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Coronavirus et Afrique - au Sénégal, communication et prévention sont les maîtres-mots

BLOG - 2 Avril 2020

Le Sénégal, qui compte à ce jour 190 cas déclarés positifs, dont 44 guéris et 143 sous traitement, est l’un des pays africains les plus touchés par le Covid-19. Le premier citoyen contaminé par le virus avait été signalé le 2 mars, soit près de trois mois après l’apparition de l’épidémie en Chine. 20 jours plus tard, le Président Macky Sall déclare l’état d’urgence sanitaire dans le pays. Comment la situation sanitaire peut-elle évoluer ? Quelles mesures ont été mises en place ? Le système de santé du pays est-il en mesure de faire face à la crise ? Quelles conséquences économiques ? Quelle coopération avec les États voisins ? Gilles Yabi, fondateur et président de Wathi, think tank citoyen d’Afrique de l’Ouest, répond à nos questions.

Quelle est la situation sanitaire actuelle au Sénégal ? Comment pourrait-elle évoluer dans les prochaines semaines ?

Les autorités sénégalaises assurent un rôle d’information qui est à saluer. Elles font chaque jour le point sur le nombre de contaminés et le nombre de guérisons, qui est important. Nous connaissons à ce jour un seul décès dû au Covid-19 au Sénégal : celui de l’ancien président de l’Olympique de Marseille, Pape Diouf, qui s’est éteint ce mardi. La prise en charge des personnes infectées détectées est à ce jour remarquable. Mais la hausse du nombre de cas positifs est quotidienne et régulière, sans indiquer une flambée. L’inquiétude reste importante pour la population et elle est légitime dans la mesure où l’incertitude plane sur les chiffres officiels de cas déclarés car il n’y a pas jusque-là de tests à grande échelle. Les tests sont effectués sur les personnes identifiées comme étant à risque élevé de contamination. Dans tous les pays du monde où les tests ne sont pas effectués à une échelle assez large, on ne peut pas écarter la possibilité que le nombre de personnes infectées soit beaucoup plus important que celui qui est comptabilisé.

Quelles est la stratégie adoptée par le pays pour combattre l’épidémie ?

Le gouvernement n’a pas opté en tout cas pour la stratégie dite d’immunité collective, telle que mise en œuvre dans un premier temps par le Royaume-Uni et encore aujourd’hui aux Pays-Bas par exemple. Dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, on trouve des mesures à mi-chemin entre la liberté de circulation et le confinement total. Au Sénégal, le Président Macky Sall a déclaré le 23 mars dernier l’état d’urgence sanitaire. Un couvre-feu est notamment mis en place entre 20h et 6h du matin, heures durant lesquelles personne ne doit se retrouver dans les rues.

Dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, on trouve des mesures à mi-chemin entre la liberté de circulation et le confinement total.

Le confinement est donc limité à certaines heures. En outre, des mesures de distanciation sociale ont été prises pendant la journée : interdiction de tout regroupement, imposition d’une distance minimale d’un mètre dans les transports, fermeture de nombreux marchés et de tous les espaces publics, entre autres. Il y a une volonté de se donner la possibilité de prendre des mesures progressivement en fonction de l’évolution de la situation. Une communication sur la menace que représente le Covid-19 a été engagée assez rapidement. En cela, le fait que l’Europe ait été largement atteinte après la Chine a permis aux pays africains de se préparer un peu à l’arrivée du virus. C’est aussi la première pandémie de cette ampleur à avoir fait l’objet d’une médiatisation exceptionnelle, à l’ère des réseaux sociaux.

Dans un premier temps, le pays a réalisé que la plupart des cas venaient d’Europe et a donc fermé les frontières avec ces pays, après, il est vrai, quelques jours d’hésitation, ce qui a provoqué des critiques. Le Sénégal est très connecté, notamment à travers sa diaspora, à plusieurs pays africains, à la France mais aussi à l’Italie, qui a été le principal foyer en Europe pendant des semaines. Les personnes en contact avec des individus contaminés arrivés par avion d’Europe ont été suivies et isolées. Si le dispositif a plutôt bien fonctionné, il n’est pas certain qu’il ait pu identifier tous les contacts efficacement. Il faut non seulement identifier les contacts directs mais aussi les personnes qui ont pu entrer en contact avec le virus indirectement. Il suffit d’en perdre quelques-uns pour que le virus continue à se propager d’un endroit à l’autre.

Avec la diffusion de la pandémie au niveau global et le confinement de plus en plus strict mis en place dans de nombreux pays européens, le gouvernement sénégalais pourrait adopter des mesures plus radicales. Il n’est pas exclu que nous passions dans quelques jours à un confinement total ou en tout cas à des formes qui s’en rapprochent. Mais des mesures de confinement à la française ou à la sud-africaine ne pourraient être mises en œuvre que très laborieusement dans un pays où les conditions économiques et sociales sont marquées par la nécessité pour un grand nombre de personnes de se déplacer au quotidien pour gagner de l’argent, survivre et faire vivre d’autres membres de la famille.

