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Ce que doit nous apprendre la reprise économique chinoise

Trois questions à François Godement

INTERVIEW - 15 Juin 2021

L’Institut Montaigne vient de publier Vu de Pékin : le rebond de l’économie chinoise, une note de notre conseiller pour l’Asie François Godement, consultable en entier en anglais. Son auteur y passe en revue les débats chinois quant aux politiques macroéconomiques du pays. La Chine, grâce notamment à des choix à contre-courant des politiques menées ailleurs, a connu une reprise économique sans pareil. François Godement en détaille ici quelques implications : le découplage avec la Chine est pour l’instant largement un vœu pieux, et ses engagements internationaux concernant la décarbonation sont loin d’être acquis. 

À la lumière de ce rebond de l’économie chinoise dont vous explorez les ressorts, en notant notamment les prouesses commerciales de la Chine ces derniers mois, que devient à vos yeux la notion de découplage, d’un côté - celui de la Chine - comme de l’autre - celui de ses partenaires ? 

L’extraordinaire rebond de l'économie chinoise s’accompagne d’une interdépendance accrue avec le reste du monde : montée record des exportations de produits manufacturés, et en parallèle montée des investissements directs étrangers en Chine et des flux financiers vers la Chine. Cette tendance dément l’idée d’une stratégie de découplage économique qui serait celle des États-Unis ou de l’Europe, principaux partenaires de la Chine. 

Le découplage n’est en réalité pas là où l’on aurait pu l’attendre : la Chine, elle, pratique depuis longtemps une politique d'acquisition d’auto-suffisance dans des domaines technologiques et stratégiques. En stimulant ces derniers mois l’offre et non le volet demande de son économie, la Chine a ralenti ses importations et s’engage plus que jamais dans la voie de la substitution aux importations. C’est bien la Chine qui découple, en tendance, avant nous.

Une partie de l’Europe redoute les représailles chinoises, particulièrement dans les secteurs où les entreprises européennes ont une encore forte part de marché.

Bien sûr, il y a un secteur où un découplage - limité - est bel et bien mis en œuvre par l’autre partie : les technologies critiques ou les secteurs relatifs à la sécurité nationale, pour lesquels on constate une certaine continuité dans la politique menée par l'administration Biden et à laquelle l’Europe se rallie, avec des hésitations. Ces hésitations relèvent notamment du fait qu’une partie de l’Europe redoute les représailles chinoises, particulièrement dans les secteurs où les entreprises européennes ont une encore forte part de marché.

Aux États-Unis aussi, même dans un champ comme celui des semi-conducteurs, l’industrie américaine a toujours beaucoup exporté vers la Chine, et le secteur financier n’a pas renoncé à l’espoir de capter, un jour, l’abondante épargne chinoise. Cette tension entre stratégie des entreprises et intérêt public existe partout ; elle résulte aussi de la taille et du dynamisme de l’économie chinoise. 

Croyez-vous aux engagements pris par la Chine en matière de réduction des émissions de CO2 ?

La décarbonation est un enjeu crucial pour la Chine comme elle l’est pour le reste du monde : les conséquences des 30 % d’émissions mondiales de CO2 que représente la Chine frappent son territoire et sa population en plein cœur, avec des niveaux de pollution aux particules invraisemblables ou encore une espérance de vie variant grandement entre le nord et le sud du pays - raisonnablement explicable par les centaines de centrales à charbon présentes dans la Chine du Nord...

Peut-être y a-t-il aussi un enjeu de crédibilité à l’international pour Xi Jinping, qui a annoncé à la tribune des Nations Unies des objectifs extrêmement ambitieux (parvenir au pic des émissions carbonées du pays en 2030, et neutralité carbone en 2060, soit le "3060") au moment même où l’économie chinoise suivait le chemin exactement inverse. La reprise économique chinoise post-pandémie, fondée sur l’offre et les entreprises d’État, s’est faite à grand coup d’émissions de CO2. Xi Jinping lui-même semble avoir lancé une injonction forte à la fin de l’année 2020 pour changer cet état de choses, et le milieu des économistes chinois bruisse de propositions destinées à atteindre le "3060"... La plus intéressante est celle d’une taxe carbone pesant sur les acteurs qui n’entreront pas dans le marché des émissions carbonées (Emissions Trading Scheme, ETS). 

