demi sur le sol saoudien en présence de ses homologues du Golfe, après l’annonce le 4 janvier de l’ouverture de l’espace aérien saoudien aux lignes qataries. À la vue de l’embrassade du prince héritier saoudien Mohammed bin Salmane al Saoud (MBS) et de l’émir du Qatar Tamim bin Hamad al Thani sur le tarmac d’Al-Ula, nous étions aussi surpris que ledit émir. L’image était parlante, le "coup de com" réussi. 

Une série de faits laissaient penser qu’un rapprochement diplomatique couvait depuis quelques mois : à la venue du Premier ministre qatari Abdallah bin Khalifa al Thani aux Sommets de la Mecque des 30 et 31 mai 2019 a succédé une entrevue secrète entre MBS et Tamim en marge des cérémonies d’intronisation du nouvel empereur du Japon à l’automne 2019. À l’issue de la journée du 5 janvier, un "accord de solidarité et de stabilité", dit "Accord d’Al-Ula", a été signé. Fruit de longs mois de médiation koweïtienne et du volontarisme de l’administration Trump, qui y a envoyé son gendre Jared Kushner, il marque le rétablissement des relations diplomatiques entre les parties concernées. 

Un double défi se pose aux États du Golfe : l’accession de Joe Biden au pouvoir et la reprise des discussions avec un Iran de plus en plus offensif - en dénote l’annonce de la reprise du programme d’enrichissement d’uranium à hauteur de 20 % le 5 janvier. Face à cela, la volonté affichée d’unité des leaders du Golfe présage-t-elle d’un réel tournant diplomatique et géopolitique dans la région ? 

Ce dégel était inévitable pour plusieurs raisons

La crise qui durait depuis juin 2017 divisait dangereusement les alliés stratégiques des États-Unis dans la région. Mais si elle est sans aucun doute le vecteur d’accélération du processus de dégel entre pays du Golfe, la politique de "pression maximale" contre l’Iran déployée par l’administration Trump n’en est pas le seul élément explicatif. 

Un double défi se pose aux États du Golfe : l’accession de Joe Biden au pouvoir et la reprise des discussions avec un Iran de plus en plus offensif.

Tout d’abord, force est de constater que l’isolement diplomatique et l’embargo contre le Qatar n’a pas eu le succès escompté. Il figure au contraire au nombre des revers diplomatiques essuyés par le prince héritier saoudien depuis son arrivée aux affaires en 2015. Par un jeu d’alliance renforcées avec l’Iran mais surtout la Turquie (les investissements du Qatar en Turquie ont atteint près de 22 milliards de dollars en 2019), l’émirat a démontré une certaine résilience économique. 

Diplomatiquement, le Qatar semble être le grand gagnant de cette désescalade : sa politique étrangère n’a pas été infléchie, l’émirat tient depuis le début de la crise une ligne ferme, et tout porte à croire qu’elle perdurera, en parallèle d’un renforcement de ses liens avec ses appuis régionaux et mondiaux (Russie, Chine) et d’une "offensive" de soft power sur la scène internationale. Cela s’est manifesté notamment par l’achat par le PSG de l’attaquant Neymar fin juillet 2018, et par l’annonce de la tenue des mondiaux d’athlétisme à Doha en 2019. Le ministre des Affaires étrangères français a par ailleurs été convié, en marge de son entretien avec l’émir le 15 juillet dernier, à la visite du futur "Musée national du Qatar", dessiné par l’architecte français Jean Nouvel.

Si la séquence permet à Donald Trump une ultime victoire diplomatique dans la région après la série d’accords de normalisation signés par des pays arabes avec Israël, elle est surtout une manière pour MBS, et dans une moindre mesure Mohammed bon Zayed (MBZ), prince héritier et ministre de la Défense d’Abou Dhabi (Émirats arabes unis), de lancer un signal équivoque à l’administration Biden. Le nouveau président pourra y lire un gage de la bonne volonté des leaders sunnites de dépasser les antagonismes existants avec le Qatar et de présenter un front uni sur les sujets de fond. Il pourra tout aussi bien considérer que la volonté des dirigeants saoudiens et émiratis de mettre de côté leurs différends avec le Qatar est le reflet de leur capacité à s'opposer aux signes d’ouverture que donnera son administration à l'Iran dans la future re-négociation de l’Accord de Vienne (JCPOA).

Elle est aussi l’occasion pour le prince saoudien d’infléchir sa stratégie diplomatique et de se poser en champion de l’unité du Golfe, redorant ainsi un blason quelque peu terni et rehaussant son image sur la scène internationale à la suite de l’affaire Khashoggi. En apparaissant comme la figure de la réconciliation des frères golfiotes ennemis, il gagne du temps et se donne l’étoffe du champion régional dont Biden ne pourra certainement pas se passer, bien qu’il ne bénéficiera pas du même crédit auprès du nouveau président américain (Joe Biden s’empressera sans doute de couper le soutien militaire à la coalition menée par les saoudiens au Yémen).

