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China Trends #3 – Chine, Russie : frères d’armes ?

BLOG - 16 Octobre 2019

La coopération militaire entre la Chine et la Russie a été, traditionnellement, forte. En particulier parce que la Russie a pu vendre à la Chine des armes que cette dernière ne pouvait acheter aux pays occidentaux en raison de l'embargo sur les ventes d’armes qui lui avait été imposé après le massacre de Tian'anmen en 1989. Certes, les armes russes ne sauraient remplacer les technologies modernes occidentales, en particulier américaines, mais le lien militaire qui unit la Chine à la Russie ne peut pas seulement être résumé à cet enjeu de l’armement chinois : il jette également les bases des stratégies et théories militaires chinoises. Au cours des dernières années, la relation sino-russe en la matière s'est encore renforcée au fur et à mesure de l’union des deux pays contre l'Occident - c’est, du moins, le tableau qu'ils brossent vis-à-vis du reste du monde. Tous deux multiplient les exercices militaires conjoints, comme en mer de Chine méridionale en 2016, et jusque dans les eaux européennes, d'abord en Méditerranée en 2015, puis dans la mer Baltique en 2017.

Dans un article d'opinion signé il y a quelques mois, Wang Haiyun, directeur exécutif du groupe de réflexion sur la coopération stratégique sino-russe (中俄战略协作高端智库) et ancien général de division, estime que le volet militaire des relations sino-russes correspond aux domaines les plus stratégiques et les plus importants de cette coopération [1]. En retraçant l’histoire de ces relations militaires à partir de l’effondrement de l’Union soviétique, il constate qu’elles sont désormais un facteur déterminant de l'amélioration continue de cette coopération stratégique.

Le lien militaire qui unit la Chine à la Russie ne peut pas seulement être résumé à cet enjeu de l’armement chinois : il jette également les bases des stratégies et théories militaires chinoises.

Au cours de cette période, Wang note que le développement des relations militaires sino-russes s'est principalement concentré autour de quatre domaines. Le premier est la technologie militaire. La coopération entre les deux pays a pour genèse le blocus technologique militaire des puissances occidentales dans les années 1990. La Chine a par la suite décidé d'importer en grande quantité un certain nombre de technologies et d'équipements militaires russes. La coopération militaire en matière de technologie est devenue le point saillant de leurs discussions, faisant de la Russie l’unique fournisseur d'armes et d'équipements avancés pour l'armée chinoise.

Deuxièmement, dans le champ de la sécurité militaire en zones frontalières, les deux pays ont entrepris des négociations sur la "réduction réciproque des forces militaires dans les zones frontalières" (相互裁减边境地区军事力量的谈判). En 1996, un accord a été conclu à Shanghai entre la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan, ces "cinq pays et deux partis"("五国两方"), au nom du renforcement de la confiance militaire dans les zones frontalières. En 1997, les "Shanghai Five" ("上海五国") ont convenu de réduire leur présence militaire dans les zones frontalières et c'est ce même mécanisme de coopération qui posa la pierre angulaire de la création de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en 2001.

Troisièmement, c’est dans le domaine de l’éducation militaire que les forces armées chinoises et russes sont parvenues, dans les années 1990, à un accord visant à renforcer leur coopération. La Chine s’est alors mise à envoyer ses étudiants dans les académies militaires russes. 

Quatrièmement, depuis 2005, la coopération s’est approfondie via des exercices militaires conjoints. Depuis lors, ces exercices se sont progressivement institutionnalisés et les zones d'exercices se sont peu à peu éloignées de leur immédiate proximité géographique - leur "porte d'entrée" (家门口) originelle, jusqu’à atteindre la mer Baltique. Ces exercices militaires ont joué un rôle important dans l'amélioration de la capacité de combat réelle de l’armée chinoise. Enfin, la coopération entre les deux pays est même allée jusqu’à de la recherche militaire théorique. La Chine a fait siennes un grand nombre de théories militaires soviétiques afin d’élaborer ses propres théories sur les forces armées au sol et dans les airs (大陆军作战理论, 空地一体机械化作战理论) dans les années 1980. Plus tard, ces réflexions théoriques se sont centrées sur la guerre de l'information dans des conditions de nouvelles technologies (高新技术条件下的信息化作战理论).   
 
