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Attentats terroristes : "agir avec sang froid s’impose"

Trois questions à Patrick Calvar

INTERVIEW - 9 Novembre 2020

Ces dernières semaines auront été le théâtre de plusieurs attentats terroristes, en France (Paris, Eragny et Nice) comme en Autriche (Vienne). La recrudescence de ces actes, comme leur modèle opératoire - actions rapides, peu préparées - font ainsi émerger un sentiment de crainte au sein de la population, dans un contexte déjà incertain lié à la crise du Covid-19. Comment analyser ces événements récents ? Quelles décisions supplémentaires prendre pour lutter contre cette forme de terrorisme qui semble insaisissable ? L’Europe peut-elle jouer un rôle décisif dans ce domaine ? Patrick Calvar, conseiller spécial de l’Institut Montaigne, ancien directeur général de la sécurité intérieure (DGSI), a accepté de répondre à nos questions.

Les récents attentats, en France comme à Vienne, sont des actions rapides, peu préparées, avec du matériel non militaire. S'agit-il de nouveaux moyens d'action ? Comment les expliquer ?

Avant de répondre à votre question, permettez-moi tout d'abord de rappeler que le terrorisme, c'est avant tout des victimes, toutes innocentes, et c'est à elles et à leurs familles qu'il faut penser quand nous parlons des attaques commises.

Permettez-moi également de redire que nous ne devons pas oublier que le terrorisme islamiste, c'est celui dont nous parlons, a tué et tue avant tout des musulmans dans leurs propres pays, comme en témoignent la terrible guerre civile des années 90 en Algérie, et tout récemment celle en Syrie et en Irak, conflit non encore terminé. Il y aurait bien d'autres exemples.

Enfin, je voudrais souligner, même si cela paraît parfois inaudible, que le risque zéro n'existe pas et n'existera jamais. Tout doit être fait et est fait – il faut rendre hommage aux services chargés de lutter contre ce fléau – pour empêcher la commission d'actes violents, à défaut leur réitération.

Ceci étant, le terrorisme islamiste, et ce n'est pas nouveau, est le plus souvent le résultat de la conjugaison de deux facteurs : une situation internationale dégradée avec l'apparition de terres de Djihad et une situation intérieure favorisant le passage à l'acte.

Aujourd'hui, cette menace n'épargne aucun pays, même si certains, à l'image du nôtre, sont plus visés compte tenu de leur histoire, de leurs engagements internationaux, mais aussi de leurs valeurs et de leur modèle de société clairement combattus par les islamistes.

Qui nous menace ? En premier lieu, les organisations. Il ne faudrait en effet pas oublier qu'Al Qaida et Daesh sont toujours présentes, même si elles ont désormais plongé dans la clandestinité après avoir été durement frappées par les armées occidentales. Néanmoins, elles continuent leurs actions meurtrières comme en témoigne la présence de groupes terroristes au Sahel, combattus par nos forces armées, mais aussi encore en Syrie, en Irak, au Yémen, en Somalie, en Afghanistan et on pourrait poursuivre la liste.

Ces organisations sont toujours susceptibles de planifier des actions violentes sur notre territoire – et je n'oublie pas nos ressortissants et intérêts à l'étranger – comme elles l'ont fait par le passé, même si encore une fois elles sont aujourd'hui très singulièrement affaiblies.

La solution militaire ne saurait à elle seule répondre aux causes profondes de ce terrorisme si elle n'est pas notamment accompagnée de solutions politiques et économiques.

Ce fut le cas en 1995. Rappelons-nous le détournement de l'Airbus d'Air France puis la vague terroriste qui a frappé notre sol pendant plusieurs mois : le commando auteur était composé de terroristes issus du Groupe Islamique Armé (GIA) algérien, venus sur notre territoire afin de commettre cette série d'attaques violentes. Ils avaient bénéficié de la complicité d'individus vivant sur notre sol. Plus près de nous, ce sont les attaques du 13 novembre 2015, perpétrées par des terroristes venus de Syrie, commandités par Daesh et regroupant des personnes de plusieurs nationalités.

Cela montre que l'histoire peut se répéter et justifie pleinement la nécessité d'un engagement fort pour combattre ces organisations partout où elles sont hors de nos frontières. Cela ne résout cependant pas la question de leur éradication, car la solution militaire ne saurait à elle seule répondre aux causes profondes de ce terrorisme si elle n'est pas notamment accompagnée de solutions politiques et économiques.