Il ne faut pas oublier, enfin, qu’une région unifiée sera plus forte dans le contexte pandémique actuel et face aux conséquences économiques de long terme qui en découlent, notamment sur le marché du pétrole. Inquiète pour la demande mondiale face à l’évolution défavorable de la pandémie, l'Arabie saoudite a ainsi annoncé mardi 5 janvier une réduction supplémentaire de sa production pétrolière en février et en mars dans le cadre de l'accord de l'Opep+.

Si la coopération économique dans le CCEAG se fait plus à géométrie variable et en fonction des intérêts ponctuels des uns et des autres, contrairement à ce que l’on observe au sein d’autres organisations régionales, il n’en demeure pas moins qu’une plus grande convergence, notamment sur le plan fiscal, est depuis longtemps envisagée, dans l’optique de soutenir les plans nationaux de diversification économique. Suite à l’annonce du dégel diplomatique, d’importants flux d’investissement sont attendus entre les États, notamment dans les secteurs les plus touchés par la pandémie comme la construction. 
 

Une région unifiée sera plus forte dans le contexte pandémique actuel et face aux conséquences économiques de long terme qui en découlent, notamment sur le marché du pétrole. 

Les chances d’une réconciliation durable sont cependant fragiles car de profonds désaccords stratégiques ainsi que des antagonismes structurels demeurent entre les puissances du Golfe

Il n’est pas anodin que le Sommet ait eu lieu en Arabie saoudite, et non sur les terres neutres du Koweït ou d’Oman : cela peut être interprété comme un signe que des tensions demeurent, et qu’en tout état de cause, les concessions diplomatiques sont faites au compte goutte. Le ministre des Affaires étrangères qatari n’avait en outre pas assisté au pré-sommet de préparation à Manama en décembre 2020. 

Les antagonismes structurels entre les pays de la région sont anciens : les griefs portés à l’encontre du Qatar remontent aux années 1990 et ont atteint leur point culminant en 2014, avant d’aboutir au blocus en 2017. En 1992, un conflit frontalier entre l’Arabie saoudite et le Qatar conduit à plusieurs accrochages. Le renversement en 1995 de l’émir Khalifa al Thani par son fils Hamad, beaucoup plus critique et indépendant que son père vis-à-vis de l’Arabie saoudite, aggrave les tensions existantes. L’année suivante, il crée la chaîne Al-Jazeera, figure de proue du soft power que le Qatar affirme sur la scène internationale. L’attitude conciliante du Qatar envers les acteurs des "printemps arabes" en 2011-2012 marque une rupture avec la politique et les intérêts de ses voisins : Al-Jazeera apporte un soutien de fait aux révolutionnaires tunisiens, égyptiens et bahreïnis, où émergent des mouvements issus de la confrérie des Frères musulmans, concurrents directs de l’islamisme politique wahhabite saoudien, que le royaume et les Émirats arabes unis ont en détestation. En 2013, les pays de la région auraient signé l’"Accord de Riyad" assorti d’un accord complémentaire ainsi que d’un mécanisme exécutif pour 2014, dans le cadre d’une réunion du CCEAG. Dans le premier accord, les États du Golfe promettraient de ne pas soutenir les médias hostiles (référence à Al-Jazeera). Des dispositions auraient été prises dans le document additionnel pour interdire les Frères musulmans, et selon les termes de ces accords, le Qatar se serait engagé à ne pas s’ingérer dans la politique de ses voisins. En mars 2014, les tensions diplomatiques atteignent leur paroxysme et l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis rappellent pour quelques mois leurs ambassadeurs. En 2017, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, qui rend visite à MBS dès le mois de mai, semble donner un blanc seing aux leaders sunnites pour contenir le Qatar. Rappelons qu’à l’occasion de la visite du Président américain, plusieurs contrats sont signés avec l’Arabie saoudite pour une valeur d’environ 380 milliards de dollars. Un imbroglio politico-médiatique plus tard, la crise éclate en juin 2017.

De profondes divergences stratégiques demeurent, en particulier sur l’Iran. À la stratégie d’engagement omanaise et de médiation koweïtienne répond la confrontation saoudienne et émirienne, plus maîtrisée entre Abu Dhabi et Téhéran, plus frontale entre Téhéran et Riyad. La signature de l’accord d’Al Ula ne marquera en outre pas un ralliement univoque du Qatar à la stratégie de containment de l’Iran poussée par les champions sunnites. Le Qatar a par ailleurs affirmé qu’il ne changerait pas d’attitude envers son allié turc, avec lequel les relations économiques et stratégiques se sont affermies depuis 2017. Les positions antagonistes au Soudan, en Libye et en Somalie, ne convergeront pas non plus à l’issue du dégel mis en scène à Al-Ula. La profonde défiance qui s’est cristallisée entre les États de la région lors de la crise du Golfe se remarque dans l’accélération sans précédent de la modernisation de la force aérienne qatarie, qui compte 96 avions de combat en 2020 quand elle n’en comptait que 12 en 2017. 

