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Sous-marins australiens : comprendre le jeu américain

ARTICLES - 21 Septembre 2021

Coup de tonnerre pour la défense et la diplomatie françaises, l’annonce du nouveau partenariat AUKUS traduit un choix stratégique, sur la Chine mais aussi plus largement sur la coopération militaire et technologique comme l’exposait Bruno Tertrais dans son analyse stratégique
 
Ce billet propose d’éclairer le jeu américain, sur trois points : clarification stratégique de la part de Washington ; méthode qui traduit aussi les dysfonctionnements du système politique américain ; aperçu de la doctrine Biden, lourd d’avertissement pour l’UE et la France. 

Clarification stratégique : la confirmation d’une grande stratégie post-atlantique 

L’annonce de Biden confirme la filiation avec Trump sur le plan stratégique. Le nouveau partenariat s’inscrit dans la continuité de la stratégie de défense nationale de l’administration Trump (NDS 2018), qui fermait l’ère post-guerre froide, mettait fin à la priorité militaire à la lutte contre le terrorisme, et marquait l’entrée dans une nouvelle ère de compétition stratégique entre les États-Unis et les puissances "révisionnistes", Chine et Russie. Dans cette stratégie du Pentagone, la hiérarchie était claire, avec la Chine en rival de Washington pour le leadership de l’ordre international : sur ce point, l’administration Biden n’a pas dévié de la ligne Trump. 
 
Première conséquence de cette clarification stratégique, c’est la fin de la centralité de la relation transatlantique dans la politique étrangère américaine. L’ex-"pierre angulaire" (cornerstone) de la stratégie internationale américaine, expression classique dans les documents stratégiques américains des dernières décennies, est reléguée au second rang, et s’occupera, via l’OTAN, de l’adversaire également de second rang après la Chine, à savoir la Russie (on avait pu noter que l’expression était absente du programme démocrate de l’été 2020 comme de la stratégie intérimaire de mars 2021).

L’enjeu est de placer les États-Unis au centre d’un réseau d’alliances reliant Europe et Asie.

L’apport Biden à la doctrine Trump, l’importance des alliés, est bien présent : mais il s’agit comme promis par la nouvelle équipe démocrate d’une mise à jour des alliances et de la hiérarchie des alliés, dont la dimension militaire est calquée sur celle du commandement INDOPACOM, plutôt que EUCOM, fonctionnant en hub d’un réseau de différents formats, plutôt qu’une alliance centralisée sur le modèle OTAN.

Il faut y voir le reflet de l’enjeu aux yeux américains : celui de l’ordre international et de la centralité américaine au sein de cet ordre. 

C’est la vision du conseiller Chine du NSC (Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche), Rush Doshi, exposée dans son livre récemment publié, pour qui la Chine entend remplacer les États-Unis comme centre (hegemon) et inspirateur (principes et normes) d’un ordre international révisé. C’est aussi celle de son chef, Kurt Campbell, coordinateur de la stratégie Indopacifique américaine à la Maison Blanche, ancien artisan du pivot obamien, qui défend depuis longtemps une réorientation générale de la stratégie américaine (militaire, technologique et commerciale) vers l’Asie. C’est enfin ce qui émanait du Pentagone, dont le secrétaire à la Défense Lloyd Austin a présenté sa vision de dissuasion intégrée dont l’enjeu est de placer les États-Unis au centre d’un réseau d’alliances reliant Europe et Asie.
 
Il y a bien une filiation d’Obama à Trump et de Trump à Biden, mais se fixer sur ces continuités empêche de voir la rupture permise par Trump, le populiste qui a ébranlé le système : avec Trump, les États-Unis ont embrassé une stratégie post-atlantique. Biden s’inscrit dans cet héritage, et les États-Unis ont bien "pivoté". Washington est ainsi sorti de l’ère post-guerre froide ; les Européens y travaillent encore.

Clarification méthodologique : les conséquences des dysfonctionnements américains

Parler de continuité avec la méthode Trump occulte cependant un aspect essentiel de la politique étrangère américaine contemporaine, ses dysfonctionnements, pour ne pas dire plus, résultant d’un système qui fonctionne de plus en plus mal sous fond de polarisation partisane exacerbée. L’absence de consultations, entre Washington et Paris cette fois, mais qui concerne plus largement les Européens depuis l’arrivée de la nouvelle administration démocrate, résulte aussi de ces dysfonctionnements politiques, particulièrement frappants du côté du département d’État. Neuf mois après l’investiture de Biden, l’administration n’est toujours pas pleinement installée et les revues stratégiques, y compris sur la Chine, sont toujours en cours, ce qui explique aussi les continuités avec Trump.