Votre question portait sur les récentes attaques, sujettes à interrogation car impliquant selon un premier constat des individus peu préparés, peu armés et au passage à l'acte rapide.

Attendons les résultats des enquêtes en cours afin de bien comprendre quel a été le processus décisionnel qui a amené ces individus à passer à l'acte.

Ceci étant, ces modes opératoires ne sont absolument et malheureusement pas nouveaux. Je pourrais vous citer un grand nombre de cas similaires, mais n'en retiendrai que trois à titre d'exemples. 20 décembre 2014 : un individu blesse trois policiers à Joué les Tours avant d'être abattu ; 26 juin 2015 : assassinat et décapitation d'un chef d'entreprise à Saint Quentin Fallavier ; 11 janvier 2016 : à Marseille un enseignant juif est blessé à l'arme blanche par un individu de 15 ans.

Cela a été dit et redit, mais il faut bien comprendre qu'au-delà de la menace qui provient de groupes opérant à l'étranger, il existe une menace intérieure, et là encore ce n'est pas un phénomène nouveau, qui s'exprime plus ou moins régulièrement, car elle est portée par des individus qui ont décidé de combattre violemment notre modèle de société.

Ne pouvant plus pour la plupart se projeter hors de nos frontières (par exemple rejoindre la Syrie), ils décident d'agir sur notre sol.

Ils répondent notamment aux directives d'organisations comme Daesh, frapper là où vous êtes avec tous les moyens à votre disposition. L'effet recherché est toujours le même : provoquer un effet de sidération, provoquer un effet de terreur et s'attaquer à notre société et ses valeurs, qu'ils abhorrent.

Ils répondent également aux discours de haine véhiculés par des prêcheurs radicaux via les réseaux sociaux.

La nouveauté vient en effet ces dernières années de la capacité désormais offerte à tous les extrémismes de s'exprimer librement sur l'internet, l'outil étant devenu un instrument de propagande, de prosélytisme mais aussi opérationnel car il permet, du fait du chiffrement, de programmer et de diriger des opérations terroristes en échappant le plus souvent aux radars des services chargés de la lutte contre le terrorisme.

Tous ces services sont confrontés au quotidien à cette épineuse question, dont la solution ne pourra être trouvée qu'au plan international.

Mais revenons à votre question.

En fait, le terrorisme n'est que l'expression ultime de la radicalisation.

Je sais que beaucoup étudient les raisons des passages à l'acte, je me limiterai à mon expérience professionnelle pour apporter ma pierre à l'édifice.

Deux phénomènes n'ont cessé de m'interpeller quand j'étais en fonctions : le premier était la crise d'identité évidente de beaucoup de ces individus. Cela se manifestait de deux sortes, que l'on soit issu de la communauté immigrée ou d'origine immigrée, ou que l'on soit un converti.

Pour faire simple : "je ne serai jamais de la nationalité de mes parents ou grands-parents mais je ne me sens pas non plus Français, la seule opportunité qu'il me reste d'appartenir à une communauté est la religion, évidemment dans sa forme la plus radicale et haineuse puisque je déteste cette société qui ne me reconnaît pas". S'agissant des convertis, eux aussi rejettent la société telle qu'elle est, ne trouvant pas leur place dans un monde qu'ils ne comprennent pas et dont les valeurs ne sont pas les leurs.

Les prêcheurs de haine passent rarement à l'action, préférant inciter leurs disciples à le faire.

Ces individus, en tout petit nombre, sont dès lors sensibles aux discours les plus extrêmes. On notera cependant que les prêcheurs de haine passent rarement à l'action, préférant inciter leurs disciples à le faire.

Cela peut vous paraître simpliste, mais la question de l'espoir en des lendemains meilleurs est fondamentale et les idéologies de contestation ont quasiment disparu comme à l'époque du communisme et de l'Union Soviétique.

Dans mes observations, m'a également fortement questionné la décision de mourir lors du passage à l'acte, ce qui a été très souvent le cas. Cela rappelle le discours des islamistes : "Nous aimons la mort comme vous aimez la vie !".