L’auteur estime surtout que la modernisation et la réforme de l'armée chinoise devraient, plutôt que de chercher à imiter l’armée américaine, se concentrer sur ses relations avec l'armée russe. Wang Haiyun fait d’abord valoir que l'armée chinoise, son arsenal militaire, ses équipements, sa recherche et son développement sont tous fondés sur le même système que l'armée russe. Ensuite, il y a les conditions géopolitiques que la Chine et la Russie partagent également puisqu’elles sont toutes deux des pays continentaux, une réalité qui fait que leurs forces armées dépendent de la terre pour leur soutien géographique. Troisièmement, la Chine et la Russie organisent des opérations militaires de même nature, qui sont, de l'avis de Wang, plus défensives qu'offensives. Selon lui, il s'agit là d'une différence majeure par rapport aux opérations militaires américaines faites d'attaques à l'étranger et de frappes à longue portée (海外进攻、远距离打击). Enfin, il ajoute que les forces armées chinoises et russes coopèrent dans le domaine de la sécurité militaire internationale à travers  le maintien du régime international de non-prolifération ou le maintien de la cybersécurité entre autres. La coopération en matière de sécurité au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai, en particulier dans la lutte contre les "trois forces du mal" (三股势力) - c'est-à-dire le terrorisme, le séparatisme et l'extrémisme - est également indissociable du renforcement continu des relations militaires sino-russes.

En résumé, les relations militaires ont toujours occupé une place importante dans les relations sino-russes et, de l'avis de Wang, les deux parties devraient aller plus loin jusqu’à entretenir entre elles des "relations d’amitié spéciale d’armée à armée" (特殊友军). Cela impliquerait d'accroître la transparence de la stratégie militaire, garantie de la confiance stratégique mutuelle : déploiement militaire "dos à dos" (背靠背), innovation théorique militaire et réforme militaire. Il ajoute enfin que les deux pays devraient conjointement développer et accélérer les percées décisives en matière de technologie militaire.

La Chine et la Russie organisent des opérations militaires de même nature, qui sont, de l'avis de Wang, plus défensives qu'offensives.

Han Lu, chercheur à l'Institut chinois d'études internationales, va dans le même sens que Wang : dans un article daté d’il y a bientôt deux ans et qu’il dédie aux faits marquants des relations sino-russes. Il y déclare que c’est en particulier la coopération militaire entre les deux pays qui a atteint un niveau nouveau. En 2017, la Chine et la Russie ont approfondi leurs consultations en matière de formation conjointe dans le domaine de la défense. Les deux pays ont signé une feuille de route commune pour la coopération et le développement militaires pour la période 2017-2020. Dans le même temps, souligne Han Lu, la Chine et la Russie ont réalisé trois exercices conjoints sur mer, sur terre et dans les airs. En mer, les marines chinoise et russe ont organisé un exercice naval conjoint (à Vladivostok, le "Joint Sea 2017") qui a notamment porté sur la lutte contre le terrorisme, la recherche et le sauvetage en lien avec la protection des lignes de trafic maritime. Sur terre, un exercice conjoint de lutte contre le terrorisme a quant à lui visé à renforcer leur capacité à répondre de concert aux menaces terroristes. Enfin, les forces armées chinoises et russes ont effectué des exercices de défense aérienne de six jours baptisés "Aerospace Security – 2017" (空天安全-2017), pendant lesquels ont été réalisé de nouvelles avancées en matière de coordination antimissile.