Tous les citoyens sénégalais, même dans les villes, n’ont pas accès à un réfrigérateur, à un approvisionnement électrique continu et les moyens financiers pour faire des stocks de nourriture et autres biens essentiels. Dans ces conditions, le confinement total ne peut simplement pas être appliqué. C’est le cas dans de nombreux autres pays africains, mais cela ne se limite pas au continent : quid de l’Inde par exemple où on rapporte que des millions de gens fuient les villes pour aller dans les campagnes où ils pensent pouvoir plus facilement se nourrir et survivre pendant la période indéterminée de confinement ? Le contexte diffère largement de celui des pays européens ou des États-Unis.

La population soutient-elle les mesures adoptées par le gouvernement ?

Oui, il y a une mobilisation générale pour lutter contre le Covid-19. Tout le monde comprend le message de la prévention comme étant la seule option viable car en cas de flambée de l’épidémie au Sénégal, et dans plusieurs régions en même temps, le système de santé ne pourra pas faire face aux cas graves qui nécessiteraient une prise en charge en milieu hospitalier approprié. Les gens comprennent l’ampleur de la menace et font ce qu’ils peuvent pour contribuer à la lutte par la prévention et le respect des fameux gestes barrière, à commencer par le lavage régulier des mains. Le fait que la région ouest africaine ait connu la terrible menace du virus Ebola il y a quelques années a aussi facilité la sensibilisation aux gestes de prévention comme le lavage des mains.

Le système de santé est-il assez résilient pour affronter l’épidémie ?

Le système de santé au Sénégal est globalement meilleur que celui de beaucoup de pays de la région ouest africaine. Mais évidemment, tout est relatif et les indicateurs de santé, en amélioration constante depuis des années, restent en-deçà des attentes et de ce qui est réalisable. Les manques sont flagrants en termes d’effectifs de personnels de santé (avec un ratio de moins de deux médecins pour 10 000 habitants selon les chiffres de l’OMS) et la répartition géographique des effectifs est aussi, comme presque partout dans la région, très inégale.

Le Sénégal présente également un déficit d’équipements - il y a déjà eu des scandales dans les grands hôpitaux dakarois dûs à des pannes de matériels -, mais d’autant plus dans ce cas précis où les patients développant les formes les plus graves nécessitent une assistance respiratoire. Le Sénégal compterait au 1er avril 56 lits de réanimation, 40 autres lits supplémentaires étant en cours de mise en place. Il a fallu augmenter en quelques semaines le nombre de lits disponibles pour les malades atteints du Covid-19. Tant que le nombre n’explose pas, le système de santé pourra faire face. C’est vraiment une question d’échelle.

La crise que nous vivons actuellement constitue une difficulté particulière, mais les faiblesses des systèmes de santé dans les pays ouest africains et le besoin de réformes structurelles étaient préexistants, comme l’indique un rapport publié par Wathi en février de cette année. Encore trop de personnes, surtout des enfants et des jeunes, meurent dans les pays de la région de maladies qui peuvent être soignées.

Les Sénégalais – comme beaucoup d’autres - ont d’ailleurs d’abord eu du mal à comprendre pourquoi il était important de se mobiliser à ce point contre le coronavirus alors qu’il existe d’autres maladies plus létales. Analytiquement, ce n’était pas aussi simple de comprendre l’ampleur de l’inquiétude mondiale par rapport au coronavirus, en particulier dans des contextes où on a peut-être davantage l’habitude qu’en Europe à faire face à l’adversité et à notre "insoutenable légèreté" en tant qu’êtres humains. Au-delà de la réforme ambitieuse des systèmes de santé, une des leçons qu’il faudra tirer de cette crise, c’est l’importance de continuer à travailler à l’amélioration des services publics et donc au renforcement des États dans leur capacité à anticiper, à organiser, à rationaliser, à faire, au bénéfice du plus grand nombre.

La crise que nous vivons actuellement constitue une difficulté particulière, mais les faiblesses des systèmes de santé dans les pays ouest africains et le besoin de réformes structurelles étaient préexistants

Quelles seront les répercussions économiques du coronavirus au Sénégal ?

Comme sur la question sanitaire, cela va dépendre de la capacité de l’État à prendre des mesures et à les mettre en œuvre. Dans son discours du 23 mars dernier, le Président Macky Sall a annoncé aussi des mesures économiques. Un fonds spécial doté de 1 000 milliards de Francs CFA a été annoncé. Il est fait appel au secteur privé et à toute forme de contributions intérieures et extérieures pour l’alimenter. Il est question de soutenir les secteurs les plus touchés par le coup d’arrêt spectaculaire et d’envisager des aides aux ménages les plus vulnérables.