Pour en revenir à votre question, non ce n'est pas nouveau, oui cela se reproduira, et au-delà d'une forme de rusticité, ces actions peuvent être dramatiquement meurtrières comme à Nice le 14 juillet 2016 : un individu à bord d'un camion lancé dans la foule a entraîné la mort de plus de quatre-vingt personnes et les blessures de plus de quatre cents.

Quelles actions de fond peut-on mener pour recrédibiliser la parole publique sur la question de la lutte contre le terrorisme ?

Si la solution était simple, nous l'aurions déjà trouvée depuis le temps que nous sommes confrontés à la menace terroriste islamiste. Nos partenaires étrangers sont dans la même situation.

C'est donc avec humilité qu'il faut aborder la question.

Une chose est néanmoins certaine, il faut une répression sans faille à l'égard des terroristes et de leurs mentors. Je rappellerai que depuis deux décennies, ce sont des centaines de personnes qui ont été interpellées et pour nombre d'entre elles condamnées, d'où d'ailleurs la question de leur libération récente ou à venir.

Toutefois, cela ne peut se faire hors l'État de droit au risque de perdre notre âme, État de droit qui fait le vivre ensemble au sein de démocraties, que justement nos ennemis veulent abattre.

J'ajouterai que les pays dans lesquels les libertés individuelles sont bien moins garanties que chez nous ne sont nullement épargnés par les attaques terroristes.

Au demeurant, notre arsenal juridique est particulièrement bien armé pour faire face au terrorisme, même si on peut toujours imaginer des améliorations. Je me souviens que nos homologues américains et britanniques me vantaient régulièrement notre système judiciaire et l'excellente coopération existante entre magistrats et services spécialisés.

Pour ma part, je pense contre-productifs les discours suivant la commission d'attentats, voulant toujours faire plus, en ajoutant des couches législatives et même pire en proposant l'adoption de mesures, non seulement liberticides, mais, qui plus est, totalement inapplicables concrètement.

En outre, sachant que le combat sera long et difficile, et que malheureusement nous compterons d'autres victimes, que ferons-nous quand une nouvelle attaque se produira ?

La lutte contre le terrorisme est une lutte de la société contre un mal absolu, alors, mais sûrement suis-je naïf, elle devrait faire l'objet d'un consensus, donc d'un débat non partisan.

Cela implique beaucoup de calme et de pondération, sinon nous risquons d'aggraver le mal et d'aboutir aux résultats inverses à ceux recherchés.

La politique de lutte contre le terrorisme ne peut qu'être globale, elle doit pouvoir traiter de tous les aspects de la question, une fois le diagnostic établi et les causes réelles identifiées.

J'ai toujours pensé par ailleurs que la solution sécuritaire, si elle se justifie absolument, ne peut être la solution globale contre le terrorisme.

On le voit bien, la question est singulièrement complexe : lutter contre la radicalisation, comment ? Quel contre-discours ?… le prosélytisme en prison : comment y répondre ?… la prise en charge psychiatrique d'individus malades ?… les expulsions : le dialogue avec les pays d'origine notamment ?… On pourrait poursuivre l'énumération...

La politique de lutte contre le terrorisme ne peut qu'être globale, elle doit pouvoir traiter de tous les aspects de la question, une fois le diagnostic établi et les causes réelles identifiées.

Agir avec sang-froid s'impose, ce qui ne veut absolument pas dire ne rien faire.

Souvenons-nous que depuis le temps que notre pays est confronté aux terrorismes de toutes natures, indépendantiste, séparatiste, extrémismes politiques, mais aussi étatique ou para-étatique, et maintenant islamiste, il a su s'adapter en permanence et répondre aux défis posés tout en conservant ses valeurs.

Méfions-nous de l'instantanéité supposément imposée par la société de communication.

Si l'on se place maintenant du point de vue des services spécialisés, ceux-ci n'ont cessé d'évoluer depuis une quinzaine d'années et continuent à le faire. Je profite de votre tribune pour rendre hommage à tous ces personnels policiers, militaires, civils, qui chaque jour donnent le meilleur d'eux-mêmes et qui savent que leurs succès seront considérés comme chose normale – ils font leur travail – mais leurs échecs systématiquement pointés du doigt quand ils ne seront tout simplement pas exclusivement considérés comme des failles voire des fautes !

Encore une fois, le risque zéro n'existe pas et n'existera jamais !