Le rapport annuel sur les relations entre la Russie et la Chine, publié conjointement par les milieux universitaires chinois et russe, note toutefois que la Chine et la Russie n'ont pas réalisé de progrès majeurs en matière de coopération militaro-technique en 2017 [2]. Le rapport souligne que la Chine et la Russie n’ont pas signé, en 2017 (et même jusqu’en mars 2018, date de rédaction du rapport), de contrat important dans le domaine de la technologie militaire. Mais selon les auteurs, il faut tenir compte de la longueur du processus de préparation de ce type de grands contrats de coopération militaire et d'un nombre important de spécificités techniques. Leur rédaction nécessite souvent trois à cinq ans, si ce n’est plus dans certains cas, ce qui explique à leurs yeux l'apparente stagnation des signatures de grands contrats.

Même en l'absence d’avancées majeures, les analystes constatent que la coopération technique militaire bilatérale entre la Chine et la Russie semble s'être accrue et étendue à des domaines à la fois nouveaux et plus sensibles. La réduction de la quantité d'informations pertinentes ou documentées disponibles dans les médias a pu, selon eux, être faite à la demande de la partie chinoise. À titre d’illustration, une réunion improvisée de la Commission intergouvernementale russo-chinoise de coopération militaro-technique (中俄政府间军事技术合作混合委员会会议) s'est tenue à Moscou en décembre 2017 ; elle pourrait indiquer une nouvelle coordination en vue d’un projet conjoint - dont le contenu spécifique n’a simplement pas été annoncé. 

En attendant, les auteurs énumèrent les projets de coopération militaire en cours, comme la fourniture par la Russie d'un grand nombre de moteurs d'avion à la Chine, y compris un contrat portant sur 100 moteurs AL-31F et un nombre équivalent de moteurs D-30KP-2, pour un montant total d'environ un milliard de dollars. La coopération s'est poursuivie, bien qu’à un rythme lent, dans les domaines du développement militaire conjoint et de l'échange de technologies. Les négociations sur le développement conjoint d'hélicoptères lourds ont par exemple débuté entre 2008 et 2009, mais il a fallu attendre mai 2016 pour qu'un accord-cadre soit signé. La coopération dans le domaine des technologies à double usage, à savoir les avions gros-porteurs destiné aux vols long-courriers (C929), progresse plus rapidement. Les deux parties sont parvenues à un accord dès la fin 2016 et la société China-Russia Commercial Aircraft International Corporation Co, Ltd. (中俄商用飞机国际有限公司) a été créée.

Si l’on regarde quelques chiffres, la Chine représentait environ 14,4 % du total des commandes de l'industrie de la défense russe (6,5 milliards de dollars) en 2017, y compris les systèmes de défense antimissile et antiaérienne S-400, les chasseurs Su-35, et les hélicoptères Mi-171. Le nombre d'armes que la Russie a fournies à la Chine en 2017 a dépassé celles livrées à l'Inde pour la première fois depuis des années (même si plus de 50 % des ventes d'armes russes ont été réalisées au Moyen-Orient).

Un titre majeur de l’agence de presse Xinhua a récemment annoncé que "la Chine et la Russie [allaient] porter leurs relations militaires à un niveau nouveau", car "les deux parties renforceront leur soutien mutuel sur leurs intérêts fondamentaux respectifs et amélioreront les mécanismes d'échange et de coopération à tous les niveaux". Ce titre et ce sous-titre devraient faire la joie de Wang Haiyun, et les articles présentés ici confirment ce renforcement du lien militaire unissant la Chine à la Russie. Cependant, même si la coopération s'intensifie, il ne semble pas que la Chine et la Russie puissent atteindre une dimension de coopération militaire conjointe véritablement nouvelle. L'une des raisons réside probablement dans le fait que, même si les deux pays s'efforcent de se moderniser et de se doter d'une technologie militaire de pointe, ils continuent à le faire séparément.

 

Publication en intégralité

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References:

[1] Wang Haiyun: Military relations reflect the 70 years of China-Russia diplomatic relations, Global Times, 3.6.2019

[2] "Sino-Russian military technology cooperation” (中俄军事技术合作), in the 4th annual report of “Russia China Dialogue: 2018 Modus operandi" (中俄对话:2018 模式), published by the Institute of International Studies at Fudan University, Russian International Affairs Committee, and Far Eastern Institute of the Russian Academy of Sciences, May 2018

 

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