Aller au contenu principal
En ce moment
Exemple : Education, Europe, Santé

Comment la guerre en Ukraine modifie les équilibres politiques en Russie

ARTICLES - 25 Juillet 2022

Une partie importante de l'establishment politique russe tente de se maintenir à l'écart du conflit en Ukraine, que les structures de force (Siloviki) utilisent pour renforcer leur emprise sur le pays. La guerre modifie aussi les relations entre le centre et la périphérie, les régions étant sollicitées pour fournir des combattants et contribuer à la reconstruction des zones conquises par l’armée russe. 

Les Siloviki à l'offensive

La lente progression de l'armée russe en Ukraine ne signifie pas que le Kremlin ait renoncé à ses buts initiaux. "L'objectif de l'opération spéciale est de protéger la population d'un génocide de la part du régime néo-nazi ukrainien, de démilitariser et de dénazifier le territoire ukrainien, d'obtenir concrètement un statut de neutralité, qui soit inscrit dans la constitution", rappelle à Khabarovsk Nikolaï Patrouchev. Longtemps dans l'ombre de V. Poutine, le secrétaire du conseil de sécurité russe multiplie les déplacements (Erevan, Kaliningrad...), appelant au renforcement de "l'éducation patriotique" et à une "réforme structurelle" de l'économie pour limiter le rôle du marché. Vice-président du conseil de sécurité russe, l'ancien Président Medvedev se livre régulièrement à des déclarations outrancières, affirmant ces derniers jours que le refus de l'Ukraine et des pays membres de l'OTAN de reconnaître l'annexion de la Crimée constitue pour Moscou une "menace directe". Il agite le spectre d'une guerre nucléaire, une tentative de l'Ukraine de reconquérir la presqu'île signifierait "le Jugement dernier" pour le monde entier. 

Cet engagement dans le conflit avec l'Ukraine contraste avec la retenue dont font preuve de nombreux responsables gouvernementaux. Le premier ministre Mikhaïl Michoustine est, explique Meduza, le leader de ce groupe, auquel appartient le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, et qui s'abstient autant que possible de prendre position. Un "politburo économique" a été mis en place qui comprend, selon le site d'information, la présidente de la banque centrale, Elvira Nabioullina, le ministre des Finances, Anton Silouanov, le conseiller économique du Président, Maxim Orechkine, ainsi que les dirigeants de deux grandes entreprises, Andreï Kostine (VTB) et Igor Setchine (Rosneft). 

Cet engagement dans le conflit avec l'Ukraine contraste avec la retenue dont font preuve de nombreux responsables gouvernementaux. 

Le premier ministre ne s'implique pas dans la nouvelle politique économique - il n'aurait pas été consulté, d'après Meduza, sur la nomination de Denis Mantourov comme vice-premier ministre (cf. Infra) - il serait en revanche devenu l'interlocuteur apprécié des dirigeants des régions. À l'instar de Dmitri Kozak ou de Guerman Gref, président de la Sberbank, dont les liens avec l'ancien agent du KGB remontent aux années 1990, beaucoup des proches de Vladimir Poutine, notamment ses anciens compagnons de Saint-Pétersbourg, se sont aussi gardés de lui apporter un soutien public depuis l'invasion de l'Ukraine, observe le politologue Konstantin Gaaze

La nouvelle donne politique conduit à des prises de position à priori surprenantes. La culture "reflète la réalité nouvelle", observe la Nezavissimaïa gazeta, elle "met le cap sur l'isolement, l'enracinement et le conservatisme". Les récentes déclarations du directeur du musée de l'Ermitage, Mikhaïl Piotrovski, illustrent le virage pris par la Russie : "Nous avons reculé, et maintenant nous ne reculons plus. Un tournant est opéré, et il est clair qu'il est définitif. Tout a commencé en Crimée en 2014, la Crimée a créé une situation qui faisait qu'on ne pouvait agir autrement et qu'il fallait opérer un tournant". Certes, admet cet historien de l'art réputé, "la guerre c'est du sang et des meurtres", mais c'est aussi "l'affirmation des gens, l'affirmation de la nation [...] . Finalement, nous avons tous été éduqués dans la tradition impériale".