Mais ces ambitions se heurteront à forte partie. Les mesures prises en 2021 en matière de réduction des émissions sont souvent locales, ponctuelles, non coordonnées. Un exemple est le plafonnement de la production d’acier, de ciment et d’aluminium pour 2021 : même s’il est respecté, ce plafonnement demande à être vérifié par la suite et ne constitue qu’une première étape du chemin que la Chine devra parcourir si elle entend réaliser le "3060".

Les mesures prises en 2021 en matière de réduction des émissions sont souvent locales, ponctuelles, non coordonnées.

Mais quid du prix de l’électricité, aujourd’hui très bas en Chine, quid de l’essence aujourd’hui peu taxée, quid du poids pour les usagers d’un verdissement des logements et des transports, par exemple ? Ces questions ne sont pas propres à la Chine, mais la prédominance en Chine de l’énergie produite à partir du charbon, à une échelle historiquement sans précédent, lui donne plus d’acuité encore. Et une société politiquement contrainte exprime beaucoup ses intérêts économiques. 

Pour la décarbonation comme pour d’autres enjeux internationaux, peut-on dès lors faire confiance à la Chine ?

En 2018, nombre d’économistes prévoyaient que la balance des comptes courants chinois serait négative ; les excédents commerciaux avaient beaucoup diminué et l’on pouvait alors croire à une transition vers la consommation intérieure et l'économie de services. Cette tendance s’est renversée avant même la survenue de la pandémie. Les choix faits par la Chine afin de faire rebondir son économie au moment de la pandémie n’ont fait qu’accentuer ce retournement. En cela, il n’y a pas de parallèle avec la situation constatée au lendemain de la grande crise financière de 2008, lors de laquelle la Chine avait stimulé à la fois sa propre économie et l’économie mondiale à travers une forte émission de liquidités monétaires. On en est bien loin aujourd’hui. 

Certes, les économistes chinois officiels invoquent l’importance des dettes publiques et privées chinoises et une prudence géopolitique face aux États-Unis et aux incertitudes globales pour justifier l’approche économique du pays, qui est en réalité celle d’un "free-rider". Le fait est que la pente suivie par la Chine depuis 2019 est à nouveau celle d’une économie mercantiliste, qui tend à enlever de la croissance au reste du monde plutôt qu’à y contribuer. Ne négligeons pas, dans tout cela, l'extraordinaire adaptabilité de l’industrie chinoise, qui pointe aussi, par contraste, la moindre réactivité de nos secteurs manufacturiers, sinon de ceux les plus liés à l’innovation comme le numérique. 

Si tant est que l’on croie à une convergence des politiques macroéconomiques et une coopération au G7 et au G20, la Chine s’en éloigne dans les faits. Et sur la décarbonation, où la Chine a toujours été extrêmement hostile à tout engagement juridique, et à toute vérification de ses engagements déclaratifs, il importe de ne pas prendre pour argent comptant les nouveaux engagements chinois et de suivre attentivement les politiques effectivement appliquées. Nous devrons toujours composer avec la difficulté de tenir la Chine à ses engagements. Avec elle, nous serons souvent dans la surprise. Au-delà du manque de fiabilité des engagements chinois, il y a aussi l’imprévisibilité des trajectoires qu’elle prend. 

Sur ces deux terrains, même si la Chine dénonce le "protectionnisme" que représenterait une taxe carbone aux frontières, il faut savoir que c’est aussi un rapport de forces qui convaincra la Chine, pour des raisons d’intérêt économique national, à aller plus loin dans les réformes. 

 

 

Copyright : STR / AFP

 

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