Les plus grands gagnants de la fin du blocus qatari sont les monarchies arabes telles que la Jordanie et le Maroc, qui ne seront plus pressées de prendre parti après trois ans et demi de diplomatie d’équilibriste.

Si le Qatar a déjà donné des gages de sa bonne volonté, comme l’adoucissement de la ligne éditoriale d’Al-Jazeera et le gel des procédures juridiques en cours devant l’Organisation Mondiale du Commerce et la Cour Internationale de Justice, la rupture de confiance a dépassé les sphères diplomatiques pour toucher directement les populations. La crise a déchiré des familles, et les opinions publiques sont désormais très polarisées, sur fond de bouleversements sociétaux et économiques profonds. Les impacts sociaux de cette crise se feront ressentir pendant longtemps. 

Des opportunités et des défis : conséquences géopolitiques pour les pays de la région

Comme on vient de le voir, le Qatar et l’Arabie saoudite avaient de bonnes raisons de se réconcilier, tandis que d’autres pays se sont ralliés au mouvement avec plus de réticences, en premier lieu les Émirats arabes unis. Une paix froide pourrait s’installer durablement, au sein de laquelle il y aura des gagnants et des perdants. 

Les plus grands gagnants de la fin du blocus qatari sont les monarchies arabes telles que la Jordanie et le Maroc, qui ne seront plus pressées de prendre parti après trois ans et demi de diplomatie d’équilibriste déployée pour rester en bons termes tant avec le Qatar que les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Il sera intéressant d’analyser leurs politiques étrangères à l’avenir, même si l’influence d’Abu Dhabi restera forte sur ces deux capitales. 

L’Égypte, avec laquelle les relations étaient gelées depuis juillet 2013 avec le Qatar, restera prudente face à ce qu’elle qualifie comme des "interférences" qataries dans les affaires internes, faisant allusion aux liens entretenus par le Qatar avec la confrérie des Frères musulmans et son rôle dans le conflit libyen. Cette ouverture est cependant une excellente nouvelle pour Le Caire. L’Égypte, comme l’Arabie saoudite, souhaite redorer son image auprès de la nouvelle administration américaine, tout en sécurisant certains contrats de reconstruction et des échanges économiques plus nourris avec le Qatar. Elle a maintenant le champ libre pour jouer des deux côtés, comme en témoigne l’inauguration dès le lendemain de la signature de l’Accord d’Al-Ula d’un palace appartenant à un groupe hôtelier qatari au Caire, en présence du ministre des Finances qatari. Sisi devra cependant ménager son allié émirien, et son absence à Al-Ula était certainement une précaution utile à cet égard. 

Pour les acteurs médiateurs et neutres que sont le sultanat d’Oman et le Koweït, qui avaient refusé de s’aligner sur l’Arabie saoudite en 2017, la désescalade diplomatique actée le 5 janvier dernier est une détente inestimable. Tous deux ont vu s’installer une nouvelle génération de dirigeants en 2020, et il sera intéressant d’observer leur attitude dans les mois à venir, notamment sur la question de la guerre au Yémen. Le sultanat va-t-il défier de manière plus précautionneuse les champions sunnites maintenant que le Qatar a perdu son statut d’épouvantail dans la région, ou sera-t-il rasséréné par l’échec du blocus ?

En dehors des limites de la région, la Turquie et le Pakistan vont bénéficier du processus de réconciliation politiquement et économiquement. Ankara et Islamabad seront mis à contribution dans la mise en place d’une stratégie de containment plus forte de l’Iran. Reste à voir si Doha se montrera conciliant pour faciliter le dialogue entre Erdogan et MBS.

Les Émirats arabes unis, qui pouvaient parfaitement s'accommoder d’une conflictualité gelée dans la région pendant encore très longtemps, sont les perdants de l’affaire. La relation entre MBS et MBZ sera mise à l’épreuve, et la récente normalisation des relations avec Israël est donc bienvenue dans ce contexte pour équilibrer la balance régionale des alliés d’Abu Dhabi. 

L’Iran est évidemment le grand perdant de l’affaire. La réouverture de l’espace aérien saoudien aux vols qataris signifie la perte d’une manne de 100 millions de dollars par an que l’émirat lui versait au titre du survol de son espace aérien. Même si le Golfe n’est pas unifié dans la stratégie à appliquer face à l’Iran, comme on l’a vu plus haut, ce signe de détente ne joue pas en sa faveur dans l’immédiat. 

Enfin, désormais contraint de donner des signes de réchauffement à son nouveau "meilleur ennemi" saoudien, le Qatar sera moins critique envers la politique saoudienne au Yémen, même s’il se placera toujours aux côtés du Koweït et d’Oman pour appeler à la fin des hostilités. Le Yémen, en définitive, reste le grand perdant des reconfigurations géopolitiques dans le Golfe, même en temps de grande chaleur. 

 

 

Copyright : FAYEZ NURELDINE / AFP

 

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