Le changement des règles du jeu

Les différents clans s'efforcent d'exploiter à leur profit la nouvelle situation. C'est d'abord le cas des structures de force (Siloviki) qui, comme l'explique le politologue Andreï Pertsev, entendent réécrire les règles de fonctionnement du système. L'un des changements c'est que le droit à l'impunité et à l'erreur reconnu aux soutiens du régime n'existe plus. Le cinquième département du FSB, alors en charge de l'Ukraine, a subi une purge en mars quand il est apparu qu'il avait livré de fausses informations sur les capacités d'action russe. Plusieurs hauts responsables policiers de Saint-Pétersbourg font l'objet d'enquêtes de la part du service de sécurité intérieure (FSB). Dans cette concurrence, le FSB se montre particulièrement actif. La répression, concentrée ces dernières années sur l'opposition libérale ("non systémique"), s'étend désormais à des membres de l'establishment, comme Vladimir Mau, économiste connu, proche du pouvoir. Le recteur de l'Académie présidentielle de l'économie nationale et de l'administration publique (RANEPA) - qui sert de vivier au recrutement des gouverneurs de région - est mis en cause pour détournement de fonds. 

Le physicien Dmitri Kolker, directeur d'un laboratoire à Akademgorodok, a été accusé de "trahison", atteint d'un cancer, il est décédé en prison deux jours après son incarcération. Anatoli Maslov, autre scientifique réputé de Novosibirsk, a été arrêté fin juin, soupçonné également de collaboration avec Pékin. Au titre du nouvel article 207.3 du code pénal, qui punit "la diffusion de fausses informations sur les forces armées russes", Alexeï Gorinov, élu municipal de Moscou, s'est vu infliger le 8 juillet sept ans de prison. Vadim Cheldiyev, chanteur d'opéra originaire du nord du Caucase, vient d'être condamné à dix ans de prison pour avoir appelé à manifester en 2020 contre les mesures anti-Covid. L'intense activité législative de ces derniers mois a encore durci un arsenal répressif constamment renforcé depuis une décennie et criminalisé les contacts avec l’étranger. Ainsi, la qualification d'"agent de l'étranger" vient, une fois encore, de voir sa définition élargie, elle s'applique désormais à tout citoyen russe considéré comme "sous influence étrangère". 

La souveraineté technologique - objectif affiché de la politique économique

Jusqu'au 24 février dernier, le respect des règles du système poutinien garantissait aux élites économiques russes la jouissance de leur fortune. Elles avaient pour habitude de transférer l'argent gagné en Russie en Occident, où elles bénéficiaient d'une plus grande sécurité juridique, elles pouvaient y ouvrir des comptes bancaires, investir, acheter des propriétés et y installer leur famille, leurs enfants étudiaient dans les universités européennes. Les différents paquets de sanctions décidés par les Occidentaux - gel des avoirs et interdiction de visa - ont mis fin à ce schéma, sans que les oligarques, démunis aussi bien à l'égard des gouvernements occidentaux que du Kremlin, soient aujourd'hui en mesure d'opposer une résistance à l'invasion de l'Ukraine et, plus généralement, de présenter un front uni face à V. Poutine

Les voix, comme celle d'Oleg Deripaska, qui ont publiquement fustigé la "guerre" en Ukraine demeurent très isolées. La "mobilisation" de l'économie va, là aussi, modifier les règles du jeu, accentuer la compétition pour des ressources devenues plus rares, et soumettre encore plus le monde des affaires à l'arbitraire des services de sécurité.

La "mobilisation" de l'économie va, là aussi, modifier les règles du jeu.

Parmi les "mesures spéciales" destinées à faciliter la mobilisation de l'économie, figure la réforme du code du travail (travail de nuit, jours fériés, congés). Les entreprises, publiques ou privées, ne peuvent plus refuser des contrats avec l'État, qui peut les modifier, dès lors qu'ils font l'objet de commandes d'État dans le secteur de la Défense, autant de prérogatives de nature, selon Alexander Golts, à élargir encore le champ de la corruption.Le gouvernement n'est plus tenu de publier l'état des réserves de la Banque centrale, les informations cadastrales ne peuvent dorénavant être transmises qu'avec l'accord des propriétaires, afin de rendre plus difficiles les investigations sur les patrimoines immobiliers (cf. les révélations d'A. Navalny sur V. Poutine, D. Medvedev et alii). S'agissant de la politique économique, la promotion de Denis Mantourov, nommé vice-premier ministre en juillet, en charge des industries de Défense, donne des indications sur les orientations à venir dans ce domaine. Ministre de l'Industrie et du Commerce depuis 2012, il a refusé une proposition du parti communiste (KPRF) de nationaliser les entreprises étrangères pour répliquer aux sanctions occidentales, mais il a aussi annoncé le passage d'une "politique industrielle libérale à une politique assurant la souveraineté technologique" de la Russie et la présentation à l'automne d'un programme de soutien aux entreprises à cette fin. La nomination de son prédécesseur Youri Borissov à la tête de l'agence spatiale russe (Roskosmos)pourrait augurer d'une militarisation du programme spatial russe, estiment certains experts

