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Zemmour, le révélateur d'une France qui a peur

Analyses - 8 Novembre 2021

L'ascension d'Eric Zemmour dans les sondages, même si elle semble se tasser ces derniers jours, est source d'inquiétudes chez nos voisins européens, explique Dominique Moïsi. Elle montre les fractures françaises, causées par une polarisation extrême de notre société qui n'a pas grand-chose à voir avec l'islamisme, comme cherche à le faire croire le polémiste.

Il y a cinq ans - au lendemain de l'élection surprise de Donald Trump aux États-Unis, suivant de peu le vote des Britanniques en faveur du Brexit - nombre de mes amis et collègues étrangers avaient eu un questionnement commun. Portée par les succès du populisme dans le monde anglo-saxon, l'extrême droite allait-elle arriver au pouvoir en France lors des élections présidentielles de 2017 ? Aujourd'hui encore mes amis me posent la même question. Eric Zemmour pourrait-il réussir là où Marine Le Pen avait échoué ?

La réponse est tout simplement "non". Mais en imposant un agenda sécuritaire et identitaire avec le soutien de médias complaisants et l'effet démultiplicateur des réseaux sociaux, le "phénomène Zemmour" n'est-il pas devenu un danger, non seulement pour la France, mais encore pour l'Europe ? C'est ce que craignent certains de mes amis allemands par exemple. Leur pays ne risque-t-il pas de se retrouver encore plus seul dans son traitement "humaniste" des questions migratoires ?

Diviser les Français

En inscrivant son parcours dans le prolongement de Bonaparte et du Général de Gaulle, Eric Zemmour devrait susciter un immense éclat de rire. Bonaparte et De Gaulle étaient le produit de la rencontre entre des circonstances et des hommes exceptionnels. Zemmour est plus proche du Général Boulanger que du leader de la France Libre. Et s'il lui faut trouver un précédent, ce serait Poujade.

Zemmour doit être pris au sérieux, non pas en lui-même, mais en tant que symptôme d'une France et d'un monde occidental profondément troublés

Pourtant, Zemmour doit être pris au sérieux, non pas en lui-même, mais en tant que symptôme et révélateur d'une France, et au-delà, d'un monde occidental profondément troublé. Zemmour se glisse dans les failles d'un système politique qui voit l'effritement de la division classique droite/gauche au profit de la montée des extrêmes. Dans sa résistible montée vers le pouvoir, on retrouve un dangereux parfum des années 1930 : à la fois dans ses propos, et plus encore, dans le débat qu'il suscite.

Une part significative de la population se résignait hier à la montée des fascismes en Europe, comme un moindre mal. "Que voulez-vous, il faut bien faire face au bolchévisme ?" Remplacez ce dernier mot par celui d'Islamisme et vous avez la clé, dans un climat encore dominé par le poids des attentats terroristes, de la compréhension de beaucoup et de l'enthousiasme de certains aux provocations d'Eric Zemmour.

La défense des valeurs de tolérance, d'égalité, de justice, de décence, le simple respect de la vérité historique devraient nous mobiliser contre un homme qui, contrairement au Général de Gaulle, ne cherche pas à rassembler les Français, mais à les diviser, à les polariser, jusqu'au spectre de la guerre civile.

Une modération coupable

Un membre de l'Académie Française fait preuve à son égard d'une modération coupable. Au lieu de dénoncer au nom de l'éthique les contre-vérités du provocateur, il avertit tous ceux qui seraient tentés de s'opposer à lui. "Plus vous le dénoncez, plus il monte dans les sondages". Comme si un calcul politique tacticien pouvait l'emporter sur toute considération morale.

Dans sa volonté de réécrire l'histoire et de réconcilier en quelque sorte les parcours de Pétain et du Général de Gaulle, Zemmour cherche peut-être à effacer les divisions entre l'extrême droite et la droite. 

Ce calcul est voué à l'échec, et pas nécessairement pour de bonnes raisons. En dépit de ses prises de position provocatrices, Zemmour demeurera toujours "trop juif" pour une partie de son électorat potentiel. Mais le polémiste n'en est pas moins un révélateur, au sens chimique, d'une France qui doute, d'une France qui a peur. Et ce, en dépit de ses succès récents, incontestables et même pour certains spectaculaires, tant sur les plans économiques, sociaux que sanitaires.

Zemmour cherche peut-être à effacer les divisions entre l'extrême droite et la droite. Ce calcul est voué à l'échec.

Le temps est galant homme, dit-on parfois. La formule ne s'applique définitivement pas au rapport que la France entretient avec la période de Vichy.

Les écrits de l'historien américain Robert Paxton sur "La France de Vichy" avaient, dès 1972, ouvert la voie à une série d'ouvrages qui auraient dû établir sans la moindre ambiguïté, le rôle inexcusable joué par le régime de Vichy dans la persécution et la déportation des Juifs de France. Mais les propos provocateurs d'Eric Zemmour en faveur du régime de Pétain n'ont pour objet que de "dédouaner" le polémiste juif aux yeux d'une partie de son électorat potentiel. C'est son obsession de l'Islam qui constitue son corps de doctrine et son étendard. Il s'appuie pour cela sur la thèse du "grand remplacement".

Sentiment d'humiliation

S'il existe un "grand remplacement", ce qui est loin d'être sûr, ce n'est pas celui dont parle Zemmour. Le seul "remplacement" auquel nous sommes confrontés aujourd'hui n'est pas le produit de la "soumission" de la France, face à la montée de l'Islamisme. C'est le produit du déclin relatif de l'Occident face à l'Asie, et en particulier de la Chine. Il existe, comme c'est trop souvent le cas, une sorte de décalage entre la peur instinctive et la crainte réfléchie.

En France, le parti de la raison finira par l'emporter sur celui de la colère et de l'outrance : à moins de circonstances exceptionnelles - comme un scandale majeur venu de nulle part - le Président en place devrait se succéder à lui-même, ce qui constitue en soi un petit exploit dans l'histoire récente de la Cinquième République.

Reste que le spectacle que la France donne d'elle-même au monde est troublant. Il faut que le pays soit bien "malade", bien confus en tout cas, pour qu'un message de peur et de haine, porté par un messager à ce point "improbable", guidé par un sentiment d'humiliation et une volonté de revanche personnelle, réunisse plus de 15 % des intentions de vote des Français.

Face à l'union de la manipulation et du cynisme portée par un provocateur habile, il n'existe qu'une réponse : celle de la modération passionnée et du bon sens éthique. Cela suppose de la fermeté et de la clarté. Ce n'est pas l'Islamisme qui constitue la principale menace pour la France, mais une évolution à "l'américaine" vers une polarisation extrême de notre société.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 05/11/2021).

 

Copyright : Ludovic MARIN / AFP

 

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