Pour conclure sur ce point, afin de crédibiliser la parole publique, si d'aventure cela s'avère nécessaire, c'est de sang-froid dont nous avons besoin, en évitant les surenchères verbales et propositionnelles comme à chaque fois que nous avons été confrontés à des attaques terroristes. En engageant toutes les forces vives du pays, en respectant profondément l'État de droit mais aussi en renouant avec les valeurs fondamentales de notre société et les aspirations légitimes de nos concitoyens : réussir sa vie tout en réussissant dans la vie !

La réponse au terrorisme doit-elle (et peut-elle) être imaginée au niveau européen ?

Comme je l'ai déjà précisé, le terrorisme islamiste menace aujourd'hui tous les pays et sur tous les continents.

De fait, les services en charge de la lutte antiterroriste ont depuis longtemps compris que la coopération était indispensable pour une meilleure efficacité de chacun d'entre eux.

Alors que les sources de ces menaces se trouvent parfois à l'étranger, il est impératif que les échanges existent et qu'ils soient les plus exhaustifs possibles.

Je peux vous affirmer que la coopération avec nos principaux alliés mais aussi bien avec d'autres acteurs étrangers est totale. Elle se fait à différents niveaux : organisations internationales comme l'OTAN, Union européenne – je vais y revenir -, mais aussi bilatéralement.

À titre d'exemples, me vient tout naturellement à l'esprit la très forte coopération de nos services avec leurs homologues américains – absolument majeure et prioritaire –, mais aussi marocains, algériens, tunisiens, russes ...

S'agissant de l'Union européenne, ses États membres sont des partenaires essentiels, car au-delà des traités nous partageons les mêmes frontières (Schengen en particulier), nombre d'outils juridiques (fichiers, mandat d'arrêt européen...) mais aussi d'organisations à l'image d'Europol, sans oublier l'importance des instances bruxelloises dans les domaines de coopération de police et de justice.

Nous partageons également les mêmes valeurs et une longue histoire commune avec certains pays, de lutte victorieuse contre le terrorisme. Souvenons-nous du combat mené avec nos camarades espagnols afin de vaincre l'ETA, de même de l'aide que nous avons pu apporter à nos amis britanniques confrontés au terrorisme irlandais.

Ceci étant, il y a bien entendu des pistes d'amélioration afin de renforcer la coopération. Je pense notamment au contrôle des frontières. On pourrait imaginer un relevé biométrique systématique des personnes à risque entrant dans l'espace Schengen couplée à une vérification auprès des bases de données nationales des États membres, une interconnexion des fichiers (SIS - Système d'information Schengen) avec ces mêmes bases nationales… en fait des mesures qui puissent concrètement aider les services.

Comment trouver un point d'équilibre entre libertés et sécurité ? Je reste persuadé que nous pouvons et devons améliorer le système sans pour autant renier nos valeurs.

À cet égard, il faut nous inquiéter de la récente décision de la Cour de Justice de l'Union Européenne concernant la durée de rétention des données de connexion par les opérateurs ainsi que les contraintes imposées aux enquêteurs pour accéder à ces données.

De même, la position de la Cour Européenne des Droits de l'Homme pose parfois problème en n'autorisant pas l'expulsion voire l'extradition d'individus recherchés vers leurs pays de nationalité, quand bien même ceux-ci présentent toutes les garanties de bon traitement.

Je comprends parfaitement que ce débat soit particulièrement sensible et existe de longue date. Comment trouver un point d'équilibre entre libertés et sécurité ? Je reste persuadé que nous pouvons et devons améliorer le système sans pour autant renier nos valeurs. Il faut de la persévérance, une grande force de conviction, mais on y arrive. En témoigne l'adoption d'un PNR européen (Passenger Name Record).

En conclusion, je dirai que oui nous avons besoin de l'Europe, d'une Europe forte, avec une harmonisation de nos législations nationales de lutte contre le terrorisme, autre sujet majeur. En matière de renseignement, qui ne relève pas de la compétence de l'Union, nous sommes allés très loin dans la coopération depuis la création du Groupe AntiTerroriste (GAT), qui regroupe tous les services de sécurité des États membres, plus ceux de Norvège et de Suisse. Cela peut servir d'exemple.

 

 

Copyright : Valery HACHE / AFP

 

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