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China Trends #4 - L’impact de la guerre commerciale sur l’économie chinoise

BLOG - 26 Décembre 2019

Les États-Unis et la Chine sont aujourd’hui enlisés dans ce qui relève de la plus grande guerre commerciale depuis la loi Hawley-Smoot, promulguée en 1930 par les Etats-Unis. Les droits de douane prélevés sur les produits chinois sont passés de 3 % en moyenne en janvier 2018 à plus de 20 % en septembre dernier. Ils auraient pu couvrir toutes les exportations chinoises en décembre si les deux parties n’étaient parvenues à une trêve, qui pourrait être figée sous forme de la signature de la première phase d’un accord en janvier prochain. La croissance économique rapide de la Chine au cours des dernières décennies n'aurait pas été possible sans l'afflux d'investissements directs étrangers (IDE) et sans l'essor de ses exportations, décuplées par son adhésion à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. La guerre commerciale risque d'inverser la tendance de ces dernières décennies et d'exercer une pression à la baisse sur la croissance économique chinoise. Cette dernière, établie à 6 % au troisième trimestre de 2019 selon les sources officielles, est ainsi la plus faible depuis le premier trimestre de 1992, année lors de laquelle la Chine a commencé à publier ces statistiques trimestrielles. On imagine que les chiffres réels sont bien inférieurs encore.

Néanmoins, la plupart des analystes chinois multiplient les déclarations publiques véhémentes sur les chances chinoises de l’emporter  dans la guerre commerciale. Le professeur Song Guoyou, de la School of International Relations and Public Affairs de l'Université Fudan, prône l’intransigeance à l'égard des États-Unis et invite la Chine à "oser riposter " (应战敢战善战)1. Il reconnaît que le conflit sino-américain a eu un impact défavorable sur les activités commerciales mais "dans une perspective holistique et de long terme, cet impact est global. Il est contrôlable, et le tableau complet des avantages du développement économique chinois est évident". Par ce tableau complet des avantages (综合优势), il fait référence au leadership du Parti communiste chinois, à un marché intérieur en expansion en matière de consommation, au caractère de plus en plus sophistiqué des infrastructures chinoises et aux vastes liens de la Chine avec le système économique mondial.

La rhétorique du leadership américain dans l’ordre international libéral n’est rien d’autre qu’un subterfuge permettant aux États-Unis de servir égoïstement leur intérêt national.

Selon lui, la cause fondamentale des frictions commerciales sino-américaines est à chercher du côté de la recherche, par les États-Unis, d’un maintien de leur hégémonie face à la montée en puissance de la Chine. En tant que telle, à ses yeux, la rhétorique du leadership américain dans l'ordre international libéral n'est rien d’autre qu'un subterfuge permettant aux États-Unis de servir égoïstement leur intérêt national. Cette analyse ne fait aucune mention du bien-fondé de divers enjeux politiques sous-tendant les négociations commerciales entre les États-Unis et la Chine, comme la protection de la propriété intellectuelle, les transferts forcés de technologie, la politique industrielle ou encore l'accès aux marchés.

Le professeur Zhong Maochu, de l'Institute of Economics de l'Université de Nankai, est tout aussi confiant dans la capacité chinoise à faire face à l'escalade des tensions commerciales avec les États-Unis. Ainsi, il fait valoir que le niveau élevé d'interdépendance entre les deux économies rend le découplage total (脱钩) ou l’idée d’une paralysie totale de l'économie chinoise extrêmement difficiles2. Dans le même temps, il est convaincu que, grâce à la réforme dont il a bénéficié, le système économique chinois est désormais capable de digérer les coûts de transaction engendrés par les tensions commerciales. Zhong Maochu salue également la taille et la résilience de l'économie chinoise, son système d'infrastructures bien développé et la force des industries technologiques chinoises, qui s’adressent directement aux consommateurs. Il encense enfin les décideurs macroéconomiques chinois, qu’il juge expérimentés, et qui ont aidé à la formulation d’une "stratégie de riposte rationnelle et efficace" pour faire face à la crise financière mondiale de 2008.

