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Le monde a besoin d'un nouveau système de coopération internationale

Analyses - 31 Mai 2021

L'agenda international classique de course à la puissance se double aujourd'hui d'un nouvel impératif : celui de faire face au défi du réchauffement climatique. Dans ce contexte, la lutte féroce à laquelle se livrent les "grands" de ce monde est suicidaire, écrit Dominique Moïsi. Ce sont au contraire de nouvelles solidarités qu'il faut inventer. 

L'Europe de 1648 peut-elle servir d'inspiration pour le monde de 2021 ? Le monde d'aujourd'hui n'a pas grand-chose à voir avec l'Europe d'hier, sauf peut-être l'essentiel. En 1648, au lendemain d'une guerre de Trente Ans particulièrement meurtrière, la population de l'expression géographique qu'était l'Allemagne était passée de 48 à 20 millions d'habitants, sous l'impact combiné de la guerre, les pestes et la famine.

Une lutte de deux cents ans pour le contrôle de l'Europe se terminait sur une impasse. Aucun pays n'était parvenu à dominer le Saint-Empire romain germanique et donc le continent dans son ensemble. Tout le monde avait fini par échouer : de Charles V d'Espagne à François 1er de France, sans oublier Henry VIII d'Angleterre ou le "Grand Turc" Soliman le Magnifique, au XVIème siècle. Et il en fut de même dans la première moitié du XVIIème siècle, avec les espoirs de Richelieu et de Mazarin, ou ceux opposés des Pays-Bas et de l'Angleterre de Cromwell de voir un empereur protestant à la tête du Saint-Empire.

Distraction suicidaire

L'échec de tous menait à un constat. L'Europe était tout simplement en train de se suicider. Un compromis s'imposait qui permette de construire les bases d'un nouveau système et de réconcilier les aspirations politiques des Allemands avec les exigences de stabilité d'un nouveau système international. Ce fut le traité de Westphalie. Les États souverains acceptaient leurs indépendances respectives et les frontières qui les séparaient : un accord résumé par la formule "Cujus Regio, Cujus Religio".

En 2021, ce n'est pas l'Europe qui se suicide, mais le monde. Il se trouve dans l'absolue nécessité de réconcilier deux agendas de politique internationale qui se superposent et s'additionnent, au lieu de se substituer l'un à l'autre. Le nouvel agenda de la politique internationale tourne autour du réchauffement climatique, de la lutte pour la biodiversité et du combat contre les pandémies. Il implique la création d'un nouveau multilatéralisme.

Le nouvel agenda de la politique internationale tourne autour du réchauffement climatique, de la lutte pour la biodiversité et du combat contre les pandémies. Il implique la création d'un nouveau multilatéralisme.

L'épidémie de Covid-19, pour peu qu'elle soit réellement derrière nous, n'a certes pas été l'équivalent pour le monde de ce que fût la guerre de Trente Ans pour l'Europe. Le problème, c'est qu'au moment où un agenda international nouveau devrait s'imposer à nous, le vieil agenda classique de la lutte pour la puissance fait plus que s'accélérer. Tout comme pouvaient l'être les puissances européennes au XVIème et XVIIème siècles, les "grands" d'aujourd'hui sont engagés dans une lutte féroce, elle aussi vouée à l'échec. Cette lutte constitue "une distraction suicidaire" pour le monde qui est le nôtre. Le système international - si l'on peut encore utiliser l'expression - évolue vers le chaos.

Il est confronté à la dérive irresponsable "d'États voyous" comme la Biélorussie, (sinon la Russie…) et à l'implosion "d'États faillis" comme le Mali (sans oublier un nombre significatif de pays des continents africain et latino-américain).

Or pas plus que les puissances européennes d'hier, les puissances mondiales d'aujourd'hui n'ont les moyens de leurs ambitions. Ce constat s'applique aussi bien à la Chine et à la Russie qu'aux États-Unis. On peut penser que la Chine est en 2021 le pays le plus ambitieux au monde, porté comme il peut l'être, par une volonté de rattrapage qui s'est progressivement étendue de l'économie à la géopolitique. Si elle constitue un défi systémique pour le monde, et un contributeur incontournable de la croissance mondiale, la Chine n'a pas que des forces. Elle a aussi des faiblesses. La première, dérivant sans doute de sa force. On ne devient pas impunément le "prêteur du monde". Que se passe-t-il si tout ou partie de vos débiteurs se trouve dans l'incapacité de rembourser leurs dettes ?

Fuite en avant chinoise

À cette vulnérabilité financière s'ajoute une faiblesse démographique. Certes le rétrécissement d'un pays de plus d'un milliard quatre cents millions d'habitants ne peut être que d'une nature particulière. Mais la croissance de l'économie ne peut qu'être affectée à terme par le recul de la démographie. Comment maintenir le contrat social avec le peuple chinois, si la croissance disparaît ou se réduit ?

À ces deux problématiques, il convient d'en ajouter une troisième, de nature ethnique. La Chine est un empire multiethnique qui devient de plus en plus dominé par le nationalisme Han. Au-delà de la question des Ouïgours, n'y aurait-il pas des problèmes d'intégration en Chine ? Un empire qui va de l'avant, toujours plus vite et plus loin, pour masquer ou endiguer ses faiblesses internes, constitue un danger pour lui-même et pour le monde. Ce constat s'applique plus encore à la Russie de Poutine. Moscou peut bien se rapprocher de Pékin, multiplier les provocations et les "victoires tactiques" en matière diplomatique.

Un empire qui va de l'avant, toujours plus vite et plus loin, pour masquer ou endiguer ses faiblesses internes, constitue un danger pour lui-même et pour le monde.

Mais ses faiblesses structurelles - économiques, politiques, démographiques, sanitaires - sont criantes et condamnent la Russie à une fuite en avant toujours plus dangereuse.

Faiblesses structurelles américaines

On peut se réjouir de voir l'Amérique regagner sa crédibilité morale sous l'empire de la raison retrouvée. Mais ses faiblesses structurelles demeurent. Ses divisions internes profondes ne seront pas aisément surmontées. L'Amérique est tentée de retrouver le rôle central qui fut le sien - pour le meilleur comme pour le pire - au Moyen-Orient. Mais son retrait sans gloire d'Afghanistan traduit les limites de sa possible renaissance. Washington n'a ni les moyens, ni la volonté de redevenir le gendarme d'un monde uni par la démocratie. Quant à l'Union européenne, objectivement affaiblie par le départ de la Grande-Bretagne, elle ne peut rêver d'être un modèle porteur de la norme mondiale d'un nouveau multilatéralisme, que si elle est perçue par les autres grands comme un acteur à part entière. Ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui.

Faudra-t-il attendre d'autres catastrophes - sanitaire, économique, climatique, géopolitique - avant que les "puissants" ne réalisent que leurs ambitions sont, comme c'était le cas en Europe avant 1648, vouées à l'échec ? Face à la multiplication des dérives, il est temps d'appuyer sur le bouton "Stop". Et de se retrouver autour d'une table pour traiter simultanément de l'agenda nouveau comme de l'agenda traditionnel. Le monde a besoin d'un nouveau traité de Westphalie.


Avec l'aimable autorisation des Échos (publié le 30/05/2021)

 

Copyright : Brendan Smialowski / AFP

 

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