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Le populisme indien, le meilleur allié du virus

Analyses - 10 Mai 2021

Le Premier ministre indien, Narendra Modi, n'est pas responsable à lui seul de la flambée épidémique que connaît actuellement son pays. Mais en privilégiant des intérêts politiques personnels, avant l'intérêt de ses concitoyens, il leur a fait courir un risque qui devient mortel pour beaucoup d'entre eux, écrit Dominique Moïsi.

Si l'épidémie de Covid-19 n'a pas "choisi" entre la démocratie et l'autoritarisme, elle a clairement démontré les dangers du populisme. L'exemple de l'Inde, après celui du Brésil, en est la démonstration la plus récente et la plus éclatante. Ce qui se passe sous nos yeux en Inde doit être perçu comme un avertissement de portée universelle. Une leçon ultime, avant qu'il ne soit trop tard, et qui peut se résumer en une phrase : en temps de pandémie, le populisme est tout simplement un accélérateur de vulnérabilités et de faiblesses structurelles.

Certes, comparée à la population de l'Inde, près de 1,4 milliard d'habitants, le bilan actuel de la pandémie (autour de 400.000 morts) - même s'il est grossièrement sous-évalué - n'est pas en soi une anomalie si choquante. Mais la perte de contrôle sur l'épidémie ne traduit pas seulement l'état défaillant du système de santé indien. C'est l'État indien lui-même dans sa globalité qui a failli, un État qui avait sous-investi de manière scandaleuse dans la santé de ses citoyens. En Inde, tout comme au Brésil, les très pauvres sont "transparents". Les riches voient à travers eux. Pourquoi se soucieraient-ils de leur sort ?

En dépit de la raison

La perte de contrôle sur l'épidémie ne traduit pas seulement l'état défaillant du système de santé indien. C'est l'État indien lui-même dans sa globalité qui a failli.

Ces explications "structurelles" fondamentales, même si elles traduisent la réalité, sont insuffisantes à l'expliquer pleinement. Au cours du mois dernier, plus de 150 millions d'Indiens ont participé aux élections qui se sont tenues dans cinq États. Ces élections ont donné lieu à d'énormes rallyes politiques, qui eux-mêmes n'ont fait qu'amplifier, avec leurs conséquences sanitaires catastrophiques, les rassemblements religieux, qui ont été maintenus en dépit de la raison et du sens du bien commun.

Interrogée par la chaîne de télévision BBC World, la porte parole du BJP, le parti du Premier ministre, a insisté sur le fait que ces rassemblements, tant politiques que religieux, dépendaient du "bon vouloir" des gouverneurs des différents États indiens. Ils n'étaient donc pas "du ressort" de l'État fédéral. Ce qui est techniquement vrai, mais politiquement faux. Narendra Modi - tout comme Jair Bolsonaro au Brésil, ou en son temps Donald Trump aux États-Unis - n'a pas pris, ou plutôt n'a pas voulu prendre, la pleine mesure de la crise sanitaire.

Au printemps 2020, j'avais participé, via-Internet, à une réunion avec un haut responsable indien. Son assurance, proche de l'arrogance, m'avait, à l'époque, troublé. À l'en croire, tout était sous contrôle en Inde, et allait le rester. Des États locaux agissant de manière coordonnée et responsable, un système de santé adapté, une population jeune : l'Inde n'était pas un problème.

Le pays allait, bien au contraire, constituer une des réponses à la crise sanitaire. La première démocratie mondiale et sa grande rivale autoritaire, la Chine, demeuraient dans la même catégorie de puissance. Et elles étaient plus que jamais engagées dans une compétition de soft, comme de hard power.

Discours triomphaliste

Un an plus tard, alors qu'il y a plus de Chine et moins d'Inde en Asie du fait de la pandémie, on prend toute la mesure de l'ironie tragique de ce discours triomphaliste indien. L'Inde s'étant déjà déclarée victorieuse du virus, l'a tout simplement ignoré, se comportant comme une "superpuissance vaccinale", offrant ses vaccins à plus de 74 nations dans le monde, exportant ainsi des doses qui lui ont fait cruellement défaut ces jours-ci. Aujourd'hui encore, seul 5 % de l'immense population de l'Inde est vacciné. Au rythme actuel, il faudra encore 700 jours pour que le pays arrive à vacciner 70 % de sa population, et atteigne ainsi un niveau d'immunité satisfaisant.

Les images qui nous proviennent de l'Inde, depuis plusieurs semaines maintenant, semblent tout droit sorties de "L'Enfer" de Dante. Ces milliers de corps qui brûlent en plein air, illuminant le ciel de leurs flammes tragiques, ne semblent pas seulement provenir d'une autre géographie, mais d'un autre temps. La course désespérée à l'oxygène d'une société qui se bat pour tenter de répondre à la défaillance des autorités est dramatique tout autant qu'elle est admirable.

Il serait profondément injuste d'imputer aux seuls instincts populistes du Premier ministre, Narendra Modi, la responsabilité de la situation sanitaire actuelle. La rencontre entre la nature du variant indien - de sa contagiosité, à sa létalité peut-être - avec la densité de la population indienne et la faiblesse des infrastructures de santé, suffisent à elles seules à expliquer l'ampleur de la catastrophe. Pourtant le cas indien mérite réflexion, car il convient de le redire, il est porteur de leçons universelles.

En privilégiant leurs intérêts politiques personnels, les leaders populistes, du Brésil à l'Inde, ont fait prendre des risques de santé irresponsables à leurs peuples.

Un danger pour les peuples

En Inde, le populisme, dans son essence même, a constitué un facteur aggravant. L'exemple des États-Unis en fournit une autre illustration. En passant de Trump à Biden, l'Amérique a changé de rythme mais aussi de priorités dans sa mobilisation contre le virus. Les résultats ne se sont pas fait attendre. En privilégiant leurs intérêts politiques personnels, au détriment de toute autre considération, les leaders populistes, du Brésil à l'Inde, ont fait prendre des risques de santé irresponsables et pourtant si prévisibles à leurs peuples. En période de pandémie, les populismes, avec leur mépris pour la science et la raison, sont tout simplement un danger pour leurs peuples.

Depuis le début de la pandémie, "l'histoire" n'a certes pas choisi entre la démocratie et l'autoritarisme. Mais elle a choisi "contre" les populismes. Du Brésil à l'Inde, sans oublier l'Amérique de Trump, les populismes ont fait la démonstration de leur particulière inadaptation au défi prioritaire du monde actuel. Alors que Bolsonaro et Modi, vont payer demain sans doute le prix politique de leurs échecs respectifs, il serait paradoxal que d'autres pays s'apprêtent à donner à nouveau leur chance aux populismes.

Avec l'aimable autorisation des Échos (publié le 09/05/2021).
 

 

Copyright : ARUNCHANDRA BOSE / AFP

 

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