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Comment tirer parti de la stratégie du chaos de Donald Trump

BLOG - 19 Juin 2018

Dans les objectifs du candidat Donald Trump figuraient en bonne place la remise en cause des traités commerciaux signés par les Etats-Unis et l’imposition de droits de douane pour réduire le déficit commercial. Il importe peu au 45ème Président que l’origine du déficit commercial américain soit le déficit d’épargne nationale et le rôle monétaire dominant du dollar qui facilite son financement. Depuis l’éviction de son conseiller économique, Gary Cohn, et la montée en puissance de son conseiller commercial Peter Navarro, auteur du navrant pamphlet Mort par la Chine, Donald Trump est bien décidé à cocher chaque élément de sa liste, de façon à pouvoir dire à ses électeurs le moment venu : "Vous voyez, moi, je remplis mes promesses". Et s’il faut prendre des libertés avec les faits, comme on vient de le voir à propos du Canada, voisin avec lequel l’excédent commercial des Etats-Unis fut transmuté en déficit par la magie dun tweet présidentiel [1], qu'à cela ne tienne. 

Pour les partenaires commerciaux des Etats-Unis, c’est à dire quasiment toute la planète, la première question est d’y voir clair dans l’état du monde créé par la stratégie américaine. Je le définirais non pas comme une situation de "guerre commerciale" – c’est un état permanent – ni comme la fin d’une ère idéalement multilatérale – l’échec du cycle de Doha date de 2006 – mais comme une forme de chaos institutionnel dont l’instabilité rend l’analyse et la prévision difficiles. Souvenons-nous : il y a quelques mois, le Bulletin of the Atomic Scientists, qui mesure depuis 1947 le risque d’une fin catastrophique de l’humanité par l’intervalle qui nous sépare du minuit fatidique, avait avancé son horloge à minuit moins deux, comme en 1953, citant la tension entre Etats-Unis et Corée du Nord. Depuis, Trump chante les louanges du dictateur Kim Jong-un…

Trois grands axes émergent cependant du chaos créé par le Président américain.

1. Les tarifs douaniers, fusil à deux coups : petit stimulus puis retour de manivelle

Le relèvement des tarifs douaniers sur l’acier (25 %) et l’aluminium (10 %), finalement maintenus pour le Canada et l’UE, est à court terme un bonus pour les producteurs américains qui pourront à la fois gagner des parts de marché et augmenter leurs prix. Des mesures similaires sur d’autres produits (automobiles par exemple) auraient le même effet. Mais comme l’économie américaine est au plein emploi – plus de six millions de postes offerts restent vacants, plus qu’au pic de 2001 – l’effet macroéconomique sera plus inflationniste que réel. Lors de leur meeting du 13 juin, les membres du Comité de politique monétaire de la Fed (FOMC) ont relevé leur taux directeur de 0,25pp, mais aussi leurs prévisions, misant dorénavant sur deux hausses supplémentaires cette année et trois l’an prochain [2]. Toutes choses égales d’ailleurs, l’action de la Fed devrait nourrir l’appréciation du dollar. Bonne nouvelle pour les concurrents des Etats-Unis, mauvaise nouvelle pour les économies émergentes de la zone dollar, pour qui les conditions de financement se durcissent.

Mais au bout du compte, c’est le commerce mondial dans son ensemble qui sera affecté. Les contre-mesures tarifaires des pays partenaires ont déjà commencé, comme le spectaculaire relèvement des droits sur les produits laitiers américains par le Canada (+270 %), bientôt suivi par une taxe européenne de 25 % sur certaines importations américaines, dont les bateaux de plaisance. Le feu vert de la Maison-Blanche à une surtaxe de 25 % sur 50 Mds $ d’importations chinoises a entrainé une réplique immédiate de la Chine, une taxe de 25 % sur une liste de 545 produits allant du soja aux véhicules utilitaires de sport (SUVs). Si l’escalade en restait là, l’impact sur le commerce mondial resterait faible. Dans une étude récente utilisant un modèle sectoriel détaillé du commerce mondial, le CEPII indique que, si les impacts sectoriels (par exemple sur la sidérurgie en Chine et en Europe) devraient être significatifs, si la redistribution des parts de marché (en faveur de l’Europe, en défaveur de la Chine) pourrait aussi être visible, l’impact macroéconomique d’ensemble serait trop faible pour être quantifié.