Zhong Maochu, comme Song Guoyou, construit son discours autour de l’idée d’un déclin américain et dépeint la guerre commerciale comme une tentative des États-Unis de renvoyer vers la Chine la responsabilité de leur propre mauvaise gestion économique  Pour lui, les causes profondes des problèmes économiques de l’Amérique, que sont l’érosion de son industrie, le lourd fardeau de sa dette, sa consommation excessive et son déficit commercial, sont à mettre sur le compte du dollar américain et de son statut dominant de monnaie mondiale. S'il est vrai que la Chine n'est pas la cause de ces problèmes, l'auteur évite de reconnaître que ce sont toutes ces politiques américaines qui ont permis l’affirmation du modèle de croissance chinois axé sur les exportations. Le rôle des investissements directs étrangers en Chine est ainsi totalement absent de son analyse.

Zhong Maochu préfère soutenir l’idée que les États-Unis ne sauraient se permettre d'exclure la Chine de "l’ensemble de la chaîne industrielle" (全产业链) parce que leur propre système économique ne pourrait en supporter le coût. Selon lui, les États-Unis ne peuvent faire autrement que de s’attaquer aux "faiblesses" (短板) chinoises par le biais des barrières commerciales. Bien qu'il ne fournisse pas d'exemples précis de ces "faiblesses", il fait très probablement référence aux entreprises chinoises de haute technologie inscrites sur la liste des entités américaine. Zhong Maochu soutient que, pour "combler ces faiblesses", la meilleure option serait de parvenir à remplacer les industries touchées par les tensions économiques et commerciales en développant des industries nouvelles3. Cette recommandation, quelque peu controversée, revient à lutter contre le découplage par le découplage et à approuver, de manière implicite, les politiques industrielles d'innovation chinoise qui ont conduit de nombreuses entreprises américaines à soutenir la guerre commerciale de l'administration Trump.

Zhong Maochu plaide également en faveur d'un système commercial international basé sur la devise chinoise, le renminbi, sans admettre les tensions qui ont pu être générées par la dévaluation du yuan en soutien aux exportateurs (ce que la Banque populaire chinoise a fait) et par son renforcement qui visait, lui, à accroître l’attractivité du renminbi en tant que monnaie de réserve.

Le professeur Chen Yuanqing, de la School of Economics de l'Université normale de Tianjin, appelle également au renforcement de l'innovation scientifique et technologique4.

Les États-Unis ne sauraient se permettre d’exclure la Chine de "l’ensemble de la chaîne industrielle" ( 全产业链 ) et ne peuvent faire autrement que de s’attaquer aux "faiblesses" ( 短板 ) chinoises.

À ses yeux, les perturbations qu’a subies le secteur industriel sous l’effet des progrès technologiques a poussé l'innovation scientifique et technologique dans une arène de concurrence stratégique entre les deux pays ; c’est là, à ses yeux, le principal motif de la guerre commerciale. Contrairement à Zhong Maochu, Chen Yuanqing insiste pour que la Chine s'efforce de "construire un pays innovant" (建立创新型国家) et de devenir une "grande puissance technologique" (科技强国) en adhérant aux règles de l'OMC et en faisant preuve d’initiative en matière de réforme et d’ouverture.

Chen Yuanqing critique la posture unilatérale et protectionniste américaine, qu’il perçoit comme allant à contre-courant de la mondialisation. Mais ses recommandations politiques, qui visent la création d'un "système indépendant de capacité d'innovation" (自主创新能力体系), laissent davantage de place à la participation de partenaires étrangers. Il exhorte la Chine à créer les conditions d’un accroissement des investissements directs étrangers et à développer des entreprises multinationales dotées de capacités d'innovation à l’échelle mondiale. Il préconise le renforcement de la coopération et des échanges technologiques internationaux et la création de plateformes d'innovation de rang mondial, qui s’appuieraient sur les universités et les instituts de recherche nationaux. Il n’écarte pas, néanmoins, la participation du gouvernement dans l'économie au nom de la promotion de l’innovation ; il suggère de recourir à des "politiques industrielles raisonnables" (合理的产业政策) afin d’orienter le capital national vers la chaîne industrielle haut de gamme des industries émergentes mondiales et de favoriser ainsi des entreprises multinationales dotées de capacités d'innovation à l’échelle mondiale. Selon lui, le gouvernement doit jouer un rôle dans la recherche fondamentale, dans l'octroi de licences technologiques, dans le fait d’inciter les entreprises à saisir les possibilités offertes par les industries émergentes et dans l'investissement dans l'enseignement supérieur. À ses yeux, si elle renforce l'investissement et l'orientation stratégique de ses politiques, la Chine pourra se doter d’un système universitaire et d'un ensemble d’institutions de recherche de rang mondial, sur lesquels elle pourra s’appuyer pour mener des activités indépendantes de recherche et de développement technologique, et former des talents innovants et une main d’œuvre de qualité. Selon cette approche, le gouvernement se fait ici le médiateur entre le capital social et le capital des entreprises, afin d’encourager l'innovation.

