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Quelle place pour un capitalisme européen ? 

Analyses - 27 Octobre 2021

Alors que l'Europe s'efforce de promouvoir les valeurs qu'elle défend, le modèle de capitalisme qu'elle a développé au cours des dernières décennies pourrait être particulièrement adapté pour répondre aux principaux défis auxquels nos sociétés sont actuellement confrontées. Pour saisir cette opportunité, l'Europe doit s'assurer que son modèle est réellement compétitif, qu'il profite à toutes les parties prenantes et qu'il attire les investissements nationaux et étrangers, et elle doit agir rapidement. 

Pour aborder ces enjeux, l'Institut Montaigne et l'École du management et de l'innovation de Sciences Po organisent un cycle d'événements sur l'avenir de l'investissement en Europe. Cet article fait suite au second événement sur le modèle de capitalisme européen, avec Jean-Pierre Mustier, ancien président-directeur général d'Unicredit, Yves Perrier, président du conseil d’administration d'Amundi, et Natacha Valla, économiste et doyenne de l'École du management et de l'innovation de Sciences Po.

Un nouveau modèle de capitalisme est nécessaire pour répondre aux nouveaux défis

Les défis majeurs auxquels nos sociétés sont aujourd'hui confrontées requièrent un nouveau modèle du capitalisme, distinct du modèle anglo-saxon théorisé par Milton Friedman, qui affirmait que l’unique objectif de l’entreprise est de maximiser la valeur pour ses actionnaires. 

Le défi environnemental nécessite une meilleure prise en compte des externalités et le défi d'une cohésion sociale minée demande un nouveau modèle de partage de la valeur. Les Gilets jaunes en France, l’élection de Donald Trump aux États-Unis, le vote pour le Brexit au Royaume-Uni et les populismes qui surgissent partout en Europe sont autant de symptômes du rejet des classes moyennes occidentales du modèle actuel. 

Les défis majeurs auxquels nos sociétés sont aujourd'hui confrontées requièrent un nouveau modèle du capitalisme.

Or l’Europe dispose des moyens pour proposer un modèle plus équilibré, avec une approche de long terme, une convergence des parties prenantes et une économie sociale de marché qui assure à chacun une qualité de vie acceptable. Dans son livre intitulé "Capitalisme contre capitalisme", Michel Albert oppose le capitalisme financier anglo-saxon au capitalisme rhénan ou alpin, incarné notamment par l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse.

Ce dernier constitue un capitalisme de propriétaires avant d’être un capitalisme d’actionnaires, un capitalisme d’équilibre entre les parties prenantes - les salariés représentent jusqu’à 50 % des conseils d'administration allemands par exemple, et un capitalisme de long terme, moins contraint par une rentabilité financière immédiate. Ce modèle de capitalisme rhénan a par ailleurs déjà démontré son efficacité, autant du point de vue économique, comme en témoigne la croissance économique de l’Allemagne sur les dernières décennies ; que du point de vue social, si nous nous fions par exemple à l’augmentation du pouvoir d’achat des salariés. 

La sensibilité qu’exercent depuis de nombreuses années l’Europe et ses entreprises à l’égard des multiples parties prenantes leur confèrent un réel avantage par rapport aux États-Unis. Si en 2019 la Business Roundtable organisée aux États-Unis proposait elle aussi de redéfinir la mission des entreprises, pour inclure d’autres parties prenantes aux côtés des actionnaires, n’oublions pas que la même déclaration avait été faite en 1980 sans aucune suite tangible. 

Aligner les intérêts de l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise autour d’une vision de long terme 

L'émergence d’un modèle de capitalisme européen permettant aux entreprises de dépasser les incitations financières court termistes du modèle anglo-saxon requiert tout d’abord d’aligner les intérêts de l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise - les actionnaires, le management, les salariés et les clients - avec des stratégies de création de valeur sur le long terme. 

Au sein de l’entreprise, les actionnaires détiennent le contrôle. Une vision de long terme requiert ainsi des actionnaires de long terme. Or l’Europe manque cruellement d’actionnaires long termiste et peine notamment à orienter son épargne vers ses entreprises : environ 6 % de l’épargne européenne est investie en actions, contre près de 30 % aux États-Unis. 

Pour aligner le management avec cette vision de long terme, il faut encourager la mise en place de structures de rémunération adaptées, avec des objectifs de long terme non seulement financiers mais aussi d’ordre social et environnemental. Enfin, il faut parvenir à partager la vision et les valeurs de l’entreprise avec ses employés et ses clients. La notion de raison d’être sert cet objectif, sans quoi il est presque impossible de prendre des décisions négatives pour l’entreprise sur le court terme qui peuvent être compensées sur le long terme par des plus grands multiples et une plus forte adhésion des clients et des employés. 

Une vision de long terme requiert ainsi des actionnaires de long terme. Or l’Europe manque cruellement d’actionnaires long termiste.

Faire rayonner le modèle européen dans le monde

Il ne suffit pas d’assurer les conditions pour l’émergence du modèle européen au sein de l’entreprise. Il faut aussi lui permettre de se développer dans un contexte de ressources limitées et de luttes géopolitiques importantes. 

Pour développer un modèle qui lui est propre, l’Europe doit être capable d’attirer des capitaux. Or aujourd'hui, l’Europe n’est pas perçue comme un marché unique aux yeux des investisseurs étrangers, pour qui chaque marché national requiert une expertise dédiée. Pour rendre son marché plus lisible pour les investisseurs étrangers et ainsi développer sa capacité à attirer des capitaux, l’Europe doit travailler la normalisation à travers ses différents États membres, qu’il s'agisse de la réglementation bancaire, de la taxonomie verte, ou encore d’autres sujets. 

L’Europe doit aussi être maître de ses propres normes comptables. Les normes de la "fair value", selon lesquelles l’entreprise a une valeur purement mobilière, ont beaucoup desservi le modèle européen. Pour éviter de répéter les erreurs du début des années 2000, il est impératif que l’Europe mette rapidement en place des normes capables de rendre compte des externalités des entreprises, notamment environnementales. 

Enfin, pour promouvoir son modèle dans le monde, l’Europe doit développer une politique industrielle ambitieuse et une vision politique forte qui définisse clairement une nouvelle articulation entre l’État, les autorités de régulation et les entreprises.

 

Copyright : ARMANDO BABANI / AFP

 

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