Malheureusement, une fois que l’escalade des sanctions commerciales est enclenchée, elle a de fortes chances de se poursuivre, ne serait-ce que pour des raisons politiques internes. Et, dans le cas d’un protectionnisme élargi, touchant par exemple toutes les importations américaines en provenance de Chine, l’impact pourrait être considérable : dans l’étude déjà citée, le CEPII estime que le commerce bilatéral entre la Chine et les Etats-Unis, principal flux du commerce mondial, pourrait être réduit de 60 %, entraînant selon toute probabilité un effondrement des échanges mondiaux et une récession généralisée.

2. L’incertitude sur les échanges et les contrats internationaux réduira l’investissement

Même si la situation ne se dégrade pas à ce point, il est fort probable que la stratégie du chaos entretenu du Président Trump se poursuivra jusqu’à la prochaine élection présidentielle, en 2020. Comme il s’agit de se présenter devant les électeurs avec une plaquette montrant que les promesses électorales ont été tenues, le scenario de politique commerciale le plus probable est une succession de décisions agressives, puis de compromis présentés comme des victoires, à l’image de la rencontre avec Kim Jong-un, qui vint après une vive tension artificiellement créée par escalade verbale.

Outre l’impact direct des relèvements des droits de douane sur le commerce mondial, c’est l’investissement des entreprises qui sera la principale victime collatérale du nouveau chaos international. Au cours des vingt dernières années, les chaînes de production se sont internationalisées, permettant une forte réduction des coûts et donc des prix finaux. L’incertitude sur l’avenir des échanges, sur les localisations industrielles, mais aussi sur la validité des contrats privés déjà passés – songeons aux entreprises qui ont signé des contrats avec des partenaires iraniens – augmente le coût d’opportunité de l’investissement, et ne peut que le réduire au niveau mondial. Moins d’investissement veut dire à court terme moins de croissance et plus d’inflation, et à long terme, moins de productivité, donc moins de ressources à distribuer.

3. La résonance politique des mesures américaines fera des émules

Le ministre italien de l’agriculture, membre de la Ligue, vient d’annoncer que son gouvernement demanderait au Parlement de ne pas ratifier l’accord commercial avec le Canada (CETA), considérant entre autres que l’appellation "Parmesan" ne serait pas suffisamment protégée. Il y a loin de la coupe aux lèvres, et l’accord CETA présente également des avantages pour les PME italiennes spécialisées dans le haut de gamme et le luxe, où se trouvent précisément les avantages comparatifs du pays. Mais c’est la contagion politique qui inquiète : une remise en cause du CETA par l’Italie rendrait sa ratification par la France, autre pays à longue tradition protectionniste (avec l’Espagne), plus difficile, sans parler des accords en gestation avec le Japon ou les pays du Mercosur

Le nationalisme économique est l’idéologie la mieux partagée du monde, et le vent politique de l’opposition à la mondialisation gonfle ses voiles. L’ex-stratège de la Maison-Blanche et idéologue de l’ultra droite américaine, Steve Bannon, l’avait bien compris, lorsqu’il encourageait le Mouvement 5 étoiles et la Ligue à s’allier, puis à défier l’Union en adoptant une politique protectionniste, qu’il s’agisse d’immigration ou de commerce.

L’Europe peut tirer parti du chaos trumpien

Tout d’abord, nous ne devons pas négliger le terrain du débat médiatique. Le Président Trump énonce sans sourciller des contre-vérités qu’il ne faut pas laisser passer. Nous devons répéter toujours et encore que si l’Union européenne et les Etats-Unis sont des économies largement ouvertes au commerce international, ce qui n’est pas le cas des grandes économies émergentes comme la Chine et encore moins de l’Inde, l’UE est, à la marge, plus ouverte que les Etats-Unis :

  • les importations de biens et services représentent 14,7 % du PIB des Etats-Unis contre 16,3 % du PIB pour l’Union [3];
  • le taux moyen pondéré des droits de douane est 1,6 % pour l’Union comme pour les Etats-Unis ; il est inférieur au Canada (0,9 %) et supérieur en Chine (3,5 %) [4] ;
  • la part des importations soumises à des barrières non tarifaires est de 44 % pour les Etats-Unis contre 19% pour l’Union [5].

 Ensuite, il est souhaitable de se tenir à une stratégie de réponse aux mesures américaines ferme mais proportionnelle et réversible, dans la ligne de celles annoncées par le Canada, le Mexique et l’Union européenne, et de contestation devant l’OMC, l’argument de défense de la sécurité nationale invoqué par les Etats-Unis ne tenant pas.