Les transferts aux ménages pourraient par exemple prendre la forme de distribution de nourriture, surtout si les mesures se font plus radicales dans les prochaines semaines. Le dispositif de bourses familiales déjà existant pourrait par ailleurs, malgré ses limites, être utile et aider à identifier les ménages les plus pauvres. Il y a aussi beaucoup d’idées, de propositions de mesures innovantes basées sur les nouvelles technologies évoquées dans différents cercles. Il est intéressant d’observer cet effort de mobilisation de l’intelligence collective pour faire face à une crise qui fait presque oublier tout le reste.

Existe-t-il une forme de coopération avec les États voisins?

À ce stade, on ne perçoit pas de véritable coopération à l’échelle régionale. Sur le plan sanitaire, une réunion d’urgence s’est tenue le 14 février à Bamako réunissant les Ministres de la Santé des pays de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Organisation ouest africaine de la santé (OOAS). L’une des recommandations de Wathi, formulée dans son rapport publié avant la crise, était de renforcer le rôle de l’OOAS, qui devrait être une "petite OMS" à l’échelle régionale, capable de mutualiser des ressources dans des domaines clés comme celui de la recherche, de la négociation des partenariats internationaux et, justement, de la réponse aux épidémies. Malgré cette réunion, les décisions ont été prises au niveau de chaque État, sans que des principes clairs ne soient dégagés au niveau régional. Certes, partout dans le monde, et même dans l’Europe communautaire, les États prennent des mesures manifestement sans avoir pu développer une vision commune sur les réponses à apporter, mais mon point de vue est que nous devons poursuivre nos projets d’intégration régionale en Afrique – avec réalisme et pragmatisme - parce que cela va dans le sens de notre intérêt collectif.

Au niveau des pays de l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA, qui regroupe les pays ouest africains ayant pour monnaie le Franc CFA), des mesures ont été annoncées aussi par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) pour permettre notamment aux banques de continuer à fonctionner, protéger les entreprises qui ont des échéances de remboursements d’emprunts et maintenir le financement de l’activité économique. D’autres mesures devraient intervenir en fonction de l’ampleur de la crise économique et financière à venir. Malheureusement, même si la crise sanitaire ne prend pas des allures de catastrophe, les conséquences économiques négatives sont déjà une certitude.

Quelles sont vos recommandations aux instances décisionnaires et à la population sénégalaise ?

La priorité doit donc rester la prévention. Il est très important de faire preuve de pédagogie et expliquer à la population pourquoi ce degré de mobilisation et ces mesures exceptionnelles sont nécessaires.

Le champ d’action de Wathi étant régional, et compte tenu de ce que j’ai dit plus haut sur l’impératif de l’intégration régionale y compris dans le domaine de la santé, mes recommandations ne s’adressent pas seulement aux autorités et aux populations sénégalaises. Si tous les pays ne réussissent pas à éviter l’explosion du nombre de cas, au moment où les voyages reprendront - et il faut espérer que cela arrivera à une date pas trop lointaine -, chacun des pays sera à nouveau exposé.

La priorité doit donc rester la prévention. Il est très important de faire preuve de pédagogie et expliquer à la population pourquoi ce degré de mobilisation et ces mesures exceptionnelles sont nécessaires. Ce n’est pas forcément quelque chose d’évident pour la population pour les raisons que j’ai déjà évoquées. Le gouvernement mène néanmoins une campagne efficace sur ce plan, relayé par beaucoup de voix de la société civile, des artistes, des personnalités diverses, et les citoyens semblent désormais accepter que seules les attitudes préventives recommandées permettront d’éviter une multiplication des cas à laquelle on ne saurait faire face. Il faut aussi dans le même temps continuer à accroître les capacités d’accueil et de traitement des malades éventuellement infectés, et bien sûr rester très attentifs à la protection des personnels de santé, la ressource clé à préserver pour que la collectivité le soit.

Il convient ensuite d’anticiper les conséquences économiques désastreuses (également létales) de la pandémie qui sont certaines et de grande ampleur, en privilégiant les secteurs les plus directement touchés et les populations les plus affectées par la chute d’activité économique.

Enfin, cette crise doit permettre une prise de conscience de la part des autorités que des réformes structurelles sont nécessaires pour améliorer les systèmes de santé au Sénégal, dans toute l’Afrique de l’Ouest et à l’échelle du continent. L’Union africaine a aussi mis en place un centre de gestion des crises sanitaires qui est très utile, et a aidé à la prise de conscience rapide du besoin d’augmenter les capacités de dépistage du coronavirus sur le continent. La subsidiarité est ici essentielle : que l’OOAS joue un rôle important en Afrique de l’Ouest, que les organisations régionales ailleurs sur le continent jouent leur rôle de la même manière et que le dispositif au niveau de l’Union africaine se concentre sur la coordination des efforts de chacune des communautés économiques régionales.

 

Copyright : Seyllou / AFP

 

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