Ces différentes analyses de l’impact de la guerre commerciale n’offrent pas de statistiques précises sur les performances économiques chinoises.

Ces différentes analyses de l'impact de la guerre commerciale n’offrent pas de statistiques précises sur les performances économiques chinoises. Elles ne reconnaissent pas non plus les conséquences de l'intervention de l'État dans l'économie. En 2018, 20 % des exportations chinoises ont eu comme débouché les États-Unis ; la consommation intérieure de la Chine ne représentait que 39 % de son PIB, contre 69 % aux  États-Unis.

Selon d’autres données récentes, la Chine s'appuie de plus en plus sur son secteur public pour ses investissements en actifs immobilisés, dont le ralentissement actuel est considérable - sans compter que le commerce, la consommation et l'investissement sont tous en baisse. Dans le même temps, le gouvernement subit, en interne, des pressions de plus en plus intenses lui enjoignant d’assouplir la politique monétaire ou de procéder à une augmentation des dépenses publiques dans le but de stimuler la croissance - des évolutions qui risqueraient d’exacerber les "effets secondaires" de la dette chinoise. Pékin tente de répondre à ces désavantages structurels en affichant une volonté politique et, en conséquence, a réduit l’espace accordé aux discussions publiques sur ces questions.

La guerre commerciale est avant tout un jeu de stratégie. Si les États-Unis acceptent de lever les droits de douane, la Chine n'aura pas à affronter ces délicats compromis politiques. Or la partie américaine n'aura aucune raison de lever les droits de douane si elle a le sentiment que la Chine peut capituler. Malgré un accord de phase 1 à portée de signature, cette guerre d’usure dure depuis 500 jours et frappe les deux économies. Chacune des parties à tout intérêt à tenir jusqu'à ce que l'autre cède. Ceci explique peut-être en partie pourquoi les chercheurs publiant dans des médias moins visibles, au-delà des récompenses financières  des revues universitaires, ont adopté un ton bien plus conciliant. Par exemple, le professeur Liu Feng (Institute of International Relations de l'Université Tsinghua)5 a récemment invité les chercheurs et décideurs américains et chinois à se pencher ensemble sur la recherche d’une gestion efficace de la compétition stratégique, afin de pouvoir éviter, à long terme, ces confrontations systématiques. Notons aussi dans une tribune que Song Guoyou a signée pour Le Quotidien du Peuple, il s’oppose à l'opinion selon laquelle "la Chine ne devrait pas riposter" et selon laquelle elle devrait "faire tous les efforts possibles pour satisfaire aux exigences des États-Unis". Bien qu'il dénonce ce point de vue comme étant "manifestement erroné, naïf et très dangereux", cette formulation reconnaît l’existence d’un débat, qui mérite d’être réfuté. Il demeure délicat de saisir la diversité de l’appréhension de l'impact de la guerre commerciale par le milieu académique chinois avec des sources vérifiées par l'État - les trois auteurs analysés dans cet article ne couvrent probablement pas la diversité de ces opinions.

 

Publication en intégralité

 

1Song Guoyoun, "To End the War, China Should Fight, Must Dare to Fight, And Can Fight Well", People’s Daily 人民日报, 29 August 2019, http://opinion.people.com.cn/GB/n1/2019/0829/ c1003-31323709.html

2"Zhong Maochu, "China’s Economy Is Fully Capable of Coping with Escalating Sino-US Economic and Trade Frictions", Specials 特别策划, 14 June 2019.

3Ibid.

4Ibid.

5Liu Feng, "Limits and Management of Sino-US Strategic Competition", Contemporary International Relations 现代 国际关系, 2019, http://mall.cnki.net/magazine/Article/ XDGG201910003.htm

 

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