 
En cause notamment, le rôle du Congrès : à ce jour, le Sénat n’a confirmé que 15 % des 800 positions de la nouvelle administration nécessitant son vote. Le retard actuel est dû notamment à l’opposition du sénateur républicain Ted Cruz qui bloque toute confirmation au département d’État en rétorsion à la position de l’administration Biden sur Nord Stream II (levée des sanctions votées par le Congrès contre l’Allemagne). Plus largement, les lenteurs du Sénat et les crispations politiques expliquent aussi l’absence d’ambassadeurs confirmés dans la plupart des pays européens - ce qui n’a pas aidé, ni sur les sous-marins, ni sur l’Afghanistan récemment.

L’organigramme actuel du NSC est tout autant révélateur de la hiérarchie des priorités de Biden, avec un bureau indopacifique pléthorique tandis que la responsable Europe est seule.

Cette lenteur et ces absences expliquent aussi les manques de consultations ("même une grande puissance a du mal à gérer plusieurs crises à la fois" disait l’ancien ambassadeur en Yougoslavie Warren Zimmermann, a fortiori en période de crises et priorités intérieures). Elles conduisent surtout à un rôle de plus en plus prépondérant du NSC, le Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche, dont les membres sont nommés sans confirmation parlementaire, et dont le fonctionnement est beaucoup plus opaque et direct. L’organigramme actuel du NSC est tout autant révélateur de la hiérarchie des priorités de Biden, avec un bureau indopacifique pléthorique tandis que la responsable Europe est seule. Du côté du département d’État, la secrétaire adjointe aux affaires européennes n’a toujours pas été confirmée par le Sénat. Ces problèmes de ressources humaines ont des conséquences politiques et posent des questions de compétence, ce que la gestion désastreuse de l’été à Kaboul avait déjà révélé. 

Des leçons pour l’Europe, un avertissement pour la France

Le déclassement des Européens (continentaux) que traduit ce resserrement de l’anglosphère reflète aussi l’importance rehaussée des Five Eyes, l’alliance du renseignement entre Britanniques, Américains, Australiens, Néo-Zélandais et Canadiens, à l’heure où les enjeux technologiques sont au centre de la rivalité de puissance entre Chine et États-Unis (IA, Quantum et autres nouvelles technologies sont également au cœur de l’AUKUS). On mesure là aussi l’impact du Brexit sur la relation américaine à l’Europe.

La réaction européenne dira si l’épisode convainc réellement les autres Européens de la nécessité de l’autonomie stratégique - ou s’il confirme un certain isolement français en Europe.

Le traitement de la France peut être interprété comme une négligence peu professionnelle, comme preuve d’une certaine incompétence, mais aussi comme une leçon face à la revendication d’autonomie stratégique toujours soupçonnée à Washington de traduire une volonté de neutralité européenne entre la Chine et les États-Unis. Le président français aurait été pris au mot de sa demande de clarification stratégique par un président américain dont la politique européenne semble se résumer jusqu’ici à un "Germany-First" en rupture avec Trump mais en héritage direct des années Obama, et qui exprime aussi un pragmatisme américain face à la puissance et la stabilité allemandes. 

Cette orientation américaine satisfait par ailleurs de nombreux Européens qui apprécient l’attachement allemand à la garantie de sécurité américaine et à l’OTAN.

La France reste et demeurera un partenaire de choix des États-Unis dans la lutte contre le terrorisme, qui n’est pas terminée même si elle est reléguée au second rang des priorités et se poursuit à distance. Mais sur l’Indopacifique, force est de constater le peu de valeur accordée à la contribution militaire française. La réaction européenne dira si l’épisode convainc réellement les autres Européens de la nécessité de l’autonomie stratégique - ou s’il confirme un certain isolement français en Europe.
 
Enfin, il expose aussi toute la difficulté de faire des "politiques étrangères pour les classes moyennes" compatibles entre alliés, alors que cette ambition repose avant tout sur les politiques commerciale et industrielle. Si cette dimension est au cœur de la diplomatie américaine, comme l’indiquait Anthony Blinken dans un discours récent, et si la relation transatlantique est rétrogradée, les Européens et Américains ne deviennent-ils pas avant tout des concurrents économiques ? La question se pose pour l’UE, et pour la relation US-UE pourtant mise en avant lors du déplacement de Biden en Europe en juin dernier. Au-delà, elle interroge sur la valeur du combat central du siècle selon Biden, l’affrontement des modèles entre démocraties et régimes autoritaires, pour lequel Washington entendait resserrer les liens entre pays démocratiques. Le coup de tonnerre AUKUS expose-t-il un "Occident" divisé, ou une France isolée ? La relation franco-américaine est quoi qu’il en soit entrée dans une zone de turbulences, dans un contexte pré-électoral français que Biden prend des risques à ignorer, lui qui fait tant de cas des alliés et partenaires en général, et de son talent diplomatique personnel en particulier. 

 

Copyright : Brendan Smialowski / AFP

 

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