Par ailleurs, l’Union devrait chercher à tirer parti de la situation chaotique créée par la politique américaine par une stratégie d’alliance sélective – une version européenne du slogan America first. D’un côté, promotion du multilatéralisme avec le Canada, le Japon, l’Australie et la Chine, qui, tous, y voient leur intérêt et avec qui l’Europe devrait chercher à conclure des accords commerciaux, pour les biens, les services, mais aussi les mouvements de capitaux. De l’autre, alliance tactique avec les Etats-Unis pour obtenir de la Chine des engagements crédibles sur la protection de la propriété intellectuelle, tout particulièrement pour les entreprises européennes implantées ou désireuses de s’implanter en Chine. Lorsqu’il s’agit de commerce international, il n’y a en réalité ni ennemi ni ami – c’est pour cela d’ailleurs que le terme "guerre commerciale" est trompeur – il n’y a que des partenaires.

Le plus important : renforcer la compétitivité de la zone euro

Enfin, l’Union doit renforcer sa compétitivité. Le défi posé par la montée des mouvements populistes, qui s’appuient sur le sentiment d’exclusion ressenti par une large part des populations, exige également un renforcement de la compétitivité allié à une meilleure inclusion sociale, de façon à ce que les gains de productivité, seule source durable de prospérité, ne paraissent plus profiter seulement à une minorité. Il n’y a donc pas d’autre voie que de poursuivre les réformes destinées à rendre l’offre plus concurrentielle, y compris le système bancaire, les marchés du travail plus flexibles et les institutions plus crédibles, plus transparentes et proches des citoyens – l’usage des nouvelles technologies peut aider dans ce sens, comme de nombreux rapports de l’Institut Montaigne l’ont souligné [6].

Il est également indispensable de concentrer les ressources publiques sur l’innovation, la recherche et l’enseignement, plutôt que sur des subventions discutables. A cet égard, le Conseil européen de la recherche (ERC), maintenant intégré au programme Horizon 2020, est l’exemple à suivre, avec 70 % des projets de recherche financés ayant produit des percées ou des avancées scientifiques majeures. Le chiffre avancé pour l’après 2020, un budget de 100 Mds € pour 7 ans, même s’il représente un net progrès, resterait trois fois plus faible que les subventions à l’agriculture et serait bien en deçà du nécessaire pour que l’Union reste dans la course, face aux Etats-Unis et à la Chine, dont les ambitions scientifiques ne cessent de surprendre [7], et où le budget de la recherche augmente deux fois plus vite que le PIB.

La zone euro, où l’intégration économique est la plus poussée, devrait être à l’avant-garde de l’innovation, seule garante à long terme des ressources qui permettront de rendre la croissance plus inclusive. Outre le financement public de la recherche, la zone euro doit avancer sur le marché unique des capitaux, du capital-risque en particulier, de façon à ce que l’allocation de l’abondante épargne des européens aille vers les entreprises innovatrices plutôt que vers les prêts aux Etats.

Sans grande illusion, mais sait-on jamais, on espère que le sommet européen des 28 et 29 juin sera à la hauteur des défis du monde chaotique qui se dessine sous nos yeux.
 

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[1] Selon le Department of Commerce, qui produit les statistiques des échanges de biens et services, les Etats-Unis ont eu un excédent de 2,8 Mds $ avec le Canada en 2017. Il semble que, pour les besoins de la cause, Trump se soit limité aux échanges de biens. Son conseiller Navarro n’avait-il pas déclaré sur Bloomberg, le 8 mars : "Mon rôle d’économiste est de trouver les faits qui confirment les intuitions du Président, toujours justes sur ces sujets".

[2] Le tableau indiquant la médiane des projections des membres du Comité (FOMC) montre une augmentation de 0,5pp pour le restant de cette année, et de 0,7pp en 2019 soit au total 5 hausses de 0,25pp, à l’arrondi près. Source: Federal Reserve Board and Federal Open Market Committee release economic projections from the June 12-13 FOMC meeting – Board of Governors, 13 juin 2018.

[3] Données pour l’année 2016, dernière année connue pour les échanges de services extra-UE. Sources : comptes nationaux US (BEA, NIPA Tables) ; comptes nationaux et balance des paiements UE (Eurostat, BPM6).

[4] Source : Banque Mondiale, année 2017.

[5] Source : Banque Mondiale, années 1999 à 2001.

[6] Voir "Protection sociale : une mise à jour vitale", mars 2018 ; "Innovation en santé : soignons nos talents", mars 2018 ; "Justice : faites entrer le numérique", novembre 2017.

[7] Notons qu’au moment où le Royaume-Uni durcit sa politique de visas pour les chercheurs étrangers, la Chine fait l’inverse, autorisant dorénavant des universitaires étrangers à diriger des équipes de recherche en Chine.

 

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