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Poutine ou la course éperdue à la puissance

Analyses - 26 Avril 2021

A quoi joue la Russie ? Pourquoi a-t-elle choisi de retirer ses troupes, après les avoir massées de manière si spectaculaire, sur terre comme sur mer aux frontières avec l'Ukraine ? Officiellement, les manœuvres sont tout simplement terminées. En réalité, en faisant brutalement monter la tension, Moscou poursuivait plusieurs objectifs que l'on peut résumer ainsi : attirer l'attention sur le fait qu'elle est - en tout cas à ses yeux - une grande puissance incontournable et détourner l'attention de ses citoyens de sa situation économique, sinon sanitaire (loin d'être brillante en dépit du vaccin Spoutnik V) à la veille d'élections législatives qui doivent se tenir à l'automne. Il s'agissait sans doute aussi de détourner l'attention du sort réservé à Alexeï Navalny, son opposant emprisonné, qui vient tout juste d'interrompre la grève de la faim entamée dans sa geôle.

Ainsi pendant quelques jours, le monde s'est vu à la veille d'une confrontation armée généralisée entre la Russie et l'Ukraine. Le soulagement qui a désormais succédé à cette peur ne fera-t-il pas oublier la répression brutale de toute forme d'opposition - "presque à la biélorusse" - qui s'est installée en Russie ?

En dépit du traitement réservé à Navalny, en dépit de ses cyberattaques répétées, Poutine aura son sommet bilatéral - très probablement dans un pays neutre - avec Biden. "Je vous ai fait peur donc j'existe". La formule a fonctionné une fois de plus. Que Moscou soit contraint "d'agiter le sabre" pour exister, est révélateur du complexe d'infériorité qui est le sien par rapport aux deux superpuissances incontestées : les États-Unis et la Chine. Le "petit troisième" doit en faire toujours plus pour se hisser au niveau des deux autres.

Légitimité et honneur

Pour Poutine, l'image de la Russie dans le monde constitue une des clés incontournables de sa légitimité. Il n'a pas apporté la prospérité et encore moins la liberté, mais il a rendu son honneur à la Russie. Une situation enviable, mais qu'il considère toujours fragile.

Pour Poutine, l'image de la Russie dans le monde constitue une des clés incontournables de sa légitimité.

Pour consolider son statut dans le monde et son pouvoir en Russie, Poutine joue bien sûr avec l'irrédentisme russe à l'égard de l'Ukraine (et de la Biélorussie, sinon des républiques baltes). N'a-t-il pas dit que "la fin de l'URSS était la plus grande tragédie du XXe siècle" ? La fin des manœuvres aux frontières de l'Ukraine ne signifie pas que la Russie renonce à l'Ukraine.

Tester Biden

Pour Poutine, l'escalade de la tension avec l'Ukraine avait aussi pour fonction de "tester" l'Amérique de Biden. Washington semble envoyer des signaux contradictoires au monde. N'est ce pas un pays qui - en même temps - choisit de retirer complètement ses troupes d'Afghanistan, livrant de facto ainsi le pays aux Talibans, tout en se "réengageant" sur le plan international sur le front des valeurs démocratiques ? Ce qui, après les années Trump, constitue une source évidente de frustration et d'irritation pour Moscou.

Il n'est pas trop tôt pour tester la résolution, la maîtrise des nerfs, de ce nouveau rival américain qui n'hésite pas à qualifier Poutine de "tueur" . Par la même occasion, Moscou peut ainsi juger de la détermination européenne. Pour défendre la souveraineté ukrainienne, sinon la possibilité d'une opposition en Russie, le monde occidental fera-t-il preuve d'unité ? En est-il encore capable ?

Le pays le plus hostile à la Russie, la Grande-Bretagne, vient de quitter, sinon pour toujours tout du moins pour le temps long de plusieurs générations, l'Union européenne. Dans ses critiques de Moscou, l'Allemagne d'Angela Merkel ne va pas jusqu'à renoncer au projet de Nord Stream 2 et à ce gaz russe dont elle dépend si fâcheusement. Et la France d'Emmanuel Macron semble toujours désireuse de poursuivre sa tentative de relance d'une relation privilégiée avec la Russie : une politique louable dans ses principes, mais qui apparaît au fil du temps toujours plus coupée de la réalité.

Pour intimider ses adversaires, la Russie met également en avant la cohérence cynique de sa diplomatie.

Diplomatie cynique

Pour intimider ses adversaires, la Russie met également en avant la cohérence cynique de sa diplomatie. Oui elle vend des armes à Myanmar et elle en est fière. Elle n'hésite pas à afficher son soutien aux militaires birmans, ostracisés par la majorité de la communauté internationale, depuis leur coup d'État. Moscou met en avant aussi sa contribution à la lutte contre le terrorisme : en Syrie par exemple où la Russie a "supprimé" au moins deux cents combattants islamistes grâce à ses raids aériens.

Pour autant l'habileté tactique de Poutine, incontestable, peine à masquer l'absence d'une stratégie digne de ce nom et les contradictions profondes qui caractérisent son action. La Russie a beau s'agiter elle n'a pas les moyens - sauf au niveau des armes nucléaires, pas très utilisables - de jouer dans la cour des deux autres grands. Plus encore, et il faut le répéter, la Chine constitue la seule menace réelle pour la Russie. Mais l'intérêt à court terme du régime russe et celui à long terme du pays ne coïncident pas. L'avenir de Poutine est à l'Est du côté du "despotisme oriental". L'avenir de la Russie est à l'Ouest, ne serait-ce que pour équilibrer les masses démographiques chinoises.

En attendant, face aux manœuvres russes, notre seul choix est celui de l'unité et de la fermeté : et donc le soutien à l'Ukraine et à Navalny.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (mise en ligne le 26/04/2021). 

Copyright : Alexander NEMENOV / AF

 

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