Les relations entre le centre et la périphérie se trouvent aussi modifiées 

Les sanctions occidentales devraient particulièrement affecter les régions où l'industrie automobile (Kalouga, Kaliningrad, Togliatti) et la métallurgie (Vologda, Belgorod) sont implantées. La volonté de Moscou d'annexer de facto l'est de l'Ukraine va mobiliser des moyens considérables. Une tribune, faussement attribuée à Sergueï Kirienko, désormais en charge du Donbass à l'administration présidentielle, et destinée visiblement à lui nuire, avait évoqué les "milliards" nécessaires à la réhabilitation de ces régions. Le 19 mai, Sergueï Kirienko a annoncé le retour au système soviétique du "patronage" ("шефство"), déjà utilisé en Crimée en 2014, par lequel des régions russes nouent un partenariat avec des régions ukrainiennes. Ainsi, Saint-Pétersbourg devrait prendre en charge la reconstruction de Marioupol. 

Les sanctions occidentales devraient particulièrement affecter les régions où l'industrie automobile (Kalouga, Kaliningrad, Togliatti) et la métallurgie (Vologda, Belgorod) sont implantées. 

Les régions les plus fragiles et celles en proie à des tensions sociales n'ont cependant pas été retenues. Cette initiative ne semble néanmoins pas rencontrer le succès escompté. Selon Meduza, fin juin, seules 18 des 42 régions sollicitées avaient donné leur accord, beaucoup de sujets de la fédération sont confrontés à une situation budgétaire difficile et le financement de l'initiative n'a pas été défini. Un autre volet de cette stratégie est le détachement dans le Donbass de milliers de cadres administratifs régionaux, le Kremlin ne faisant pas confiance, d'après Meduza, aux responsables locaux des républiques séparatistes. 

Les autorités fédérales se tournent également vers les régions russes pour tenter de combler le manque d'effectifs engagés dans "l'opération militaire spéciale" et éviter de décréter une mobilisation générale aux effets imprévisibles sur l'opinion. Le ministère de la Défense demande aux régions de suivre l'exemple de la Tchétchénie de Ramzan Kadyrov, dont les bataillons sont présents sur le théâtre ukrainien depuis le début de l'invasion russe, et de mettre sur pied des unités de volontaires. Un effort particulier est fait en direction des zones rurales, des soldes attractives sont proposées, plusieurs fois supérieures aux salaires proposés dans l'économie civile. Des interrogations se font jour sur les conséquences à terme de la création d'unités combattantes, susceptibles d'être utilisées dans des contentieux internes avec d'autres sujets de la fédération russe. Par ailleurs, selon le Moscow Times, plus de 300 soldats daghestanais, déployés en Ukraine, sont rentrés prématurément à leur base de Bouïnaksk en mars, protestant contre leur manque d'équipements. Ce mois-ci, 150 militaires bouriates ont refusé d'être envoyés en Ukraine. C'est en effet dans ces républiques du nord du Caucase et de Sibérie que les pertes, rapportées à la population, sont les plus élevées au sein du contingent russe. Une analyse effectuéesur les 4 637 soldats tués en Ukraine et identifiés montre que, depuis le début du conflit, la mortalité chez les 18-35 ans a augmenté de 180 % en Tchétchénie (+120 morts), de 123 % au Daghestan (+182), de 109 % en Bouriatie (+170) et de 109 % en Ossétie du nord (+74). 
 
La nette aggravation de la répression, intervenue depuis le déclenchement de l'intervention en Ukraine, vise à décourager toute forme de protestation. Elle conduit aussi à reposer la question de la nature du régime poutinien. "La Russie est-elle finalement devenue fasciste ?", se demande Marlène Laruelle. Des mesures extrêmes, comme l'interdiction de sortie du territoire, la fin du moratoire suspendant l'application de la peine de mort, le blocage d'internet, la nationalisation des biens étrangers, la proclamation de l'état de guerre et la mobilisation ont pu être évoquées, mais ont été écartées, en tout cas à ce stade. Le régime cherche encore à sauvegarder l’apparence d'une certaine normalité. D'après le chercheur Andreï Kolesnikov, le nouveau pacte social proposé par le Kremlin à la "partie conformiste" de la population implique que celle-ci continue à apporter son soutien à "l'opération spéciale" en Ukraine, Vladimir Poutine s'abstenant de décréter la mobilisation générale. 

 

Copyright : YURI KADOBNOV / AFP

 

A voir aussi
  • Commentaires

    Ajouter un commentaire

    À propos des formats de texte

    Commentaire

    • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type='1 A I'> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id='jump-*'> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
    • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
    • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
    • Seules les images hébergées sur ce site peuvent être placées dans une balise <img>.

...

Envoyer cette page par email

L'adresse email du destinataire n'est pas valide
Institut Montaigne
59, rue la Boétie 75008 Paris

© Institut Montaigne 2017